Identité brouillée, identité partagée : est-il possible de contribuer à un monde meilleur ? – 5

Carmen Louis

 

UGS : 2023019 Catégorie : Étiquette :

Description

« Identité », ce mot me semble lisse, et deux autres termes du vocabulaire me viennent spontanément à l’esprit, se bousculant pour le titiller : les termes « personnalité » et « contradictions ». C’est le jeu de ces trois concepts qui pourrait me faire songer à une possibilité d’élaboration d’un monde meilleur.

Pour moi, l’identité, c’est quelque chose qui nous est donné par la vie, par le hasard. L’époque de ma naissance, ma famille, mes origines, ce sont des cadeaux. Que la position des astres, si lointains, si jolis, qui nous donneraient à chacun une place dans leur grande mécanique musicale, puisse avoir une influence sur mon destin, c’est bien agréable à penser. Que mon prénom, choisi de manière un peu légère par mes parents, en tout cas pas longuement médité, éventuellement soufflé à leur oreille par un esprit cultivé et malicieux, infléchisse mine de rien le cours des événements qui me concernent, ce n’est pas à exclure.

Assurément, beaucoup de qualités et de défauts nous sont attribués sans que nous n’ayons rien demandé. Mais voilà, quelque chose fait que nous ne nous plaisons pas dans les catégories, que nous nous sentons étroits dans les cases. Les étiquettes qu’on nous colle nous démangent, nous en voudrions plusieurs, ou pas du tout. Ce que nous souhaitons, c’est une personnalité. Une que l’on se forge soi-même, de haute lutte, pour certains en tout cas, ou, pour bien d’autres, par errements intuitifs, à force d’écouter ses envies… Et là, il y a un piège, charmant. Nous ne savons pas toujours de quoi nous avons envie. Et pour peu que nous soyons quelqu’un qui ne sait que dire « oui », nous sommes un peu forgé par les autres aussi. Ce n’est pas grave. Ce sont les interférences. Les interférences qui brouillent l’identité.

Aux données attribuées se joignent les traits de caractère, ceux que l’on se connaît, que nos parents ont remarqués parfois dès notre naissance, et ceux que les autres nous prêtent à force de nous fréquenter. Nous aussi nous leur prêtons des traits de caractère, en fonction de notre propre caractère. C’est cela que j’appellerais l’identité partagée. Tu me trouves trop gentille : non, c’est une douceur de vivre, une discipline, voire une provocation dans un monde de brutes. Je te trouve agressif : non, c’est de la générosité, c’est une discipline, une saine curiosité envers l’autre. Quel imbroglio !

Mais ce qui nous sauve, à mon avis, ce sont nos propres contradictions. Parfois, vraiment, on dirait qu’on le fait exprès. Passer pour quelqu’un de détendu alors qu’on est si nerveux en dedans, avoir une âme romantique et prendre tout avec détachement, être modeste et avoir des goûts de luxe, être effacé et cabotin, se moquer du kitch et adorer Noël, aimer tout le monde, mais préférer la solitude. Au point de vue spirituel aussi, il est bien sûr que nous tenons à notre indépendance d’esprit, à pouvoir choisir notre vie et nous frayer une place dans le monde sans être encombré par des peurs ou des impressions de devoir rendre des comptes. Comprendre grâce à l’observation, être responsable, savoir discerner grâce à des connaissances glanées aux bons endroits, reposant sur des faits, c’est une attitude saine et rafraîchissante qui donne un plaisir de vivre et permet de bons rapports avec les autres. Pourtant aussi, s’il nous vient l’envie profonde de prier, l’espoir qu’un créateur idéal qui nous aurait placés là, veille sur nous et nous retrouvera, cela peut être bénéfique, comme une corde jetée, une perche tendue, par nous-mêmes, tout seul. Dans un autre ordre d’idée, le concept d’inconscient collectif peut être fort utile aussi pour nous soulager un peu de notre encombrante petite personne, pour partager de lumineuses explications et de sombres penchants avec toute l’humanité (du moins, c’est comme ça que je le comprends). Pour rester dans le « religieux », des expressions comme « d’âme à âme » (lue dans un livre sur le kendo), comme « une violoniste immédiate, vibrante et mystique » (entendu à la radio) apporteront aussi leur eau au moulin de l’appétit de vivre, même parmi les raisonnables les plus carrés d’entre nous.

