Islam politique ou démocratie musulmane ? Subir ou choisir ?

Chemsi Chéref-Khan

 

UGS : 2014023 Catégorie : Étiquette :

Description

Islam, islamisme, djihadisme sont des notions que l’on entend évoquer communément et qui méritent d’être éclairées. Car il convient de maîtriser nombre de concept généralement assez flous afin de pouvoir rêver d’une démocratie musulmane. 

Le hasard fait qu’il y a un an déjà, Marianne Belgique avait fait un dossier : Islam… La question qui empoisonne les partis, et ce sera sans doute un des points que l’on va aborder. Pourquoi parler d’un mouvement des citoyens ? C’est parce que, je pense et je suis persuadé que la plupart d’entre vous le pensent aussi, les partis politiques n’ont pas vraiment pris leur responsabilité par rapport à la gestion du culte islamique depuis quarante ans. On a fait allusion au vote de la loi du 19 juillet 1974 qui fait de l’islam, ou qui a voulu faire de l’islam, un des « piliers » parmi d’autres. La Belgique est le seul pays où un certain nombre de cultes sont qualifiés de « piliers » de la société, de la démocratie et auxquels s’ajoutent bien évidement le « pilier » de la laïcité. Nous n’allons pas parler de cela, mais entrons dans le vif du sujet.

Dans MBelgique, le dossier traitant de l’islam , de cette conférence, fait une dizaine de pages sur la question, sous le titre L’islam des Lumières contre l’islam des Ténèbres. C’est la première fois que j’entends parler de l’islam des Ténèbres, alors que l’on parle souvent de l’islam des Lumières. Et si on parle de l’islam des Lumières, c’est qu’il y a aussi un islam des Ténèbres ou de l’Obscurantisme, c’est un mot un peu plus courant. Il y a aussi l’éditorial de Pascal Vrebos : Pour un islam de la modernité dont j’expliquerai tout à l’heure ce que c’est, ce que nous entendons par là. Et puis, il y a une dizaine de pages sur, notamment, l’interview de Michel Claise concernant la question de la sharia dans nos pays.

Alors moi-même, je signe un texte, cela n’est pas dans le magasine, Nos concitoyens démocrates musulmans à la recherche des Lumières de l’islam perdu, et pour les aider dans la recherche des Lumières de l’islam, nous lançons un appel à la solidarité des citoyens.

Alors, islam politique ou démocratie musulmane en Belgique ? Mais on pourrait dire dans toute l’Europe et en Occident. Qu’est ce qu’on entend par islam politique ? Il y a une dizaine d’années, Guy Spitaels avait publié un livre remarquable sous le titre de La Triple Insurrection islamiste , et dans ce livre, l’aspect, ce qu’il cerne, c’est ce qu’il appelle l’« insurrection islamiste », c’est-à-dire au fond ce que nous appelons aujourd’hui ou que les médias appelle aujourd’hui, le « djihadisme » sous ses différentes déclinaisons, donc, il s’agit de combat armé et violent, violence exercée au nom de la religion islamique. J’ai eu le bonheur et l’honneur de débattre avec lui de son livre, et je me suis permis de lui dire qu’en fait il y avait un volet de la question qu’il n’abordait pas. C’est ce qu’il faut appeler précisément l’islam politique, tout en reconnaissant que ce n’était pas effectivement tout à fait son domaine, mais avec je ne sais combien de centaines de pages qui parlaient de la triple insurrection islamiste, il pouvait bien laisser cet aspect-là de côté. Ce qui fait qu’aujourd’hui, nous pouvons en parler.

On a pris l’habitude de parler plutôt d’islamisme, on a pris l’habitude de faire une distinction entre islam et islamisme. Selon ces distinctions, l’islam serait une religion monothéiste dans la lignée des traditions abrahamiques et l’islamisme serait une idéologie politique qui instrumentalise la religion musulmane, mais en partant d’une conception particulière de l’islam.

Cette conception particulière de l’islam, c’est ce que les tenants de ces mouvements appellent les salafistes, les Frères musulmans, les wahhabites,… toutes ces mouvances qui nous effraient quelque part, qui nous inquiètent, c’est ce qu’ils appellent un islam englobant.

Qu’est-ce qu’un islam englobant ?

On peut dire qu’il y a quelques siècles, les religions chrétiennes étaient englobantes, la religion israélite était englobante, aujourd’hui encore, on trouve des déclinaisons de ces religions chez les Hassidis, etc. On peut donc dire : oui, leur conception de la religion israélite relève d’un judaïsme englobant.

