« Je » est-il un autre ?

Michèle MIGNON

 

UGS : 2022008 Catégorie : Étiquette :

Description

« Je est-il un autre ? » est une interrogation que je me suis souvent posée, car c’est le propre de toute communication : le face-à-face avec l’autre dans son discours me renvoie peu ou prou à moi-même dans une image parfois différente.

L’identité me semble donc un « concept » fondamentalement « paradoxal », car elle interroge autant le « Qui suis-je ? » que le « Qui suis-je par rapport aux autres ? ». Qui suis-je devant l’autre ?

Le cadre du questionnement que je vous propose reste donc dans la relation duelle, l’intersubjectivité étant entendue qu’il peut y avoir de nombreux « tu ». S’y ajoutera une courte interrogation sur le lien entre la question et l’éducation ainsi que cette actuelle (?) problématique du repli identitaire fomenté, notamment, par la religiosité intense de divers groupuscules.

Un brin de définition en préambule

Le sentiment d’identité est le fait qu’une personne se conçoive et se perçoive la même dans le temps, mais aussi se singularise.

Elle est ce par quoi je me définis, je me connais et je me reconnais et ce par quoi je me sens accepté et reconnu comme tel par autrui.

L’identité est donc un « processus » cognitif, affectif et social, mais aussi la « structure psychique » qui résulte de ce processus.

Voilà pour une définition simplifiée, mais… la phrase célèbre de Rimbaud « je est un autre » pose de manière concise les liens entre l’identité et l’altérité, entre l’identité et l’image, entre ce que je suis au départ avec toutes les influences qui m’ont imprégnées, la culture comme la famille et ce que je présente à ce jour en fonction de mon histoire personnelle en lien immanquablement avec mes différents groupes d’appartenance.

Si personne ne peut compter « uniquement » que sur son intra psychique pour se définir il y a aussi le droit, non la nécessité de refuser, de se faire définir par autrui tout en admettant son regard différent sur nous-mêmes afin de mieux nous comprendre.

L’identité renvoie à l’être : être quelqu’un et Autrui nous renvoie une image ; autrement dit l’Autre m’altère (dans le sens altérité/altération) et cela est utile quelquefois.

« Il n’est jamais trop tard pour devenir ce que nous aurions pu être » disait George Eliot, de son vrai nom Mary Ann Evans, romancière du XIXe siècle, qui cacha sa féminité en prenant ce nom d’emprunt pour être éditée. Pseudonyme qui nous interpelle aujourd’hui sur les questions de genre et de sexe : nous y reviendrons…

« Ce que nous aurions pu être », dit-elle – voilà qu’arrivent les notions d’idéal et de désir – : « Est-ce que j’aurai voulu être autrement que ce que je suis ? ». Vaste interrogation qui selon la réponse donnée pourra engendrer une bonne ou piètre estime de soi.

« Comprendre l’identité, c’est donc mettre à jour les processus qui en organisent la construction historique, la mise en question, la perte ou la réappropriation. »

nous dit Pierre Tap, psychologue ayant consacré ses recherches sur le sujet.

Je est-il un autre ? « Je » aurait-il pu être un autre je ?

« Chacun de nous est dépositaire d’un héritage vertical venant de son milieu d’origine de ses ancêtres et d’un héritage horizontal venant de son époque » et donc cette notion d’identité renferme toute la problématique du rapport entre le collectif et l’individuel, le déterminisme social et la singularité individuelle.

C’est la question : que faisons-nous avec ce que l’on a fait de nous ?

« Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être, mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre », disait déjà Marc Aurèle et sa phrase peut commenter le développement identitaire à moins que l’on ne préfère Shakespeare et Hamlet : « Être ou ne pas être ».

Oui, l’identité est une réalité individuelle. Cela va de caractéristiques clairement déterminées sur lesquelles l’individu n’a pas ou peu de pouvoir tel que l’âge, le sexe, la taille, la couleur des yeux, la beauté ou l’imperfection physique, à d’autres caractéristiques plus difficiles à circonscrire tels que les traits de personnalité.

Oui, l’identité est aussi une réalité sociale parce que ce que « l’individu » pense être dépend aussi de ses groupes d’appartenance et des rôles qu’ils impliquent, de leur influence sur lui comme de son degré d’acceptation de ces groupes et dans ces groupes.