Au lieu de vouloir imposer nos désirs, à nous-mêmes, aux autres, au lieu de chercher la bonne façon de vivre ensemble, si on acceptait les contradictions ?

Accepter que les autres aient des identités multiples, parfois cachées, parfois mises en scène, qu’il s’y niche une personnalité, parfois à double face, capable de confidences et de trahisons, ne serait-ce pas une voie permettant d’imaginer ensemble un monde meilleur ?

Ces réflexions découlent aussi d’une conversation avec ma fille de douze ans qui me racontait avec quelle véhémence et quelle indignation ses amies lui font parfois ce reproche : « Tu t’es contredite ! ». Apparemment, c’est une phrase qui revient souvent dans les conversations entre enfants, tout comme « c’est quoi tes sources ? ». Elle-même se demande pourquoi c’est si grave que ça, de se contredire, et quelles sont donc les sources auxquelles s’abreuvent ses copines.

Comme il est intéressant de faire appel à la fiction pour essayer de mieux comprendre l’être humain, j’ai cherché dans ma mémoire des exemples de personnages de livres qui soient contradictoires ou qui accueilleraient la contradiction chez les autres. J’ai d’abord pensé qu’il y en a peu, que probablement les auteurs ont tendance à chercher l’harmonie dans le caractère du personnage, à le rendre compréhensible, ou qu’il ne pense pas aux contradictions.

Pourtant si, les grands auteurs expriment des idées nuancées et profondes en ayant recours à la contradiction dans les traits de caractère des personnages ou dans l’intrigue.

J’ai pensé à Frollo dans Notre-Dame de Paris : prêtre intellectuel, dévoué à l’Église et épris d’absolu qui conçoit un amour passionné pour une belle gitane.

J’ai pensé aussi à l’écrivain Aldous Huxley, qui se moquait de la mode des romans historiques chez ses contemporains, mais qui situe les personnages modernes, désabusés et confus de Crome Yellow [Jaune de Crome] dans une maison de campagne typiquement britannique qui est entourée de somptueux jardins et qui donne une impression cosy. Une petite recherche sur Internet à propos de cette œuvre m’a menée à cet extrait qui a bien sa place dans le thème de la contrariété et de la confusion :

« Il ferait… Il ferait fichtre bien ce qui l’amuserait. Oui, mais maintenant, flirter avec Mary Thriplow, est-ce que ça l’amusait ? En un sens, pas de doute. Jusqu’à un certain point. Mais la vraie réponse était non. Franchement non. Mais si, protestait certaine autre part de lui-même. Si, ça l’amusait. Et même quand ça ne l’amuserait pas, il dirait fichtre bien que si, que ça l’amusait. Et s’il le fallait, il ferait fichtre bien ce qui ne l’amusait pas – tout simplement parce que ça lui plaisait de le faire. Il ferait ce qui ne l’amusait pas, et voilà tout ! »[1]

Me laissant porter par Google, j’ai trouvé des références à Tolstoï, qui était paraît-il déchiré entre les plaisirs de la terre et l’ascétisme religieux. Cela m’a fait penser aux personnages de Narcisse et Goldmund de Hermann Hesse, le moine et le noceur, tellement opposés et tellement admiratifs l’un de l’autre.

En littérature, le concept de paradoxe est souvent évoqué, en tant qu’affirmation qui semble se contredire, mais qui révèle une vérité à prendre en compte.

