Identité brouillée, identité partagée : est-il possible de contribuer à un monde meilleur ? – 3

Claudine Cornet

 

UGS : 2023017 Catégorie : Étiquette :

Description

Sous le masque, je suis toujours, enfouie, l’ombre dansante, sur les parois de la caverne, d’une silhouette qu’aucune main ne peut saisir. Sur la route, dans la troupe qui a traversé la mer, une saltimbanque dont toute la mémoire est dans les pieds.

Je suis une qui marche, qui suit, qui danse, encore, et dort la nuit dans les taillis de la belle étoile.

Sous le masque, je suis, à la cime de l’arbre, un oiseau qui chante, la mère orang-outang nourrissant son fils, l’eau de la rivière qui coule dans la plaine.

Je suis la course effrénée devant les chevaux qui chargent, l’arme au bout du poing entre mur et fenêtre, « Ami si tu tombes… »…

Je suis un chant de veille, un chant de lutte, et puis encore, sous la veilleuse de la lampe, les heures chaudes de l’étude, et dans les pièces mal agencées d’une maison trop petite, les orages et les soleils de la vie qui explosent et s’écoulent en bruits, en cris, en larmes, en rire parfois, parfois seulement.

Sous le masque, je révise mes possibles, mes passés, mon futur ; je me protège de la voix intérieure qui suggère le « démasque-toi » auquel encore je m’oppose.

Sous le masque, je suis une, qui marche, parmi tant d’autres.

Sur le trottoir d’en face, dans la ville labyrinthe, dans la ville-monde où je me perds, ils sont là en cohorte, mes mêmes et mes différents, alignés, un sac de nylon aux pieds, aux couleurs bleu blanc rouge, comme si les hardes de la misère s’abritaient sous les oripeaux de la dignité.

Liberté, égalité, fraternité. On disait qu’on disait ça, oui, comme les enfants disent, et croient non à l’illusion, mais à la vérité de l’illusion.

Ils sont là, avec leur visage de bronze et d’acier, sous les bonnets à pompons jetés, puis récupérés, dans les conteneurs de l’histoire en marche. Ils sont là, face à moi : eux, elles, leurs enfants serrés, leurs enfants perdus, leurs enfants affamés.

Sous le masque, eux aussi. Le masque des fugitifs qui cachent l’envie de vivre et le courage de protéger les siens. Le masque des sans-abri sous lequel sourd les fils complexes de la vie passée à tenter de fixer les agrafes. Le masque de la résignation, qui cache les cris de rage, de colère, de douleurs, d’indignation.

Sous le masque, je marche, j’avance le long du quai d’abord, longtemps.

Puis je me retourne.

Je les regarde en face, eux, la file. Eux, les gens. Et puis chacun, chacune, sous leurs masques, inquiets, perdus, seuls.

Voilà, seuls. Notre point commun, c’est celui-là : seuls. La solitude, la solitude partagée. Les trajectoires fragmentées. Les pas inscrits dans l’histoire : la mienne, la leur, la nôtre, nos pas en référence à d’autres pas, nous aujourd’hui de ce côté du monde, le regard dans le rétroviseur, eux dans le présent, nous tous, demain, dans un monde qui bascule.

Sous le masque, je n’oublie rien de l’histoire que je porte. De ce qu’ils sont, eux, seuls, tous ensemble, face à moi : mes mêmes, mes différents, mes étrangers, mes doubles. Mes sœurs, mes frères, avec leurs manteaux, leurs anoraks, leurs écharpes, leurs bonnets encore, leurs gants troués, rose, rouge, orange. Un arc-en-ciel de misère.

Juste la peau noire, ou très pâle, ou bronzée. Juste des regards noirs. Des regards bleus. Des yeux baissés, et sous la paupière, tellement d’éclairs…

Moi ma peau est rose. C’est mon masque. Rose, c’est étrange comme couleur de peau. Ce n’est pourtant ni sans danger, ni sans histoire, ni sans terreur. À l’ombre rose de nos crimes passés, le monde vacille.

Je les regarde du bout du quai, de loin, avec mon masque de peau rose qui cache tout le dedans. Je les regarde et je fais demi-tour.

Je suis une, qui marche. Et je vais vers eux.

La foule des hommes et des femmes en ligne, dans l’ordre absurde qui régit le chaos, dans la longue marche qui ralentit, qui s’arrête, comme si les pas venus de si loin rencontraient un mur.

Hier ici, c’était la guerre : les mêmes files, les mêmes questions, les mêmes hardes, la même pitance charitable.

Et face à la file, les mêmes masques d’humanité sur le visage de l’indifférence.

J’ai fait demi-tour.

Ne pas chercher à baisser le masque maintenant. Faire comme si chacun était seulement ce qu’il se donne à être, un isolé, un réfugié, un prisonnier, un condamné, un, une venue là, parfois sans savoir ni comment ni pourquoi.

Je marche vers eux, je traverse la rue.

Je suis une femme au visage rose. Le rose, le blanc, le noir, le bronze, la couleur des masques. Je suis une qui marche, comme eux.

Autour de nous, la terre tremble, se fissure et se brise. L’air devient irrespirable. Les armes crépitent. Les fantômes resurgissent du passé sur les écrans de télévision. Terrifiants.

Il y a longtemps quelqu’un disait : « J’ai vu finir le monde ancien »[1].

Tous les jours, le monde ancien s’abolit et se consume, de viols en pogroms, de bombes fumantes en éclat d’arme blanche.