Identité personnelle et identité sociale s’imbriquent donc : elles ne sont pas indépendantes l’une de l’autre.

La filiation, l’héritage, la sphère sociale, le rapport aux autres et même les actes ne sont pas les seuls éléments qui vont entrer en ligne de compte dans l’édification de l’identité.

Il est probable que d’autres facteurs non négligeables sont susceptibles de modifier de manière plus ou moins profonde l’identité personnelle : comment ne pas reconnaître que le hasard, l’accident, le trauma, l’événement, en tant que surgissements imprévisibles, peuvent bouleverser, briser, voire même anéantir ou paradoxalement faire grandir et modifiant ainsi peu ou prou la structure.

Contre ces coups du sort, peut-on évoquer la résilience ?

La résilience renvoie à une réaction adaptative possible face à une épreuve qui aurait pu être traumatique grâce à la mise en œuvre de ressources internes (intrapsychiques) et externes (psychosociales). L’aptitude à la résilience appartient à ceux qui ont acquis la « confiance primitive » entre zéro et douze mois : on m’a aimé, donc je suis aimable, donc je garde l’espoir de rencontrer quelqu’un qui m’aidera à reprendre mon développement. Le fonctionnement psychique de la résilience suppose de recourir à des mécanismes de défense adaptés, mais également de faire un travail de mise en sens.

Mais revenons à l’identité réalité individuelle et sociale.

Si notre identité essentielle d’être humain est un donné acquis et immuable, nos identités individuelles sont en construction permanente.

La première est fixe et l’autre dynamique.

Il est communément admis que l’identité se construit par stades successifs dans la confrontation entre les individus au sein des groupes, d’abord le familial, ensuite tous les autres…

Ainsi, de l’enfance à l’adolescence, trois phases sont distinguées : l’individuation primaire durant les trois premières années de l’enfance, l’individuation « catégorielle » comprenant l’identité sexuelle de trois à onze ans et l’individuation « personnalisante » de onze à dix-huit ans.

Deux psychanalystes se sont penchés sur ce processus identitaire : Carl Gustav Jung et Erik H. Erikson.

Pour Jung, il existe en tout individu un processus de croissance et de maturation psychique qu’il nomme « processus d’individuation ». Celui-ci n’est pas un effort conscient de la volonté ; il est naturel, inhérent à notre humanité.

L’individuation est le processus de prise de conscience de l’individualité profonde, ce qui distingue un individu des autres de son groupe familial et social dont il fait néanmoins partie…

Le centre organisateur d’où émane cette action régulatrice est dénommé « Soi » et comprend la totalité de la psyché originelle, le « Moi » partie consciente n’étant qu’une toute petite partie. Le Soi est le symbole de la totalité psychique, c’est l’archétype de l’ordre interne.

Jung considère le Soi comme un guide intérieur, distinct de la personnalité consciente qu’on ne peut saisir qu’à travers l’analyse de ses propres rêves.

Ce centre n’est d’abord qu’une virtualité innée et peut n’émerger que très peu ou, au contraire, se développer complètement au cours de l’existence ; son degré de développement dépend de la bonne volonté du Moi à écouter les messages véhiculés par l’inconscient dans les rêves et les symboles archétypiques.

Le processus d’individuation est en fait la réalisation de soi-même en cohérence avec l’univers et la vie. C’est une évolution endogène qui vise l’harmonie intérieure par l’approfondissement de la connaissance de soi-même en intégrant l’anima pour les hommes (formation dans l’inconscient de la psyché masculine qui compense le conscient masculin), l’animus (formation dans l’inconscient de la psyché féminine qui compense le conscient féminin) pour les femmes.

Animus et anima personnifications de l’inconscient dans le genre opposé à celui de l’individu, possèdent des aspects positifs et négatifs. Il y a quatre stades de développement. Chaque niveau correspond à un niveau de maturité psychoaffective.

Si Jung s’est penché sur l’identité de la personne en étudiant ses différentes composantes, le psychanalyste Erik H. Erikson a étudié l’évolution du processus identitaire dans son rapport au temps et en relation avec les aspects sociétaux.