Shakespeare en usait beaucoup, comme dans cette phrase de Hamlet : « I must be cruel only to be kind » (« Je dois être cruel seulement pour être humain »), phrase ambiguë qui a fait l’objet de plusieurs traductions porteuses de significations différentes et de plusieurs études. Un chercheur qui a rédigé une thèse intitulée Cruauté et Amitié d’après Montaigne et Shakespeare. Renaissance d’une théologie laïque (théologie laïque ?) est parti de cette phrase pour élaborer toute une réflexion sur le concept de dignité humaine.

Si l’on s’intéresse à un autre concept, celui de la « logique », voici un morceau de théorie très intéressant :

« La littérature moderne montre souvent une propension de l’écriture à se confronter à sa propre impossibilité, voire à s’en nourrir, paradoxalement. Ce paradoxe est difficilement théorisable ou conceptualisable, il échappe essentiellement à la saisie conceptuelle et à la logique classique, mais il est cependant l’objet d’une expérience littéraire récurrente, historiquement repérable, objectivement observable dans les textes, et donc descriptible, ou appréhendable comme une sorte d’algorithme de certaines tendances de l’écriture littéraire (non tant dans son contenu que dans son mode de fonctionnement) : comment continuer à écrire jusque dans l’aporie, comment frayer dans l’impasse (aporia) les chemins de l’écriture ? »[2]

Et pour ceux qui se sentiraient coupables de faire preuve de mauvaise foi de temps à autre, cette présentation d’un livre intitulé En toute mauvaise foi :

« En toute mauvaise foi : ne serait-ce donc pas ainsi que les œuvres se présentent à nous et se jouent de nous ? C’est-à-dire en s’inscrivant dans une structure qui n’est ni le mensonge ni la vérité, mais leur mélange incertain. Qui affirme en niant et qui dément en proclamant. Sommes-nous pourtant prêts à accepter que tout discours échappe à ce qu’il est tout en continuant de l’être, à admettre que la littérature ne produise qu’une vérité, parfois contradictoire, et non la vérité ?

Percevoir la manière dont l’œuvre pose la mauvaise foi, la suscite et la défie, c’est approcher ce qui constitue sa matière même, tant le moteur de ses intrigues que sa métaphysique implicite ou explicite. Mais c’est aussi repenser son rapport au lecteur, au réel et au savoir. Car il y a un paradoxe commun au menteur et au sincère que seule la mauvaise foi permet de décrire en s’arrachant à nos routines intellectuelles. »[3]

Curieusement, le concept de paradoxe peut aussi amener une réflexion sur les préjugés (que je ne suis pas sûre de comprendre) :

« Selon une proposition énoncée par Proust, les paradoxes d’hier sont les préjugés d’aujourd’hui. Comme toutes les bonnes formules, la précédente se laisse renverser sans rien perdre de sa force d’interpellation et de vérité. Les préjugés d’hier sont devenus les paradoxes d’aujourd’hui. Ou du moins : ils peuvent le devenir. »[4]

Après tous ces extraits qui peuvent servir de base pour une réflexion sur ce principe de contradictions qui permet de ne pas se sentir trop à l’étroit dans son identité, je termine par deux belles citations :

« Aucune bonne action ne reste impunie. »
Oscar Wilde, Le Fantôme de Canterville

« Un paresseux est un homme qui ne fait pas semblant de travailler. »
Alphonse Allais

[1] Roger Chauviré, « Aldous Huxley », dans Bulletin de l’Association Guillaume Budé, année 1953, LH-12, pp. 137-152.

[2] http://www.pub-editions.fr/index.php/ouvrages/champs-disciplinaires/lettres/collection-modernites/apories-paradoxes-et-autocontradictions-la-litterature-et-l-impossible-modernites-35.html.

[3] https://www.fabula.org/actualites/69930/m-decout-en-toute-mauvaise-foi-sur-un-paradoxe-litteraire.html.

[4] https://books.openedition.org/pur/39481?lang=fr.

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