Identité brouillée, identité partagée : est-il possible de contribuer à un monde meilleur ? – 2

Philippe Eloy

 

UGS : 2023015 Catégorie : Étiquette :

Description

Hypothèse

Lorsque la transmission est effet de temps, le principe d’identité se construit, se peaufine, se solidifie et parfois se fige. Ainsi, à trop vouloir normer, à trop vouloir moraliser, répondant à un besoin de conformité et un sentiment de sécurité, un contrôle fort se crée, tantôt social tantôt central. Contrôle aujourd’hui exacerbé par les réseaux sociaux.

Un monde moralisateur et sécuritaire émerge. Un monde qui rejette la différence et détermine les existences. Un monde où l’identité cloisonne et « casifie » (Despentes). Dès lors, toutes les identités sont-elles bonnes à transmettre, et comment évoluer sinon en confrontant ?

Et si brouiller l’identité permettait de poser un regard critique, de déconstruire les mythes, d’atténuer l’éblouissement de sa culture. Et si la libre pensée et le débat au sein des identités définissait « qui nous serons » demain…

Culture et identité

Culture – tradition & institutions

La culture, ce sont des habitudes et des comportements communs, partagés. Par définition opposés à ce qui est naturel – et donc génétique –, ceux-ci nécessitent d’être transmis afin de ne pas réinventer la roue. En s’appuyant sur la culture de ses ancêtres, chaque génération enrichit le patrimoine du groupe.

La tradition – car il s’agit de cela – va désigner la façon idoine de procéder. Au fil du temps, une bonne méthode va émerger, rejetant les maladresses et les alternatives du passé, jusqu’à s’inscrire dans le droit (« a-droit »).

À l’extrême, la tradition peut devenir un piège, condamnant les individus à répéter les mêmes gestes transmis par les siens au fil du temps. Ainsi, « On me l’a dit, il faut que je me venge » conclut le loup face à l’agneau de la fable de La Fontaine.

La culture se retrouve dans l’essentiel de nos vies. Dans ce qui touche aux relations interpersonnelles, elle se manifeste plutôt sous forme de rites, de mythes fondateurs et de symboles. Tandis que ce qui touche au pouvoir se manifeste dans les manières de faire, la façon de diriger, et les modes de contrôles.

Le propos du jour nécessite de s’arrêter quelques instants à l’aide d’un exemple sur les valeurs et les institutions constitutives de la culture.

Ainsi, le patriarcat, par exemple, est un concept qui se base sur l’idée du « père fondateur », qui depuis sa place centrale organise et structure la famille et, partant, la société dans son ensemble. Rien ne justifie cette organisation plutôt qu’une autre, mais puisqu’il en est ainsi, il sera particulièrement difficile de considérer une autre organisation. Dans un autre registre, le travail ou la religion sont aussi des institutions à l’aune desquelles se raconte la culture.

En définitive, la culture est un ciment qui permet le vivre ensemble, qui renforce la construction identitaire, mais qui, de ce fait, érige aussi des murs, des portes, et donc des frontières entre identités d’autant plus solides que la tradition est ancrée.

Identité – trois degrés

Un peu rapidement j’en conviens, il est possible de rattacher le concept d’identité à trois degrés : selon que l’on aborde un point de vue plutôt psychologique, sociologique ou philosophique. Je résume ceux-ci par trois questions : « Qui suis-je ? », « Que sommes-nous ? », « Qui sommes-nous ? ».

Qui suis-je ? – Premier degré

En psychologie, l’identité désigne entre autres la construction de soi. Qui suis-je : du nourrisson qui découvre ses mains à l’adolescent qui découvre son identité sexuelle, la construction de l’identité est d’abord introspective. Ce « qui suis-je » – cette conscience d’être – appelle naturellement le constat que « Tu » n’es pas moi. Surgit alors une question dans le regard de l’autre : « Qui es-tu ? » Et de nous interroger sur ce qui nous unit, et ce qui nous distingue.

Que sommes-nous ? – Deuxième degré

En sociologie l’identité est principalement tributaire des identités collectives. Ce qui est en jeu, c’est l’adhésion ou non à un groupe selon les caractéristiques identitaires. Cherchant à se ressembler, les « Je » deviennent peu à peu un « nous » dont les caractéristiques communes sont constitutives du groupe. L’identité est dès lors spatiale, en ce sens qu’elle s’inscrit dans une géographie, un territoire, une culture, une langue.

« Que sommes-nous », « comment nous reconnaît-on », comment se reconnaît-on ? sera notre deuxième degré, dont la dimension est l’espace.

Qui sommes-nous ?

Troisième degré : l’identité est ici linéaire. Sa dimension est le temps. Homo sapiens, forme primitive – définit son identité propre par ce qui lui permet de se distinguer de sa condition d’« animal laborens » (Arendt). C’est l’œuvre qui restera lorsque le futur sera échu. C’est son essence (Sartre). Le « Qui sommes-nous » – en tant qu’humain – est donc une identité en devenir, en construction. Sa dimension est forcément le temps.