Mais à la différence de l’islam, dont l’aspect englobant, aujourd’hui est devenu dominant, et je dirai un mot du pourquoi les autres religions ont fait quelque part leur aggiornamento, comme on dit, se sont sécularisées à la suite de la modernité du siècle des Lumières, etc., elles ont parfaitement accompagné l’évolution, la sécularisation, la démocratisation des institutions et c’est à ce titre-là d’ailleurs qu’on peut parler d’elles en tant que « piliers » de la société.

Sous l’influence d’un courant qu’on appelle le wahhabisme qui est né en Arabie saoudite, et grâce aux pétrodollars qui se comptent par centaines de milliards, l’Arabie a été investie d’une mission.

Au début des années soixante, on est en pleine guerre froide, et en Occident et aux États-Unis en particulier, on considère que l’islam est un excellent rempart contre le communisme. L’Arabie saoudite est alors priée, encouragée, de jouer un rôle de leadership par rapport au nassérisme et aux autres mouvements d’émancipation populaire, nationaliste, anti-impérialisme, etc. dans ces pays-là, en répandant sa conception de l’islam englobante et qui est effectivement une idéologie.

Moi-même, il m’arrive d’utiliser ces distinctions entre islam et islamisme, mais on en arrive à se dire que si l’islam est à ce point englobant et que si, aujourd’hui, la déclinaison dominante de l’islam, c’est effectivement cette déclinaison de l’islam englobant grâce aux pétrodollars, etc., il faudrait se dire que finalement l’islam et l’islamisme sont la même chose. Et c’est à tel point que certains vont jusqu’à dire que l’islam, c’est l’islamisme au repos et l’islamisme serait l’islam en action. Voilà une formule qui vaut ce qu’elle vaut, mais en tout cas, la distinction islam-islamisme pose effectivement un problème aujourd’hui. Est-ce qu’il y a vraiment un islam tel que nous l’appelons de nos vœux ? Mais oui, cela existe. Nous sommes persuadés que les musulmans qui pourraient se réclamer d’un islam modéré sont nombreux, mais qu’ils n’ont pas le droit à la parole.

J’ai choisi le terme islam politique pour éviter le terme islamisme qui est différent des déclinaisons, notamment le djihadisme. Le djihad dans notre pays, si quelqu’un s’en réclame… il relève de la justice et du droit pénal, je pense que ce n’est pas le thème de ce soir.

On a créé dans ce pays, l’année dernière, un parti qui s’appelle Islam. C’est un parti qui prétend participer aux élections régionales, fédérales et européennes qui auront lieu prochainement, et les dirigeants, les fondateurs de ce parti ont clairement dit que le jour où ils seraient majoritaires en vertu des règles de la majorité démocratique, ils instaureraient la sharia.

Tout le monde a pu voir ça sur les écrans de télévision. Pourquoi ces gens-là ont eu droit à la parole ou à des échos médiatiques ? Il faudrait poser la question aux gens qui s’occupent des médias, mais le fait est que, quand ils ont eu deux élus communaux à Anderlecht ou à Molenbeek, ils ont eu droit plusieurs fois à quelques minutes de temps d’antenne – les spécialistes de l’audiovisuel savent ce que cela coûte de diffuser un spot de trente secondes à cette heure-là, à la RTBF ou à RTL. C’est précisément par rapport à des gens qui ont ce genre d’engagements que l’on peut parler d’islam politique puisque, eux-mêmes, ils font effectivement de la religion, une approche, un mouvement politique avec l’intention d’arriver au pouvoir, d’instaurer une société qui n’est pas la nôtre, ils veulent changer la société, mais pourquoi faire exactement ? Pour organiser les choses selon la sharia et c’est là que Michel Claise évidemment vous dira, avec toute l’autorité qui est la sienne, ce qu’il pense de la sharia dans une société comme la nôtre, dans une démocratie de pacification comme la nôtre.

Alors histoire politique ou démocratie musulmane, vous avez compris que mon but est d’arriver à cela : y-a-t-il une démocratie musulmane sur la planète ? Je regrette de devoir dire que non. D’ailleurs, il y a un an déjà, je donnais une conférence à la demande de la Pensée libre pour l’Europe, le titre que j’avais proposé était Démocratie musulmane et islam de la modernité, une urgence pour l’Europe. J’ai commencé par dire que j’allais parler de deux choses qui n’existent pas, c’est-à-dire la démocratie musulmane et l’islam de la modernité. Mais peut-être qu’à partir d’aujourd’hui, on pourra dire, « voilà enfin quelque chose qui aurait dû exister depuis longtemps » et peut-être qu’à partir d’aujourd’hui, grâce à vous, à votre solidarité, ce genre de mouvement qu’on pourrait qualifier de démocratie musulmane pourra voir le jour.