Il a élaboré une périodisation de la construction de l’identité individuelle dont les transitions s’effectuent dans des « crises d’identité » dont la plus connue est celle de l’adolescence…, mais il y a aussi celle dite de la quarantaine et même autres décennies…

Il distingue huit stades psychosociaux permettant au sujet de se développer et de se constituer singulier. Chaque stade a un enjeu majeur, ou autrement dit chaque tranche d’âge possède sa tâche psychologique centrale qu’il dénomme « force adaptative » ce qui donne à l’individu des occasions de croissance et d’évolution. Soit le sujet intègre cette force et développe les qualités qui y sont liées, soit n’assimile pas la tâche et acquiert des caractéristiques plus négatives dénommées mésadaptation ou inadaptation. Contrairement à Freud qui élabore les stades libidinaux dans la limite temporelle de la maturation psychosexuelle, les stades de développement selon Erikson en comprennent trois qui se construisent à l’âge adulte, preuve que cette notion reste dynamique avec le bémol qu’éventuellement certains les loupent fortement.

Bref, l’un comme l’autre démontre que le processus identitaire est un continuum !

Cette construction, où les aspects cognitifs, les affects et les interactions sociales sont indissociables, s’exprime pour l’individu sur le double registre de la similitude et de la différence : ce qu’il prend, ce qu’il élimine, voire rejette dans ses différents groupes d’appartenance.

Le concept de soi y joue un rôle central et s’élabore dès la petite enfance (rien à voir avec le Soi de Jung).

La psychologie sociale le définit comme « un ensemble de caractéristiques » (goûts, intérêts, qualités, défauts, etc.), « de traits personnels » (incluant les caractéristiques corporelles), « de rôles et de valeurs », etc., que la personne s’attribue, et reconnaît comme faisant partie d’elle-même…

Cette entité psychosociale reste perpétuellement en construction ; son noyau basique est la conscience de soi dont les deux premières étapes s’élaborent dans la toute petite enfance.

La première étape commence par la conscience d’être là vivant des expériences dans un environnement ainsi que des interactions avec d’abord un autre, le plus souvent la mère puis des autres (papa, fratrie, famille élargie, mais aussi crèche et/ou gardienne) : « C’est le moi subjectif ou existentiel ».

La deuxième étape dénommée « moi différentiel » débute vers les dix-huit, vingt-quatre mois dans l’expérience du miroir où le jeune enfant reconnaît que c’est bien lui dans le miroir et non un autre. Un peu plus tard, il se nommera par son prénom et dans la plupart des cas identifiera son sexe biologique : « quéquette » pour les garçons et « quiquine » pour les filles selon un vocabulaire enfantin et parfois parental (il existe d’autres petits mots dérisoires).

Sexe biologique ? Pourquoi ne pas dire directement identité sexuelle ?

L’identité sexuelle fait partie de l’identité catégorielle.

Cette identité est plus que complexe, car le biologique n’est pas le seul à déterminer cette différenciation. L’enfant façonne une part essentielle de sa construction identitaire au travers du regard parental. Ce dernier peut aussi bien participer à l’élaboration d’une identité sécure et apaisante qu’au contraire ralentir, voire compromettre l’élaboration de cette identité… Et n’oublions pas tant les malheurs de la génétique (aberrations chromosomiques) comme du développement embryonnaire créant quelquefois – assez rarement – un corporel ambigu que des traumas plus psychoaffectifs.

« Le sexe, c’est ce que l’on voit, le genre, c’est ce que l’on ressent. »
« Le genre, c’est ce que l’on pourrait appeler le ‘sexe social’. »

Le mot « sexe » se réfère davantage aux caractéristiques biologiques et physiologiques qui différencient les hommes des femmes.

Le mot « genre » sert à évoquer les rôles qui sont déterminés socialement, les comportements, les activités et les attributs qu’une société considère comme appropriés pour les hommes et les femmes. On parlera alors du féminin et du masculin.

L’« identité sexuelle » est définie comme étant la résultante de trois dimensions :

  • la conviction intime d’être garçon ou fille
  • l’adoption de comportements, qui dans la culture du sujet, sont propres aux garçons et aux filles, aux hommes et aux femmes
  • le choix du partenaire sexuel masculin ou féminin.