L’identité est un message

L’identité en tant que message

Au propre comme au figuré, l’identité est un cliché. Participant au récit culturel, cette image est porteuse d’une information, d’un « mot d’ordre » (Deleuze). Car l’identité contient en soi tous les éléments d’une communication : chaque identité transmettant un message à l’autre : « Vois qui je suis, ce qui me constitue, ce qui nous rassemble, ce qui nous différencie ». Ce cliché instantané est forcément dépendant du choix des points de vue ; il s’agit à la fois d’une vérité proposée par l’émetteur, et d’une vérité ressentie par le récepteur. Ainsi, lorsqu’un membre se présente au sein de sa communauté, il use de codes culturels qui lui permettront de faire passer le message de son rang social – le vouvoiement, la tête qui se baisse…

Cependant, comme toute communication, il existe des biais. La nature du message peut s’altérer lorsque l’interprétation du récepteur diffère de l’intention de l’émetteur. Cela conduit parfois à des situations cocasses lors de rencontres interculturelles. Ou à des malentendus : un contact physique n’a pas le même sens partout. Songeons à un élément culturel tel que la bise qui sera interprété comme chaleureux par les uns, tandis que perçu comme intrusif par les autres. L’affaire bien plus grave des caricatures de prophète n’est rien d’autre que cela. Une question d’interprétations.

La communication n’est possible que s’il y a un vocabulaire partagé, et celle-ci sera d’autant plus riche et nuancée que la palette offrira le choix des termes.

Identité brouillée – incompréhension

Participant d’une conversation entre intervenants possédant les mêmes clés, le même langage, la même culture, l’identité est un message clair et limpide, Mais lorsque les signifiants changent et les acquis culturels diffèrent, alors les messages se brouillent. Les identités se brouillent.

Dès lors, certaines personnes vont se replier au sein de leur groupe, cherchant parmi les siens un peu de réconfort en ces temps troubles, renforçant le sentiment d’appartenance identitaire par des postures fermées et vindicatives. Là où d’autres tenteront de trouver un langage commun, partagé par les deux parties.

Identité partagée – échange

Plusieurs sens peuvent surgir du verbe « partager » : partager « entre », lorsque celui qui opère le partage ne prend pas sa part. C’est diviser, voire cliver. Tandis que partager « avec » désigne la situation où celui qui partage garde une part pour lui, tandis qu’il offre une part à l’autre. La pratique peut se faire sous forme d’échange réciproque ou non.

C’est cette dernière représentation que nous allons exploiter dans notre propos : l’identité partagée en tant qu’échange réciproque d’éléments culturels, avec les avantages qui vont de pair. Citons l’acquisition de nouvelles clefs, de nouvelles pièces culturelles, de techniques alternatives ou d’autres comportements.

Toutefois, ne sombrons pas dans l’angélisme. Tous les partages ne sont pas vécus de la même manière. Le phénomène d’acculturation nous rappelle que ce mélange d’identités peut amener à des situations différemment vécues : situations d’intégration, de ségrégation, d’assimilation, voire de marginalisation[1]. De plus, souvent une culture dominante va décider de ce qui est intégrable et ce qui ne l’est pas. De ce qu’il faut prendre, et de ce qu’il faut jeter. Ce qu’il faut rejeter !

Identité questionnée – deuil

En manière d’identité, lorsqu’il y a échange, lorsqu’il y a intégration, il y a aussi perte et deuil d’une partie de chacune des identités. Nécessitant parfois d’abandonner des pans entiers de son identité, afin de garantir l’appartenance à l’identité de l’autre. Difficile de rester entier face à ses origines et totalement en adéquation avec la culture de l’autre. Il y a forcément des renoncements à faire et à vivre…

… Ou à refuser. Chacun a le droit à son identité, mais toutes les identités ne sont pas un droit ! Lorsque ces dernières bafouent les droits humains, ou des valeurs éthiques, il n’est pas question de partage ni de vivre ensemble. Car, parfois, les valeurs des uns ne sont pas acceptables, ne sont pas recevables ni négociables par les autres.

Un brassage

Nous l’avons dit, l’identité brouillée nécessite de déposer certaines certitudes afin de permettre un partage, de rétablir la communication. Le partage est alors une opportunité de prendre conscience de ce qui n’est pas tolérable chez l’autre, mais aussi de ce qui n’est plus tolérable chez soi, dans sa propre culture.

Alors parfois, à la faveur de ces remises en question, à la lumière de débats ouverts et éclairés, une nouvelle culture surgit, un troisième terme au sein d’un brassin qui va définir ses nouvelles valeurs.

Ce mélange – brouillé et partagé – est un utérus, dans lequel deux moitiés vont former une nouvelle identité, certes reproduite, mais pas à l’identique. Mélangée. Partagée. Un brassage permettant un possible enrichissement, un accroissement des connaissances. Et plus loin, définissant un « Qui nous sommes », ce brassin va forcément faire progresser le « projet humain ».

Un progrès

Le mélange permet le progrès. Reste à savoir si ce dernier tend vers un monde meilleur. Un monde plus égalitaire, plus libre et plus fraternel. En d’autres termes, ces mélanges-métissages conduisent-ils nécessairement à un monde meilleur ? C’est-à-dire un monde tourné vers la liberté, l’égalité, et la fraternité ?

Cela va dépendre des individus en présence. Sont-ils prêts à remettre en perspective leurs valeurs culturelles ? Au risque de confondre la nécessité de partager les identités, et une allégeance aveugle vis-à-vis de valeurs non-négociables ? Il y a toujours « progrès » certes, mais le sens n’en est pas forcément meilleur. C’est la part soumise à l’éthique qui éclairera les choix.

Conclusion

La confrontation identitaire est un moment qui permet de repartir en soi pour questionner le « Que sommes-nous ». Et si le brouillage permettait la remise en question personnelle. Et si le partage permettait la remise en question collective ? Et si ces remises en question étaient porteuses de progrès ?

L’identité passe parfois par un effet d’espace, au risque du rejet, des chocs, des renoncements, mais aussi des apprentissages. Ce risque est à prendre, car celui-là permettra le progrès.

[1] D’après https://fr.wikipedia.org/wiki/Acculturation : #Le modèle des stratégies d’acculturation de Berry.

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Thématiques

Identité, Identités culturelles, Vivre ensemble

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