Islams, islamismes et laïcités… comment mieux vivre ensemble ?

Chemsi Chéref-Khan

 

UGS : 2015022 Catégorie : Étiquette :

Description

De quoi parlons-nous ?

Évitons les concepts dogmatiques, parlons de la diversité des réalités humaines. Il est clair que si on parle de l’islam, au singulier, et de la laïcité, au singulier, on en arrivera très vite à décréter que « l’islam est incompatible avec la laïcité », comme on dit aussi, que « l’islam serait incompatible avec la démocratie ». Les réalités humaines sont bien plus riches et complexes, d’où l’usage du pluriel dans l’intitulé de ce texte. Nous essayerons de montrer qu’à travers cette pluralité, il est tout à fait possible de trouver des « chemins », susceptibles de nous conduire vers un « mieux vivre ensemble ».

– « Vivre ensemble », un concept éculé ?

À l’occasion d’un débat sur ce thème, quelqu’un me faisait remarquer que cette expression était utilisée à des desseins parfois contradictoires, qu’elle pouvait signifier aussi bien « vivre les uns à côtés des autres, tout en s’ignorant, sans se mélanger, voire en évitant de se mélanger », que « vivre ensemble dans la mixité et le métissage… ». « Que les poules élevées en batterie vivaient aussi ensemble », « que tout compte fait, l’expression pouvait être vidée de son sens ». Ces réflexions et ces observations m’ont amené à proposer un autre concept : « construire ensemble ». Construire quoi ? La « maison commune », c’est à dire, la société dans laquelle vivront demain, nos enfants, nos petits-enfants. Comment construire cette maison commune si ce n’est en nous mettant d’accord sur les « fondations », les « murs porteurs », la « toiture ,… à partir desquels chacun pourrait choisir la « couleur des murs de sa chambre » ?

Je pense que cette image est suffisamment claire pour dire que la « diversité » ne peut exister que dans le respect de l’« essentiel », c’est à dire les « valeurs communes », qui sont aussi des valeurs « universelles ».

– Qu’est-ce que l’islam ?

Une religion monothéiste, dans la lignée des traditions dites « abrahamiques ». Mais encore ? Qu’y a-t-il de commun entre la façon d’« assumer son islamité » d’un soufi qui répugne à écraser une fourmi, « parce que c’est une créature de Dieu », et la façon de faire d’un djihadiste de l’État islamique, qui égorge des innocents au couteau de boucher, qui viole des femmes non musulmanes, en prétendant que « c’est conforme aux prescrits de sa religion » ?

Un certain Rachid Benzine, intellectuel musulman de haut vol, professeur d’université en France, co-directeur de la collection « Islam des Lumières », chez l’éditeur Albin Michel, invité par le Cercle du Libre Examen de l’ULB, il y a de cela une dizaine d’années, commençait son exposé par : « L’islam est pluriel, il y a autant d’islams que de musulmans ». À cela, nous ajouterons que l’« islam n’est jamais que ce que les musulmans en font, que ce que chaque musulman en fait ». Les exemples du soufi et du djihadiste, qui sont aux antipodes l’un de l’autre, illustrent suffisamment cette affirmation.

En dépit d’une propagande à coups de milliards de pétrodollars, qui tente de faire passer l’idée que l’islam serait « monolithique et immuable », comme par hasard selon la conception rétrograde et obscurantiste de la doctrine wahhabite, la doctrine officielle de l’Arabie et des Émirats, l’islam est effectivement pluriel. Rappelons que l’islam n’a pas l’« équivalent » du Vatican. Les traditions musulmanes ne connaissent ni pape, ni cardinaux, ni évêques, ni même des directeurs de conscience. Ces mêmes traditions ne connaissent pas de magistère, pas de sacrements, (malgré une tendance quasi maladive à « sacraliser » tout et n’importe quoi, allant d’un bout de tissu, qualifié de voile « islamique », à la virginité des filles avant le mariage,…). Le croyant musulman, parce qu’il est créé doué de la raison, est un homme libre et responsable de ses choix et de ses actes, cette responsabilité étant évaluée « devant Dieu, le jour du Jugement dernier ».

Si l’islam est à ce point pluriel, toutes les déclinaisons possibles et imaginables de l’islam ont-elles leur place dans notre société sécularisée, notre « démocratie libérale de pacification », dans notre « État de droit » ? Certes non. Lesquelles auraient leur place, car respectables, car respectueuses des valeurs et institutions de notre pays ? Lesquelles n’auraient pas leur place, qui seraient à rejeter, voire à combattre, car « constituant une subversion, un danger pour la cohésion sociale et la pérennité de notre démocratie » ?