Le transsexuel, ou plutôt le transgenre, a la conviction intime que son sexe biologique n’est pas le bon, diffère de son ressenti tandis que l’homosexuel, en accord avec son sexe, est simplement attiré vers les personnes de son sexe.

La transsexualité est un décalage entre le corps et l’esprit : certaines cultures vont l’accepter et d’autres la refuser. L’un de mes auteurs préférés, Boris Cyrulnik, parle à ce sujet de « sexe imaginaire » et rappelle que, chez les Inuits du grand Nord, ce sexe-là est plus important.

Il nous informe non seulement de l’importance de l’empreinte sensorielle liée à l’attachement, mais aussi que celle-ci est particulièrement historisée chez l’être humain. Il nous prévient que la construction de l’identité sexuelle d’abord biologique sous l’effet de déterminants génétiques et hormonaux transige graduellement avec l’alentour sensoriel et il nous demande de comprendre qu’entre les pôles masculin/féminin les chemins de cette identité sont multiples. Autrement dit sur l’empreinte biologique de départ s’en ajoutent bien d’autres cognitivement et affectivement, consciemment et inconsciemment.

Simone de Beauvoir disait : « On ne naît pas femme, on le devient » sous l’influence de l’éducation patriarcale. Certains, tel Pierre Bourdieu, estiment que cela est également vrai pour les hommes : « On ne naît pas homme, on le devient », et c’est à travers toute une éducation, composée de rituels d’intégration de la norme masculine, que se façonne l’identité masculine.

L’anthropologie nous a suffisamment montré des exemples de masculinité et de féminité bien différents selon les cultures rencontrées.

Lors de l’identification personnalisante de l’adolescence, l’opposition du jeune s’incarne dans un processus de séparation-intégration sociale. Par rapport à sa famille, il exprime une différentiation vis-à-vis de son identité antérieure.

Et cette opposition se réalise le plus souvent dans un processus conjoint de création de nouveaux repères identitaires liés à une culture jeune et à des groupes spécifiques. C’est à ce stade que commencent le questionnement de sens et l’éventuelle adhésion à une radicalisation de principes.

Pour rappel, le groupe socialise l’individu et l’individu s’identifie peu ou prou à lui.

Ces groupes spécifiques fonctionnent comme des catalyseurs privilégiés de l’identification personnalisante. Leur influence peut être déterminante dans les représentations que se fait le jeune du monde, de son avenir, de sa vie…

Cette nouvelle étape réorganise profondément le développement de la conscience de soi. L’identité devient une résultante d’un ensemble d’interactions sociales que provoque ou subit l’individu. Rien à voir avec une juxtaposition simple de rôles et d’appartenances sociales.

L’identité devient « une histoire racontée » et même si l’auto-interprétation de soi ne conduit à aucune certitude d’être ce que l’on prétend être, que le danger de se tromper reste toujours présent. Toutefois, c’est par le récit de sa propre histoire que le sujet pourra essayer de donner du sens à son existence et se vivre un.

« Le sens » – dit à nouveau mon auteur référent Boris Cyrulnik – « c’est à la fois la capacité de donner une direction à son existence, mais aussi d’attribuer une signification aux faits en fonction de son existence et de ses projets. Il est lié à l’histoire collective, à l’identité ; il se nourrit du lien ».

C’est le lien qui donne sens, car l’humain est un animal social : il a besoin des autres pour vivre.

Si l’identité de chaque individu est faite de multiples appartenances, tout en ne faisant qu’une, il suffit qu’une seule appartenance soit touchée pour que ce soit toute la personne qui s’en trouve affectée et comme le souligne Amin Malouf, dans son livre Les Identités meurtrières, l’on a souvent tendance à se reconnaître dans son appartenance la plus attaquée.

Par exemple, chez les immigrés, l’examen sommaire des stratégies identitaires montre que, face aux injonctions contradictoires entre la culture d’origine et la culture d’accueil, plusieurs attitudes peuvent être observées. Leur construction identitaire reste une dynamique incessante de confrontation entre les valeurs dominantes de la société d’installation et les éléments de leur culture d’origine avec le besoin d’affirmation de leur propre valeur individuelle.

