Innovation : science, services et alibis

Docteur Michel Judkiewicz

 

UGS : 2014014 Catégorie : Étiquette :

Description

L’innovation, qui est fondée sur la recherche, apparaît comme l’un des moyens les plus sûrs de favoriser l’évolution positive de notre monde et de relancer la machine économique, aussi à mal au cours de la dernière décennie.

Un peu d’histoire

Qui pense innovation voit bien souvent les réalisations nouvelles en termes de nouveaux produits, outils plus performants, plus sûrs, plus économiques ou plus écologiques, et confond souvent innovation avec invention et cette dernière avec recherche et développement.

La distinction est cependant bien plus que sémantique.

En effet, l’homme, par nature, cherche, depuis des millénaires, à comprendre son environnement, à l’améliorer et à mieux vivre en gravissant, au cours de l’histoire, les différents échelons de la pyramide de Maslow.

Plutôt que recherche, il faudrait presque évoquer la « cherche » permanente au cours de notre évolution d’hominidés.

Encore faut-il comprendre les structures de cette démarche.

Le prix Nobel 1937 de médecine, Szent Györgyi, définissait, avec les anciens Grecs, deux types de recherche : la recherche fondamentale ou recherche par simple curiosité : recherche dyonisiaque, et la recherche appliquée ou recherche industrielle : recherche apollinienne.

Dyonisos, fils de Zeus, dieu du vin, de l’extase, recherche l’inconnu, sans vision précise de la destination, de ce qu’il va découvrir ni quand ou comment. Son domaine est l’enthousiasme et la démesure.

Appolon, autre fils de Zeus, dieu du soleil, de la raison, recherche des solutions à des problèmes avec une idée assez claire des objectifs et un projet relativement bien défini. Son domaine est celui de la clarté de l’ordre et la raison.

Pas de hiérarchie, toutefois, entre ces deux facettes de la recherche, car elles constituent plutôt un entrelacs où l’une soutient l’autre. La recherche fondamentale repousse les frontières de la connaissance, permettant ainsi à la recherche appliquée le développement de nouveaux outils et de nouveaux instruments qui à leur tour facilitent le progrès de la recherche fondamentale et ainsi de suite.

L’ère de la connaissance : de la pierre au papier et bien davantage

Il était une fois, il y a environ 2,5 millions d’années, un hominidé qui ramassa une pierre pour s’en servir comme un prolongement de sa main. Le concept de l’outil était né. Encore que, précédemment peut-être, des éléments organiques (os, branches, plumes) aient pu être utilisés sans nous parvenir, détruits par le temps.

Avec l’outil apparut la technologie : pierre, cuivre brut, bronze, fer, outils aratoires, armes de chasse et de défense, outils de construction tel le ciseau pour tailler la pierre, instruments de mesures, outils de mobilité et tant d’autres.

La technologie suppose un savoir et un savoir-faire, le plus souvent transmis par l’exemple ou la tradition orale dont la continuité et la pérennité sont des plus aléatoires en cas de décès par guerres, famines, épidémies,…

Il fallut donc tenter de fixer le savoir pour mieux garantir sa transmission : on inventa les dessins, pétroglyphes, peintures rupestres et finalement l’écriture qui permirent de léguer des connaissances, rites et pratiques dont beaucoup nous sont vraisemblablement parvenus.

Des pierres ou des tablettes d’argile gravées au parchemin et au papier, en passant par l’imprimerie de Gutenberg, nous voici au support informatique qui stocke texte, images, dessins, photos, codes génétiques : toutes les connaissances humaines disponibles sont aujourd’hui rassemblées dans les bases de données diverses et dans les fichiers de tout un chacun. Cette capacité colossale est à la fois une des clés de l’innovation et la source d’un problème considérable : où trouver l’information à la fois pertinente et exacte pour un sujet déterminé ?

Parodiant une grande société de consultance internationale : « Si seulement nous savions ce que nous savons ! »

Car en effet, dans le Financial Times du 10 décembre 2012, on lisait déjà :
– Septante-deux heures de vidéo sont stockées sur YouTube à chaque minute.
– Par ailleurs, le trafic global par an sur Internet atteignait en 2012 de l’ordre de (dix) exp dix-huit ou un suivi de dix-huit zéros fois l’Encyclopedia Britannica, à quoi il faut ajouter les émissions de radio, de télévision, les films, les journaux et les magazines, les plus de deux millions de livres publiés dans le monde en 2011 et les cinq cents millions de Tweets (Twitter) par jour, sans compter que nonante pour cent des données disponibles aujourd’hui ont été créés dans les deux dernières années.

Ainsi, après les matériaux et l’énergie, l’information devient une matière première de base dont le meilleur (l’innovation au service de l’humanité) comme le pire (le crime, le terrorisme,…) peut faire son miel.

Quand on sait que nous vivons dans un monde répondant à l’acronyme VUCA, (né dans les sphères militaires américaines à la fin des années 1990) : Volatile – Unstructured – Complex – Ambiguous, le flot d’informations et comment le maîtriser deviennent des éléments cruciaux.

L’économie est certes toujours déterminée par l’accès aux ressources matérielles et énergétiques, mais s’y ajoute maintenant la data driven economy, soit une société qui utilise, avec les outils appropriés, l’information comme une matière première pour en faire de la connaissance.

Et l’innovation, dans tout cela ?

« L’innovation est la société en devenir » disait Pierre-Benoît Joly, directeur de recherche à l’INRA (France).

Pratiquement, l’innovation est la transition de l’invention, résultat de la recherche, vers un produit ou un service commercialisable.

L’époque du savant ou de la petite équipe de scientifiques visionnaires dans son laboratoire, faisant seule une percée dans la connaissance humaine est révolue, sauf rare exception.