C’est ici que se pose la question de l’« islamisme », en tant qu’« idéologie politique totalitaire qui instrumentalise la conception dite englobante de l’islam ». L’« islam englobant » est une conception chère aux salafistes et autres Frères Musulmans. Qui dit « englobant » dit « totalité », au sens sociologique et politique du terme. De la « totalité » au « totalitarisme » il n’y a qu’un pas qui a déjà été allègrement franchi. C’est au nom de cette conception de l’islam que d’aucuns prétendent vouloir vivre selon la sharia et les prescrits religieux. Allant jusqu’à vouloir organiser la cité, l’État, et donc le « vivre ensemble », selon des prescrits religieux, « considérés comme étant au-dessus des lois civiles ». Il est donc manifeste que l’islam dit « englobant », qui met en cause les fondements de notre démocratie, et qui est à la base de l’islam « politique », quelles que soient ses déclinaisons, n’a pas sa place dans les sociétés occidentales, à moins de les transformer de fond en comble, conformément aux prescrits d’une « religion venue d’ailleurs », il y a à peine un demi siècle.

Si l’islam est pluriel, l’islamisme l’est tout autant. On parlera d’« islam politique », de « radicalisme musulman », d’« État islamique », toutes des variations sur le même thème. Il existe des islamistes pacifiques, piétistes, qui rejettent la violence physique, mais qui exercent une violence morale et psychologique, sur leur entourage proche, par exemple en imposant des codes vestimentaires et des codes alimentaires d’un autre âge, en rejetant la mixité (y compris à l’école ou dans tous lieux publics ou privés), en imposant des mariages forcés,… Quant aux djihadistes et autres terroristes, les médias nous apportent tous les jours la sinistre démonstration de ce que peut être un « islam de conquête », la « kalachnikov » ayant remplacé, de nos jours, le « glaive ».

La revendication principale de l’islamisme, dans les sociétés occidentales où les musulmans sont minoritaires, porte sur l’exigence de pouvoir vivre selon la sharia, au nom d’une conception erronée de la « liberté de religion ». Au nom de cette même conception erronée de la liberté de religion, on assiste au rejet de la « liberté de conscience » (sans laquelle la liberté de religion ne peut exister). L’application de la sharia consacre les thèses communautaristes, à l’encontre de notre conception de la « maison commune » et de ses « fondations ».

– Et la laïcité dans tout cela ?

Au cours de leur évolution historique, les sociétés d’Europe occidentale ont connu des guerres de religions, qui sont autant de guerres civiles. Elles en sont sorties en décrétant l’importance de la « liberté de conscience », les « sujets n’étant plus tenus de suivre la religion du prince ». C’est alors que le principe de séparer l’Église et l’État s’est imposé petit à petit, en même temps que l’avènement de la démocratie fondée sur la « souveraineté du peuple », par opposition à la « souveraineté de Dieu » dont se prévalaient les cultes.

Dans les sociétés occidentales, « démocratie et laïcité sont consubstantielles », selon l’expression d’Élie Barnavi, historien des religions.

En Belgique francophone, pour des raisons historiques sur lesquelles nous ne nous étendrons pas, le concept de laïcité est devenu de fait synonyme de « libre pensée », d’« athéisme », à tel point que nous sommes souvent amenés à faire une distinction entre « laïcité politique » et « laïcité philosophique », distinction que l’on ne rencontre pas ailleurs.

Dans certains milieux religieux qui défendent l’« intégralisme en religion », à la manière de l’islam englobant des islamistes, la laïcité, surtout dans sa version philosophique, est accusée de verser dans le « laïcisme », considéré comme une idéologie parmi d’autres, le terme « laïcard » étant chargé de la même connotation péjorative dans l’esprit de ceux qui sont, dans la plupart des cas, des obscurantistes plus ou moins fanatiques.

Selon nous, la pluralité laïque doit être cherchée dans la laïcité politique. La place nous manque pour développer les nuances qui existent entre les déclinaisons « française », « turque », « mexicaine », « américaine »,… de la laïcité, au regard desquelles la « neutralité » à la belge fait pâle figure, dans la mesure où cette neutralité devient de fait une « neutralisation » de l’État et de ses institutions, face à des religions récemment venues d’ailleurs, en particulier, face aux versions idéologiques, voire sectaires, de l’islam.

Quel islam pour notre pays ?

Un islam belge compatible avec nos valeurs est-il concevable ? Comment promouvoir l’émergence d’un tel islam ?

Face à la radicalisation croissante de certains musulmans, dans nos pays comme en « Terre d’Islam », face aux dérives sectaires et à la mise en question de plus en plus radicale de nos acquis, en tant que « héritage des Lumières », il devient effectivement urgent de nous poser la question de savoir s’il est possible, et comment y arriver, de promouvoir un islam belge, « soustrait aux influences étrangères », comme disait le législateur de 1974, en votant la loi du 19 juillet « portant reconnaissance des administrations chargées de la gestion du culte musulman ».