« Pour être confirmé dans mon identité, je dépends entièrement des autres », écrit Hanna Arendt.

Si sa phrase semble s’ajuster à la problématique des immigrés, elle est en fait premièrement à comprendre dans le contexte de ses travaux qui étudient l’abominable idéologie nazie portant atteinte à la première identité, celle d’être humain.

Politique terrifiante portant atteinte « à l’humanité de l’autre », autrement dit au « que suis-je » plutôt qu’au « qui suis-je ».

Et combien difficile pour chacun d’entre nous de garder cette notion d’humanité intrinsèque sur l’autre quel que soit son crime en s’avisant que comprendre « n’est pas » synonyme d’admettre.

Néanmoins la sentence nous permet d’appréhender que c’est au cœur d’une relation dialectique et circulaire de moi à l’autre, et de l’autre à moi que se module l’identité toujours en devenir.

Altérité donc ! Qu’est-ce à dire ?

L’altérité est étroitement liée à la conscience de la relation aux autres en tant qu’ils sont différents et ont besoin d’être reconnus dans leur droit d’être eux-mêmes et différents de soi, c’est-à-dire de « je ».

Il y a « l’altérité du dehors, il y a « l’altérité du dedans »

Celle du dehors concerne les pays, les peuples et les groupes situés dans un espace et/ou un temps distants. Leur caractère lointain est établi en regard des critères propres à une culture donnée correspondant à une particularité nationale (les Flamands, les Wallons) ou communautaire (les chrétiens, les musulmans, les francs-maçons) ou à une étape du développement social et technoscientifique (société agraire, société industrielle)…

Celle du « dedans » se réfère à ceux qui, marqués du sceau d’une différence, qu’elle soit d’ordre physique ou corporel (couleur, handicap, etc.), du registre des mœurs (mode de vie, forme de sexualité) ou liée à une appartenance de groupe (national, ethnique, communautaire, religieux, etc.), se distinguent à l’intérieur d’un même ensemble social ou culturel. Ils peuvent y être considérés comme source positive d’émulation ou, si perçus négativement, comme source de malaise, voire de menace et engendre alors une complication éthique majeure probablement à l’origine des différents « ismes » connus (racisme, sexisme, populisme, etc.) comme de mouvements idéologico-politiques nés de cette peur de l’autre qui risque de nous modifier dans notre conscience de soi. L’altérité est donc « un fait » qui met la différence comme point commun entre les personnes ; par contre l’altération est « un processus » à partir duquel un sujet change et devient autre, en fonction d’influences exercées par un autre, sans pour autant perdre totalement son identité.

L’altération est pour le psychosociologue J. Ardoino, comme pour le philosophe Lévinas, un processus éminemment temporel, synonyme de transformation, concept nécessaire pour rendre compte de l’action éducative et plus généralement de toute forme de relation.

 En bref, tout sujet est soumis à des altérations qui remettent en question la pérennité de son identité dans le temps.

Dans le cadre des relations individuelles, le modèle de la « fenêtre Johari » avec ses quatre quadrants mobiles nous permet de comprendre, car elle montre de manière claire les altérations possibles dans une relation.

 Connu de soiInconnu de soi
Connu de l’autreAire libreAire aveugle
Inconnu de l’autreAire secrèteAire inconnue/inconsciente

Le tableau se construit de la manière suivante : on prend d’une part soi-même et autrui, d’autre part l’étendue de la connaissance en mode binaire et antagoniste, nous obtenons quatre quadrants fluctuants dans le temps et variant aussi selon notre degré d’intimité avec notre interlocuteur (largeur et hauteur des quatre rectangles ne sont pas égales comme dans le dessin, mais variables).

Ce modèle met en évidence que l’humain a besoin de communiquer avec autrui pour parvenir à la conscience de lui-même. Cette interactivité ou relation circulaire provoque du changement. De fait, notre capacité à progresser, à oser changer, nous vient par la conscience que cet Autre singulier, unique et différent nous ressemble ; à la fois autre et même que nous, il nous conduit à mieux nous connaître via un échange que nous espérons authentique. Communiquer, c’est donc mettre en commun des ressemblances comme des différences, c’est échanger pour comprendre et se faire comprendre.