C’est le brassage intelligent, l’analyse adéquate de myriades d’information à l’échelle mondiale qui permettent de dégager des tendances, des invariants, de nouvelles connaissances. La connaissance collaborative, l’intelligence collective, le crowdsourcing sont déjà la réalité quotidienne de beaucoup, tant dans le domaine de la recherche que de la gouvernance publique et privée, tant pour les organismes que pour les individus.

Certes, c’est plus vite dit que fait car, à l’heure actuelle, l’innovation n’est plus une transposition assez directe de la recherche comme au temps de Benjamin Franklin ou d’Edison, mais doit au contraire intégrer maintes dimensions annexes : la sécurité, l’environnement, les processus de fabrications qui doivent être économiques et écologiques, la facilité d’utilisation, la robustesse et la durabilité, le respect de la propriété intellectuelle, et la liste n’est pas close.

Le passage de l’invention à l’innovation suppose donc la collaboration d’expertises multiples que peu de sociétés maintiennent en permanence en leur sein, faisant appel, au cas par cas, à des aides spécialisées extérieures.

Cette nouvelle donne – les entreprises étaient autrefois fort intégrées en recherche et innovation – encourage toute une série de partenariats avec des universités, des centres de recherche et des sociétés spécialisées. De nouvelles règles de collaboration ont donc vu le jour afin de sauvegarder les intérêts, parfois divergents, des différents partenaires d’un même projet, en termes de publicité ou non à donner à la recherche, de partage des coûts et bénéfices, etc.

L’innovation ouverte

En outre, est apparu depuis quelques années, le concept d’innovation ouverte ou open innovation. Si l’idée en existait depuis quelques décennies, c’est le professeur de l’Université de Berkeley, Henry Chesbrough qui a théorisé le sujet dans son ouvrage : Open Innovation : The New Imperative for Creating and Profiting fromTechnology (HBS Press, 2003).

Le principe en est simple : dans un monde sans cesse plus complexe et diversifié, les entreprises ne peuvent plus se limiter aux résultats de leur propre recherche ou à ceux de contrats de recherche avec des universités et des centres reconnus, mais sont amenées à acquérir, par achat et  licences, des procédés, brevets et inventions développés par d’autres sociétés. Parallèlement, la propriété intellectuelle développée au sein d’une société qui ne trouve pas à les utiliser peut être vendue ou valorisée avec des tiers, sous forme de vente de licence, de société spin-off, de joint-ventures et nous avons donc un flux bidirectionnel d’acquisition et vente de connaissances afin de valoriser celles-ci et de diminuer le temps nécessaire entre l’invention, l’innovation et la mise sur le marché.

On voit même apparaître des « courtiers en idées et innovation » tels que Nine Sigma, Innocentive et Yet2.com. Même la Belgique n’est pas en reste avec la société Creax dont la devise pourrait être innovation to inspire your thinking.

Tout ceci entraîne évidemment un surcroît de complexité en matière de gestion des connaissances, de la propriété intellectuelle et de « qui sait et fait quoi ? », car la mise en œuvre d’un concept simple peut parfois être compliquée.

Voilà donc, brièvement esquissé, le monde actuel de l’innovation dont on a coutume de dire qu’elle est la clé de la relance économique mondiale en général, et européenne en particulier.

La médecine de demain, les « villes intelligentes », un monde pacifié, des ressources minimales pour tous et autres perspectives plus ou moins proches ne seront pas possibles autrement.

L’innovation de services et l’alibi de « c’est la faute de la machine ! »

Dans un autre ordre d’idée, l’innovation dans le domaine des services est de plus en plus à l’ordre du jour. Au quotidien, en effet, nos relations sont plus souvent « homme-machine » que « homme-homme » et ce pour les services téléphoniques, de distribution de gaz et d’électricité, d’assurances sociales et de mutuelles, de cartes de crédit, de banques, de cartes d’essence, d’assurances, de réservation de voyages, de relations avec les administrations et bien d’autres.

La relation « homme-homme », évidemment plus coûteuse, offrait néanmoins la possibilité d’expliquer son cas particulier et de résoudre les petites incompréhensions éventuelles, ce que la machine ne fait généralement pas, le contexte spécifique lui étant étranger. En revanche, quand survient le « dysfonctionnement », ce mot fourre-tout qui camoufle bien des négligences, on fait appel à l’alibi de « c’est la faute de la machine » !

Comme il est extraordinaire de constater que loin d’avoir une ergonomie commune et donc prévisible, chacun y va de sa méthode d’enregistrement, de consultation, de navigation, sans compter les erreurs et autres illogismes ! Il y a là un gisement considérable d’innovations qui faciliteraient la vie quotidienne de millions d’individus si, déjà, il y avait une certaine forme de standardisation ainsi qu’une exploration fouillée, par les concepteurs de ces interfaces de communication de tous les dysfonctionnements réels et potentiels. Et ceci peut s’étendre à la gestion d’énormément de processus d’interaction entre individus, organismes et machines. Nous n’y sommes pas encore, mais il est à noter que la Commission européenne commence à se préoccuper sérieusement de cette problématique.

Voir : http://ec.europa.eu/enterprise/newsroom/cf/itemdetail.cfm?item_id=6289&lang=en

Entretemps, pour l’espoir, taper 1, pour les réalisations en cours, taper 2, pour les projets futurs, tapez 3, pour parler à un humain : « veuillez patienter, toutes nos lignes sont occupées ».

L’innovation, qui se fonde sur la recherche n’est-elle pas le complément indispensable ? Elle favorise les partenariats et étend à l’échelle de la planète un authentique progrès.

1 159 vues totales

Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Michel Judkiewicz

Thématiques

Innovation, Sciences, Technologies