Le problème est le suivant : une chose est de souhaiter l’émergence d’un islam belge, soustrait aux influences étrangères, une autre chose est d’agir pour favoriser l’émergence d’un tel islam qui, comme on devine, n’allait pas tomber tout seul du ciel. Ce problème s’est trouvé aggravé par le fait que, dès le lendemain du vote de cette loi, nos responsables politiques ont posé des actes, allant dans un sens tout à fait opposé, en confiant le sort de « nos musulmans », qui étaient des Turcs et des Marocains, aux autorités religieuses de l’Arabie saoudite qui n’avait rien à voir avec eux. On ne s’étonnera donc pas d’observer que, pour cette raison, mais aussi pour des raisons géostratégiques complexes (voir la révolution islamique en Iran, par exemple), le culte islamique dans notre pays, comme un peu partout en Europe, comme un peu partout ailleurs, s’est radicalisé de façon inquiétante.

– Islam politique ou démocratie musulmane ? Choisir pour ne plus subir

Peut-on parler d’une « démocratie musulmane », à l’instar de la « démocratie chrétienne », née en Europe il y a à peine un siècle et demi ? Certes non. Dans aucun pays musulman, parmi les cinquante-sept États membres de l’Organisation de la Coopération islamique, on ne peut relever un mouvement que l’on puisse qualifier de « démocratie musulmane », au sens des normes occidentales. Certains pays évoluent péniblement, avec des soubresauts, vers une démocratie, le chemin à parcourir restant encore considérable.

En revanche, dans les pays musulmans, mais surtout dans les pays occidentaux, il existe bel et bien des gens que l’on peut qualifier de « démocrates musulmans ». En quoi sont-ils « démocrates et musulmans » ? Cette espèce « en voie d’apparition », se caractérise par sa volonté de « concilier son islamité avec sa citoyenneté ». Nous pouvons aussi dire « concilier islam et démocratie », « concilier islam et laïcité ».

Dans leur évolution personnelle, individuelle, nos concitoyens de culture ou de confession musulmane, connaissent une certaine sécularisation, en partie due à la prise de conscience selon laquelle « on naît musulman par hasard ». Certains se donnent la peine d’étudier la religion, sans se contenter d’un catéchisme qui ressemble à un lavage de cerveau. Cette étude les mène parfois à une adhésion consciente à l’islam, dont on découvre les richesses spirituelles, soit à une prise de distance, parce que l’on découvre d’autres aspects, moins reluisants. En revanche, tous, sans exception, découvrent les vertus et les avantages d’une société démocratique, dans laquelle ils peuvent légitimement revendiquer une place. « Nés musulmans », ils « deviennent démocrates » par engagement citoyen.

Que signifie « concilier islamité et citoyenneté », si ce n’est distinguer clairement le « domaine de la foi » du « domaine du droit ». Le domaine intérieur, intime, de la foi en rapport avec la transcendance, du domaine extérieur du droit, celui de l’État de tous, de tous les citoyens quelles que soient leurs convictions religieuses ou philosophiques. On comprend aisément que dans cet engagement citoyen, l’islam est vécu comme une religion « éthique et spirituelle », « libérale et humaniste », et surtout, débarrassée des théologiens de la sharia et du djihad venus et soutenus de l’étranger.

Il nous appartient donc à nous, citoyens de ce pays, quelles que soient nos appartenances par ailleurs, de dire avec quelles déclinaisons de l’islam nous pouvons vivre en bonne intelligence et dans le respect mutuel, quelles autres déclinaisons nous entendons rejeter, voire combattre, car contraires aux fondements mêmes de nos valeurs.

– Mouvement citoyen de solidarité avec les démocrates musulmans, pour un islam compatible avec nos valeurs

Il saute aux yeux qu’un islam compatible avec nos valeurs, tel que le conçoivent nos concitoyens démocrates musulmans, est considéré comme une « hérésie » par les tenants d’un islam englobant. Or, ces tenants d’un islam englobant contrôlent les mosquées, ont leur « entrée » auprès des décideurs politiques, des milieux académiques, des milieux d’affaires, et enfin des médias. Les démocrates musulmans, qui sont aussi des laïques, au sens politique du mot, sont « orphelins de la démocratie et de la laïcité », cette dernière étant identifiée essentiellement en tant que « pilier de l’athéisme ».

Ces mêmes démocrates musulmans se trouvent en porte à faux par rapport aux États turc et marocain, dont les approches « communautaristes », contraires aux valeurs fondamentales de la démocratie, ne sont nullement dénoncés par nos dirigeants politiques, à l’exception de quelques-uns. Pour toutes ces raisons, nous appelons nos concitoyens à se déclarer « solidaires des démocrates musulmans ». Non seulement pour promouvoir un islam compatible avec nos valeurs, mais aussi pour une politique d’intégration sociale, culturelle et politique, digne de ce nom. Car, il est clair que l’on ne peut pas couper l’herbe sous les pieds des théologiens de la sharia et du djihad venus d’ailleurs, si on ne fait pas une place digne à nos concitoyens démocrates musulmans.

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Informations complémentaires

Année

2015

Auteurs / Invités

Chemsi Chéref-Khan

Thématiques

Cohésion sociale, Diversité culturelle, Interculturalité, Islam, Islamisme, Laïcité, Multiculturalisme, Participation citoyenne / Démocratie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Vivre ensemble