Pour chacun de nous, qu’en est-il de l’espace de ces différentes surfaces ? Notre aire secrète est-elle capitale ? Autrement dit, étant plutôt introvertis, nous n’aimons ou nous n’osons pas nous exposer ? À moins que notre aire inconsciente soit fort conséquente tant par un déficit d’introspection que par un retrait du monde.

Notre aire aveugle est elle majeure ? Est-ce impossible de nous remettre en question ? L’image reçue nous déstabilise-t-elle trop ? Ou l’image que nous renvoie autrui est elle sauvage, reflétant une perception trouble/troublée ?

Est-ce l’Ombre que Jung nous décrit, c’est-à-dire la partie (attributs et qualités) mal connue, voire rejetée, car ensemble d’éléments psychiques qui ne sont pas nécessairement compatibles avec la vie choisie consciemment et, dès lors, partie du sujet qu’il refuse d’admettre.

Notre refus total ou partiel de l’image reçue exprime la réactivité de notre sensibilité comme de notre image de soi par nous-même.

Notre sensibilité est elle une vulnérabilité que nous voulons protéger ou une fragilité à nécessairement dissimuler ?

Autrement dit, dans le cas de vulnérabilité, nous en sommes décontenancés et le questionnement utile même si ardu apparaît, dans l’autre cas, questionner est synonyme d’agression, car la personne trop fragile peut s’écrouler. Et entre les deux extrêmes proposés, les chemins sont multiples selon un contexte, selon la force du lien et la confiance entre les deux interlocuteurs.

Où est la vérité ? Et qu’est-ce que la vérité ?

La recherche de la vérité est utopique. N’y a-t-il pas à rechercher plutôt notre vérité ? Recherche qui devrait nous conduire à la vraie liberté, liberté intérieure de celui qui sait… qu’on ne sait jamais…, mais qui apprend à se mieux connaître.

Jacques Salomé nous dit :

« Savoir que je suis responsable de ce que j’éprouve et de ce que je fais avec ce que je ressens, savoir que je ne suis pas responsable de l’imaginaire de ceux qui pensent peu ou prou me connaître ».

Citation qui vaut aussi pour l’aspect un peu, beaucoup ou follement positif que l’autre nous renvoie. L’humilité est nécessaire garde-fou pour soi-même.

L’image reçue nous interpelle aussi sur l’authenticité de la parole.

L’authenticité, c’est la concordance entre ce que « je choisis de dire » et ce que je pense, ce que je sens intérieurement. Penser ce que l’on dit est différent de dire tout ce que l’on pense…

Et comme le dit un proverbe africain : « Le dialogue véritable suppose la reconnaissance de l’autre à la fois dans son identité et dans son altérité ». Dans la ressemblance on se reconnaît et dans la différence on se découvre. La confrontation de l’autre dans sa dissemblance nous fait prendre conscience de qui nous sommes avec nos qualités et nos défauts, nos besoins, nos croyances, etc. et notre ressemblance nous conduit au respect des différences, à la fraternité.

Entre groupes, c’est nettement moins évident et le modèle ne convient pas ! Souvent, le groupe impose sur l’autre groupe des idées, des perceptions, voire même des préjugés plus compliqués à démettre. Le membre n’y a pas toujours la possibilité de s’y singulariser, il est avant tout membre de la communauté.

Permettez moi de vous rappeler que le cadre de mon travail était la relation je-tu, une réflexion sur les groupes serait fort intéressante, mais cela dépasse mes compétences d’analyse.

« Je » est-il un autre ?

« Je » aurait pu être un autre je ? Et « Je » est un autre qui nous ressemble terriblement !

Il nous pousse et nous soutient à définir ce fameux « deviens ce que tu es » nietzschéen, car à mes yeux la sentence de Marc Halévy  : « La seule vocation est d’aller au bout du meilleur de soi-même et de devenir le meilleur de ce que l’on est » fait le lien entre existence et notre essence en humanité.

Éduquer à devenir ce que l’on est, développer le « plus » qui est en chacun de nous, ce au quotidien dans notre société ultralibérale s’avère difficile. Celle-ci selon moi n’a que faire de la fraternité, où l’économie et le profit réduisent l’individu à un objet de ressource au service de l’économie, un pion que l’on déplace ou renverse.