Parmi les cinquante-sept États membres de la conférence islamique mondiale, je ne sais plus si c’est le terme exact, aucun n’a pu être qualifié d’État ou de démocratie au sens des termes occidentaux, mais je ne vais pas entrer dans le détail. La Turquie fait partie de cette organisation, la Syrie vient de se faire éjecter, mais parmi ces États-là, certains ont été qualifiés de régime laïque comme la Syrie ou l’Irak à un certain moment.

Laïques ou pas, sont-ils des démocraties ? Même au sujet de la Turquie, qui est par exemple une exception sur la planète : le seul État laïque dans un pays musulman, c’est la Turquie. Vous inviterez un jour mon ami Jacques Rifflet pour vous parler de la Turquie, et à un moment donné, il vous dira, qu’au fur et à mesure la Turquie avance sur le plan de la démocratie sous la pression de l’Europe, et qu’au fur et à mesure, elle recule sur le plan des acquis de la laïcité.

Voilà où j’ai parlé d’une exception, voilà que ce pays qui est en train de devenir un paradoxe, autrement dit, la démocratie dans un pays musulman serait au détriment de la laïcité, le débat est ouvert…

Il n’y a pas de démocratie musulmane, mais il y a des démocrates musulmans…

Qu’est-ce qu’un démocrate musulman et en quoi se distingue-t-il des autres musulmans qui ne seraient pas des démocrates ? Un démocrate musulman, c’est d’abord quelqu’un qui est musulman de culture ou de confession –, à la limite cela ne nous regarde pas dans quelle mesure il est fort attaché à sa religion –, pratiquant ou pas, ce n’est pas notre affaire, d’ailleurs eux même disent « mon islamité ne regarde que moi, je vis mon islamité dans mon intimité ». C’est en cela que pour commencer, ce sont des démocrates, parce que, par ailleurs, ils reconnaissent que dans une société comme la nôtre, on a la chance d’avoir une assise démocratique avec ses valeurs fondatrices, leurs soucis étant de faire en sorte de concilier leur islamité avec leur citoyenneté. Je pense que les mots ont leur importance.

Les démocrates musulmans, quand ils s’expriment eux-mêmes, sont conscients de cela, ce sont des gens qui sont arrivés à dire « nous sommes musulmans peu importe dans quelle mesure… ». Je précise ça, parce que, aux yeux d’autres musulmans, salafistes et autres, ses musulmans-là sont considérés comme étant des traîtres, des gens éloignés de la religion, voir des apostats. Il faut être évidemment extrêmement attentif à ce qu’il se passe, car dans un pays comme le nôtre, on ne peut pas se permettre que des gens, parce qu’ils sont de culture, ou à l’origine, de confession musulmane, soient traités de manière violente par d’autres qui considèrent que ce ne sont pas de bons musulmans.

Ces démocrates musulmans, sont-ils nombreux ? Pourquoi ne les entendons-nous pas ?

Les démocrates musulmans, je pense qu’ils sont nombreux. Quand on dit les « musulmans modérés », la plupart du temps on veut dire par là qu’ils sont démocrates musulmans. Peut-être que sur le plan culturel ils ne sont par encore suffisamment instruits par rapport aux choses de la politique et de la démocratie, des acquis de la démocratie et ce que cela signifie exactement, ça c’est bien possible. Mais intuitivement, en tout cas, à propos de la plupart d’entre eux, on peut dire que ce sont des démocrates musulmans.

Je fais allusion, en parlant de démocratie musulmane, aux conditions dans lesquelles la démocratie chrétienne est née en Europe, il y a un peu plus d’un siècle, un mouvement que l’on a appelé « démocratie chrétienne » né contre la volonté de la haute hiérarchie de l’Église. On les a excommuniés ces chrétiens ou on les a menacés d’excommunication. Malgré cela, ils ont tenu bon. On leur reprochait de défendre un mouvement qui se réclamait de la souveraineté du peuple. Le peuple souverain, c’est là la base de la démocratie.

Et là, le haut clergé disait, il n’y a qu’un seul souverain, c’est Dieu. Donc ces démocrates étaient aux yeux de la hiérarchie, des hérétiques condamnables. Finalement, je pense, que les dirigeants de l’Église se sont rendu compte qu’on ne parlait pas de la même chose. La souveraineté du peuple pour les affaires du peuple de la cité est une chose, la souveraineté de Dieu pour les affaires éthiques, religieuses, spirituelles, c’est autre chose. Ce sont deux domaines distincts et aujourd’hui, en Europe, en tout cas dans les démocraties, on gère parfaitement les deux domaines séparément. Et je pense que les démocrates musulmans souhaitent aussi effectivement que le domaine de la foi et le domaine du droit, c’est-à-dire celui de l’État, soient séparés. C’est ce que l’on pourrait appeler une laïcité musulmane dans la mesure où, prenons l’exemple de la Turquie, la laïcité y est essentiellement juridique, le droit est le domaine de l’État, des parlementaires qui représentent le peuple, il n’est pas question de venir dire que, au nom de la sharia, on veut faire ceci ou cela. Là, les choses sont très claires. Mais malheureusement c’est une exception.

