Imprimerie et Internet, deux révolutions aux effets comparables ?

Patrick Hannot
Adaptation : Guillaume Libioulle

 

UGS : 2021030 Catégorie : Étiquette :

Description

Au XVIe siècle, la Renaissance se répand dans toute l’Europe. C’est l’époque des grandes découvertes et l’Espagne entreprend la conquête du Nouveau Monde. Cet événement va changer les mentalités, les habitudes et aussi les rapports de force entre les États européens. Dans le même temps, l’usage de l’imprimerie se diffuse. Cette nouveauté permet la propagation des nouvelles idées, tandis que la Réforme prend naissance. De nos jours, c’est Internet qui remplit ce rôle. On peut citer l’exemple de WikiLeaks qui a révélé des informations sensibles à tous les citoyens ou encore le fait que les réseaux sociaux, en contournant la censure des États du nord de l’Afrique et du Proche-Orient, ont joué un rôle non négligeable dans l’éclatement des printemps arabes en 2011.

Le protestantisme a également favorisé l’imprimerie en vertu du principe de la Scriptura sola. Selon ce concept, la Bible seule constitue la base de la religion. Le reste, autrement dit la tradition, les doctrines ajoutées par l’Église au cours des siècles, doivent être abolis. De ce principe est déduite l’inutilité des prêtres. Pour les protestants, chaque chrétien est son propre prêtre et il n’y a pas d’intermédiaire entre Dieu et les hommes. Du même raisonnement est déduit l’idolâtrie du culte de la Vierge et des saints et l’inexistence du purgatoire. Ce principe est au centre du protestantisme. Dans ces conditions, la Bible doit pouvoir être à la portée de tous. Il est très important que le fidèle puisse y avoir accès dans sa langue et non plus seulement en latin, comme c’était le cas au Moyen Âge. Le XVIe siècle avec la diffusion de l’imprimerie a rendu possible cet objectif.

 En effet, sous l’impulsion des protestants, différentes traductions de la Bible en langue vulgaire vont voir le jour à cette période. De telles idées portent en germe le principe du libre examen, selon lequel l’interprétation de la Bible peut se faire en dehors de tout contrôle institutionnel. Cela ouvre la voie à une lecture plus individuelle et critique de la Bible. De nos jours, le libre examen désigne le principe selon lequel l’interprétation des faits doit se faire en dehors de toute autorité. Pour juger de la validité ou non d’une proposition, seul compte la solidité des arguments proposés. À notre époque, les réseaux sociaux fourmillent de positions contradictoires. Seulement, il n’est pas certain que leurs auteurs soient sensibles à la nécessité que, pour être recevable, leurs propositions doivent être argumentées. De toute manière, de par sa rapidité, son caractère immédiat, les discussions sur Internet ne sont pas propices à de longs développements et, à plus forte raison, à une argumentation solide.

Les idées protestantes ne sont pas si nouvelles que ça, puisqu’elles s’enracinent dans des courants de pensée plus anciens. On peut citer l’exemple de John Wyclif qui au XIVe siècle prêchait déjà les mêmes idées. Mais la grande différence entre les réformateurs du XVIe siècle et Wyclif, c’est justement l’imprimerie. Les idées ne sont rien, elles ne peuvent transformer la société, sans la diffusion que leur assurent les moyens de communication de masse. Au XVIe siècle, l’imprimerie jouait ce rôle qui aujourd’hui, au XXIe siècle, est tenu par Internet. Un exemple parmi d’autres, en France, le referendum de 2005 au sujet du traité établissant une Constitution pour l’Europe s’est perdu sur les forums de discussion qui propageaient des arguments que l’on n’entendait pas dans les médias traditionnels. À l’époque des débuts de l’imprimerie, les idées de Luther se sont répandues dans toute l’Europe non sans susciter un certain nombre de réactions de la part des autorités. Ainsi en Écosse, dès 1525, des lois anti-luthériennes sont promulguées. Par exemple, il est interdit à qui que ce soit de posséder un Nouveau Testament. Dès lors que ces idées nouvelles menacent celles qui légitiment le pouvoir, ce dernier aura tendance à faire tout ce qu’il peut pour en limiter la diffusion, au besoin par la répression. De nos jours, on peut citer l’exemple des régimes autoritaires. Par exemple, la République populaire de Chine qui empêche les citoyens d’avoir librement accès à Internet.

L’imprimerie, en diffusant massivement les idées nouvelles et les productions littéraires nouvelles, contribue à ancrer durablement le protestantisme dans la société. Ainsi en mars 1549, le réformateur John Knox part s’installer dans le nord de l’Angleterre. Là, il s’occupe de communautés protestantes. Il est aussi appelé à la cour du jeune Édouard VI et devient l’un de ses six chapelains. Il va participer, à ce titre, à la rédaction du Book of common prayer. Ce livre est une sorte de missel qui règle toute la liturgie de l’Église anglicane et contribue à fixer les usages nouveaux dans la langue des fidèles. En 1560, lorsque le protestantisme sera adopté comme religion officielle par le Parlement d’Écosse, la publication des Book of discipline et Book of common order jouera le même rôle. L’impression de ces ouvrages permet de diffuser les idées protestantes chez tous les sujets anglais ou écossais, un peu comme aujourd’hui, Internet permet la diffusion à l’approche des élections du programme de chaque parti politique.

Après un exil à Genève, Knox repart définitivement pour l’Écosse à la fin de 1558. Il ne peut pas passer par l’Angleterre, car il a publié un pamphlet qui est intitulé : Premier coup de trompette contre le gouvernement monstrueux des femmes. Ce pamphlet vise tant la régente de l’Écosse, Marie de Guise, que la reine d’Angleterre, Marie Ire. Cette dernière vient de décéder sans enfant et, par conséquent, c’est sa demi-sœur, Élisabeth, d’éducation protestante, qui, en novembre 1558, lui succède. La nouvelle reine n’apprécie pas trop le pamphlet de Knox. Le titre de cet écrit montre à quel point l’auteur est impressionnant par son audace et ses provocations. Un tel épisode montre toute l’influence de l’imprimerie.