Tous les jours, sur le trottoir perdu au milieu de la ville monde, les files s’allongent. Encore et encore, dans le vacarme des volcans qui grondent, et de la glace qui s’ouvre sur le bleu glacier des océans gorgés d’eau, à engloutir les îles, les digues, les terres de bord de mer, et les autres.

Je marche vers leur trottoir et je suis une qui marche, en enjambant le ruisseau des illusions et des certitudes.

Je marche et je cours. Il n’y a plus le temps. Il y a trop de temps.

À bout de souffle. Je suis à bout de souffle, la terre entière est à bout de souffle. Tout s’enfle dans la répétition accélérée des rites, des fêtes et des gestes, tout se gonfle, à exploser les hommes de lassitude, à exploser les masques.

L’accélération du temps m’oppresse. Qui suis-je sous mon masque ? Qui est l’Aure devant moi, sous son masque à lui ? Sommes-nous les mêmes qu’hier, les mêmes que ce matin, nos points de convergence sont-ils dépassés par les feux de l’actualité, ou renaissants déjà dans une improbable géométrie ?

J’avance. Je suis une qui marche et qui a rejoint un nouveau continent, improvisé au cœur de la ville, lame de sol étroite comme une main martyrisée.

Je viens avec la mémoire de mon histoire, de ma vie d’homme, de femme, de vieil animal transformé par les siècles.

Je suis de l’autre côté du fleuve de la rue.

Là, chacun avec le poids de son histoire, se tait. Ce n’est pas une question de langue. Les regards parlent. Les mots jaillis de partout font une langue, bonjour, aurevoir, merci.

La langue se crée dans la confrontation des masques. Sabir d’un nouveau monde, elle fait ciment de la civilisation qui se crée dans l’accélération du temps, heures et secondes ajoutées en résistance au compteur obstinément lancé sur un compte à rebours.

Les souffles se mélangent dans le froid de l’hiver, cette gifle à la promesse de l’exil. La chaleur vient du mélange des solitudes. J’y ajoute la mienne, rose, réelle pourtant, une qui marche parmi tant qui marchent, prêts ensemble à avancer encore devant la menace du futur incertain, de l’arche à reconstruire.

Sous le masque, je suis l’ombre dansante sur les parois de la caverne d’une silhouette qu’aucune main ne peut saisir. À la cime de l’arbre, la mémoire des oiseaux et des primates.

Comme vous. Comme nous.

J’ai rejoint l’Autre, mon même, dans l’au-delà du miroir, un homme, une femme qui porte en lui les griffes et les plaies de son histoire.

Dans la reconnaissance des mêmes peurs, dans nos pas, les mêmes sur la terre que nous avons rendue fragile et qui tremble, devant l’incompréhension de ce qui va advenir, les certitudes s’effondrent, les masques glissent, enfin.

La foule compacte, s’atomise. Chacun se dévisage. Chacun se démasque. Une chaleur monte de ces corps rapprochés, comme une barrière immatérielle contre l’inconnu. Une connivence s’éveille, pas encore une complicité.

Il s’agit de s’entendre plus que de se comprendre, de prendre la mesure et le rythme de ce qui advient.

Nos identités s’affirment et se brouillent en même temps. Nous sommes mille et mille encore, et plus encore dans les labyrinthes de toutes les villes mondes, et mille et mille perdus, abandonnés, exilés, errant hors d’un cadre déchiré et dans des paysages sans repères, même au cœur des plus familiers d’entre eux.

La file se réajuste. Le cortège des humains s’accorde. Nous marchons vers l’inattendu.

Nous sommes mille et mille encore, sans masques et sans passeports, citoyens de l’Ailleurs.

Mille et mille, distincts et multiples, avec nos mémoires, nos luttes, nos peurs, nos espérances, nos noms de dieux, nos amulettes et le ciel par-dessus nous, sans autres certitudes que celles des étoiles qui s’allument dans l’obscurité de la nuit.

Nous sommes mille et mille dans le vent de la rue qui nous dépouille, nous fige et sculpte nos frayeurs, à chercher, à trouver, une main à serrer, une épaule où s’adosser.

Visages nus, qui sommes-nous ? Peu importe nos noms, désormais.

Nous nous inventerons d’autre, dans la langue en germe au cœur de nos gestes, comme autrefois il y a si longtemps, la langue naquit d’autres frayeurs et d’autres gestes.

Allons-nous déposer les armes ? Pour un moment, peut-être. Il faut le croire. Le temps de franchir l’enceinte du temps présent. Le temps de trouver refuge.

Nous sommes autant de fils du réseau complexe qui se tisse et dont nous sommes chacun un carrefour de traces.

Nous sommes autant de mondes qu’il y avait un monde et nos croisements dévoilent une identité nouvelle, un nouveau livre écrit dans un matériau inédit.

Nous marchons vers le lieu des impossibles possibles, un lieu ouvert, que nul ne régente en d’autres noms que nous-mêmes, les mille et les mille, qui ne sommes jamais un, mais toujours mille et toujours différents, porteurs de mille nous-mêmes à l’intérieur de nous, étagé en feuilles minces d’histoires à raconter.

La pluralité de nos identités nous délivre des appartenances. Notre identité conjointe n’est ni simple, ni binaire, mais millénaire.

Nous ne sommes, les uns et les autres, qu’un peu de poussière amalgamée à l’eau de la vie. Un peu de poussière d’étoiles, et nous avons oublié de nous en étonner.

 

[1] Alexandre Adler

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