Pourquoi dans un pays qui a reconnu l’islam en 1974, on ne s’est pas donné la peine de se demander, comment peut-on être musulman dans un pays comme le nôtre ?

Les musulmans sont venus de Turquie et du Maroc, pour la plupart des gens peu instruits, mais personne n’a fait la pédagogie de « comment concilier son islamité avec sa citoyenneté ? » On ne pensait pas qu’ils allaient rester. Le fait est qu’ils sont là, et ils sont bienvenus, mais malheureusement il y a une incompréhension de certains partant toujours de l’idée que l’islam est englobant et qu’au nom de l’islam englobant, il faut, non seulement, appliquer la sharia, mais certains diront même que faire le djihad est un devoir. Cela se passe dans notre pays, il y a des gens qui tiennent ce discours, des jeunes qui sont nés ici, ou qui sont convertis, finissent par aller en Syrie pour en tuer d’autres au nom de la religion, ou de celui du djihad, ou pour se faire tuer.

On en est là, et il est grand temps, effectivement, que les choses changent et que les démocrates musulmans qui condamnent ces façons de faire, ces discours-là, puissent avoir droit à la parole. Ils ne peuvent avoir droit à la parole que si nous, en tant que citoyens, nous nous donnons la peine, si nous avons la ferme volonté de les soutenir, d’être solidaires avec eux. Ça c’est le troisième volet de mon intervention.

Face à l’islam politique, il faut soutenir les démocrates musulmans, et ces démocrates musulmans ne peuvent réussir, ne peuvent s’exprimer que si, effectivement, ils se sentent soutenus par les institutions, par les partis politique. Comme ils ne se sentent pas soutenus par les partis politiques, il faudrait qu’ils soient soutenus par les médias et qu’ils soient soutenus par les citoyens. Cela ne peut se passer que si les citoyens, comme vous/nous, se donnent la peine de prendre fait et cause pour les démocrates musulmans d’ici, et de faire un travail de lobbying aussi bien auprès des politiques et auprès des médias, pour que, enfin, on puisse entendre ces démocrates musulmans.

Quand on parle de djihad, qu’est-ce qu’ils en pensent ?

Quand on parle de charia, de l’application de la sharia, qu’est-ce qu’ils en pensent ?

Quand on parle de l’obligation de porter le voile islamique dans les écoles, qu’est-ce qu’ils en pensent ?

Et toutes ces questions-là que l’on n’entend jamais parce qu’on ne donne jamais la parole aux démocrates musulmans. Quand certains d’entre eux ont le courage de s’exprimer, par exemple, pour condamner la violence au nom de la religion, ils sont menacés, ils sont considérés comme étant des traîtres à la religion.

Donc mon intervention c’est bien cela aujourd’hui, je pense qu’après les cent cinquante conférences que j’ai pu donner en quinze ans de temps, tous les colloques qu’on a organisés avec La Pensée et les Hommes et d’autres, on n’est plus dans l’analyse, le diagnostique, la discussion, on est, maintenant, au point où il faut dire « qu’est-ce qu’on fait ? » Comment fait-on ? Je pense que les interventions de ce soir seront enregistrées, pour faire l’objet d’une publication, y compris vos interventions, et avec cette publication nous avons l’intention de publier un manifeste de ces démocrates musulmans, ou de ce « mouvement citoyen de solidarité » avec les démocrates musulmans.

J’insiste là-dessus, mon but n’est pas de dire « je vais créer un mouvement de démocratie musulmane ». Moi je ne suis pas un communautariste, je ne vois pas les choses comme cela, mais je pense que dans l’intérêt du « vivre ensemble » dans ce pays, il faudrait quand même que les démocrates musulmans puissent s’exprimer grâce à notre soutien, d’où, un mouvement de citoyens pour la démocratie musulmane et l’islam de la modernité.

La démocratie musulmane n’est pas une idée vaine ou un fantôme. Elle existe dans l’esprit et dans le cœur de nombreux de nos concitoyens. Elle devrait trouver l’occasion de s’exprimer et de s’organiser pour mettre en échec toutes les volontés religieuses totalitaires.

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Chemsi Chéref-Khan

Thématiques

Djihadisme, Islam, Islamisme, Participation citoyenne / Démocratie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Turquie