De nos jours, les moyens de communication sont encore plus importants qu’à l’époque et ils sont plus faciles d’accès. Ce n’est plus tellement les États qui exercent une censure que les moyens de communication eux-mêmes. Citons par exemple le cas du président Donald Trump, banni de Facebook.

Malgré l’importance de son pamphlet, Knox reste un homme sensible, soucieux des autres, comme en témoigne sa correspondance. Il dévoile même sa fragilité à certains de ses proches. Même s’il fait preuve de courage, il n’est pas pour autant candidat au martyre. Lorsque sa vie est trop menacée, il s’exile. Il ne montre pas beaucoup d’ambitions personnelles, c’est un homme de devoirs. Il ne prend de décision qu’après mûre réflexion ou après avoir consulté ses amis. Il veut bien croire qu’il est appelé par la volonté de Dieu, mais cette volonté doit être confirmée par le vœu du plus grand nombre de toute l’assemblée. Il y a une préoccupation très démocratique derrière cette façade religieuse.

De nos jours, les informations échangées sur les réseaux sociaux perdent leur profondeur, par contre, elles gagnent en quantité ce qu’elles perdent en qualité. Il y a un volume énorme d’informations échangées, mais cette information, sur le plan du contenu, n’est pas toujours remarquable. Bien que pouvant être incisif, Knox était capable de nuance. De plus, il n’hésitait pas à demander conseil quand il avait une décision à prendre. Cette manière de faire témoigne de l’apparition d’une pensée démocratique. Dans le monde scientifique actuel, la validation des écrits d’un scientifique par ses pairs – peer-review – est toujours une étape importante qui précède la publication d’un article. Cette démarche manifeste un état d’esprit démocratique ou à tout le moins rationnel.

L’imprimerie a eu pour conséquence la remise en question du monopole de l’Église en tant que détentrice du savoir, ce qui a entraîné par ricochet le développement d’une censure d’État. Du temps de l’imprimerie, publier un livre demandait plus de temps. Ce temps était mis à profit pour relire l’ouvrage et, si besoin, le réviser. L’impression d’un ouvrage occasionnait un certain coût. Pour cette raison, l’auteur réfléchissait à deux fois avant de publier quoi que ce soit. Au besoin, il testait ses écrits au préalable devant un cercle restreint d’amis ou leur en parlait dans leur échange de correspondance. En outre, les écrivains du XVIe siècle avaient une certaine admiration pour les auteurs anciens. Ce respect les poussait à affirmer leurs idées personnelles avec prudence ou, en tout cas, à les étayer par des écrits d’auteurs antérieurs à eux soit en y faisant référence, soit en voulant les imiter. D’ailleurs le protestantisme peut se comprendre comme une volonté de revenir au christianisme des origines. En effet, en se réclamant de l’écriture seulement, les protestants veulent se rattacher à Jésus et à ses disciples pour revenir au plus proche de son message. D’autre part, ils accusent le clergé de l’Église catholique, qui ne les suit pas dans cette voix, d’avoir trahi l’enseignement du Christ.

Le développement d’Internet, au XXIe siècle, a eu pour principal effet la dématérialisation de l’écrit. En outre, il a creusé le fossé entre les personnes qui maîtrise l’informatique et les personnes qui ont peu de compétences dans ce domaine. Le développement des réseaux sociaux a provoqué le retour d’une écriture en abrégé, très proche de celle que l’on parle. L’oralité prime sur l’écrit et par conséquent de l’émotion sur la réflexion. Internet a permis l’accélération de l’usage de l’informatique dans tous les domaines de la vie quotidienne : transactions bancaires, achats, réservations, courrier, échanges professionnels et sociaux, et surtout accès à l’information.

Cette omniprésence de connectivité augmente la rapidité à exercer certaines tâches. Nous ne sommes plus obligés de programmer longtemps à l’avance, par exemple, les voyages. Nous pouvons trouver très rapidement une information, mais, du même coup, nous perdons l’habitude d’exercer un contrôle critique sur celle-ci. Notre mémoire humaine est remplacée progressivement par celle de l’ordinateur.

Comme tout un chacun peut produire toutes les productions : tous les écrits se valent. Auparavant, on recherchait l’information dans des ouvrages en se fiant à une référence. De nos jours, le fait qu’il n’y ait plus ce processus de recherche en différentes étapes nous conduit à aller trop vite, à publier et à relayer tout et n’importe quoi. Des écrits qui ont été pensés, réfléchis, critiqués et retravaillés en côtoient d’autres qui ont été seulement jetés sur le papier. Cela conduit à la disparition du crédit accordé à la rigueur intellectuelle et à vivre dans l’illusion que toutes les pensées se valent. De nos jours, bien souvent nous n’avons que faire de nous appuyer sur une autorité scientifique ou intellectuelle : seule compte l’affirmation de soi.

À notre époque où nous sommes continuellement noyés dans une masse d’informations, comment notre cerveau peut-il être capable de traiter un tel flux de messages contradictoires en même temps ? À quels outils pouvons-nous recourir pour les critiquer valablement ? Comment résister à la tentation d’abandonner son esprit critique ?

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Guillaume Libioulle, Patrick Hannot

Thématiques

Communication, Désinformation, Éduquer à l'histoire, John Knox, John Wyclif, Participation citoyenne / Démocratie, Protestantisme, Qualité de la vie / Bien-être, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions, Réseaux sociaux