Notre postmodernité a créé une société de l’exclusion et du « chacun pour soi » où la valeur du lien est obsolète ! C’est une société sans sens, sans guère d’empathie pour l’autre où la liberté est confondue avec indépendance ou plutôt ignorance de l’autre, de son vécu différent.

Or, la liberté est une valeur, une valeur qui ne peut se prononcer toute seule ; il faut absolument y adjoindre les deux autres – égalité, fraternité – et c’est en cela que la triade est révolutionnaire. C’est la triade qui permet de grandir en responsabilité comme en humanité. C’est la triade qui permet d’apposer la notion de devoirs à celle de droits. Le progrès de l’humanité c’est de faire exister cette triade !

C’est à ce prix que « Je » peut oser vivre avec les autres et ainsi la formule de Saint-Exupéry prendra tout son sens : « Loin de me léser, ta différence m’enrichit ».

Annexes

Tableau d’Erikson

ÂgeForce adaptativeQualités du MOI en dvpt
(+/-)
RelationsMésadaptationInadaptation
0 à 2Espoir*Confiance ou méfianceMèreConfiance naïve – dépendance affectiveRetrait affectif et social + difficulté d’abandon
2 à 4Volonté*Autonomie ou mésestimeParents

Impulsivité ou

entêtement

Inhibition

lâcheté

4 à 6But*Initiative ou culpabilitéFamilleattitudes négatives, voire malfaisantes caractère culpabilsateurInertie passivité
6 à 12Compétence*Travail ou infériorité

École +

voisinage

Leadership intolérant

Vantardise et virtuosité restreinte

Manque d’ambition

Peur des responsabilités

Peur d’échouer

12 à 18Fidélité*Identité ou confusion refus de rôleGroupe des pairs+ autres groupesFanatisme + intoléranceRépudiation de l’Autre dans ses différences+ incapacité d’établir relation intime authentique
18 à 30Amour*Intimité ou isolementPartenaires vie couple vie travailPromiscuité amoureuseIsolement ou exclusivisme
30 à 50Sollicitude*Générativité ou stagnationPersonnes engagées dans le partage (foyer, amis, travail)Sollicitude surfaite (angélisme)Indifférence
50 et +Sagesse*Intégrité personnelle ou désespoirHumanité entièrePrésomption dédainDégoût de soi et dépression
  • L’espoir se compose à la fois d’une dose de confiance permettant de comprendre que la vie ne comporte pas seulement des obstacles et d’une dose de méfiance permettant de se protéger des aléas de la vie.
  • La volonté est un attribut qui se compose d’attitudes liées à la croyance en sa capacité d’agir (autonomie) et à la reconnaissance de l’incapacité à tout comprendre et savoir (doute).
  • La capacité de pouvoir se fixer des buts se compose à la fois de l’aptitude à prendre des initiatives (initiative), mais aussi de la connaissance qu’une énergie mal canalisée peut provoquer des conséquences fâcheuses (culpabilité) ; les buts aident à planifier l’action et à prévoir les conséquences.
  • La compétence se compose à la fois de la connaissance de nos ressources et capacités (travail) de même que de l’expérience d’avoir pu mesurer ses limites (infériorité).
  • La fidélité est la force adaptive du stade qui maintient le lien entre la confiance de l’enfance et la foi de la maturité permettant à l’adolescent (e) de définir son identité.
  • L’amour, force adaptive du stade permet que cet attachement sincère implique partage et sollicitude réciproque. Chacun se soucie des préoccupations et du bien-être de l’autre.
  • La sollicitude est le dépassement de la préoccupation de soi-même pour se soucier d’autrui ; au stade de la générativité, cela passe notamment par l’engagement envers la génération suivante (les enfants), mais cela peut être aussi l’engagement dans d’autres causes plus caritatives, socio-éducatives, sociopolitiques, etc.
  • La sagesse est la capacité d’une auto-évaluation saine de sa vie passée (les + et les -) sans tomber soit dans la satisfaction présomptueuse, soit dans le désespoir.

Informations complémentaires

Année

2022

Auteurs / Invités

Michèle Mignon

Thématiques

Identité, Psy…, Qualité de la vie / Bien-être, Questions de genre, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Sexualité

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