Humour et identité

Adolphe Nysenholc
A.Willy Szafran

 

UGS : 2013017 Catégorie : Étiquette :

Description

Rire de soi

L’enfant de l’humour

L’humoriste peut rire de lui-même. Dans le comique, selon Freud, « on rit chaque fois que l’on voit en l’autre un enfant ». Et dans l’humour, on se traite soi-même en enfant. L’humoriste a, à son propre égard, l’attitude de l’adulte vis-à-vis des petits quand on considère leurs chagrins, même douloureux, comme des riens. « L’essence de l’humour, écrit Freud, réside en ce fait qu’on s’épargne les affects auxquels une situation pénible devrait donner lieu et qu’on se met au-dessus de telles manifestations affectives grâce à une plaisanterie. » L’humour arrive à convertir la souffrance née d’un trauma, en un certain plaisir. Il est « libérateur » et « sublime ». Il affirme l’« invulnérabilité du moi ».

Un adulte, qui rit de lui-même, est à l’opposé de celui qui se croit infaillible comme un pape. L’humoriste est une personnalité ouverte, acceptant la critique et la liberté d’esprit. Il prêche par l’exemple. Il provoque un rire d’accueil (E. Dupréel), de sympathie, car, à travers son autodérision, il pratique un rire d’exclusion vis-à-vis de la part contestable de lui-même. Il se définit par approximation, entre le sentiment de se croire infiniment grand (fantasme engendré par une surestimation de soi) et celui de se considérer plus petit que petit (perception née de la mésestime aussi déraisonnable de son être). Il se permet de vivre avec lui-même en ironisant sur ses défauts ou sa susceptibilité qu’on pourrait lui reprocher. Et, lui qui se fait passer pour moins qu’il n’est, il en sort plus qu’il ne pourrait jamais prétendre être.

L’humour comme le comique est « la grandeur et la petitesse du même » (Lipps). Mais si le comique est dû à une « levée d’inhibition » involontaire,  dans l’humour c’est en connaissance de cause qu’on fait sauter le verrou. Néanmoins, l’humoriste, comme le clown, sait jusqu’où on peut aller trop loin, pour ne pas se détruire et ne pas mettre mal à l’aise autrui.

God’s eye view of life

L’humour, « révolte supérieure » selon Breton, c’est la force de se dédoubler rapidement, et d’assister comme spectateur désintéressé aux phénomènes de son moi, dit Baudelaire. C’est la satisfaction de la personne qui, sûre d’elle-même, peut supporter de voir échouer ses projets. L’humoriste ne prend pas lui-même son but au sérieux. Ce sérieux s’anéantit de lui-même, et l’âme se montre assurée en soi contre sa propre destruction, d’après Hegel. À la limite, Chesterton, catholique franco-anglais, fait de l’humour un attribut du Très-Haut.

L’humoriste se donne un air aérien, il ne s’appesantit pas, il faut comprendre vite, il ne se laisse pas entraîner vers le bas. Swift avait un nom qui signifie rapide. Chaplin pratique un art de la suggestion. Et quand le trait fait mouche, il déclenche un rire d’euphorie (R. Garapon). Il allège une situation. L’humoriste un medicine-man dont le remède est socio-psycho-thérapeutique. Il se donne une identité de sauveur.

L’humoriste, en public ou en privé, crée d’ailleurs d’abord de l’inquiétude (par son impertinence, son irrelevance, sa pseudo-logique, ses levées d’inhibitions, par toutes sortes de régressions), dont il sort par une pirouette qui engendre un sentiment de sécurité reconquise (Hegel). On est soulagé. Il s’est rendu coupable d’une transgression sans mal. Il nous a permis de retrouver un bref instant l’âge d’or du paradis enfantin (qui est peut-être davantage l’enfer du « pervers polymorphe » que chacun semble avoir été). Après cette tension, on éclate : c’est la détente. L’humoriste est un exorciste de nos angoisses fondamentales.

Le rire d’humour est du tragique escamoté, le mal sans mal. Par sa catharsis, il fonde le groupe. L’humour est un art d’exister. Il est la vie qui ne va pas à la mort, qui au contraire la surmonte, en faisant un retour à de l’enfance. Il donne l’impression d’une éternelle jouvence. Il nous fait croire, le temps d’un éclat de rire, que nous sommes immortels.

Un sauveur

L’identité est un complexe en équilibre instable. Le problème est de préserver son aplomb, c’est-à-dire sa dignité. Par l’humour, un individu évite de se laisser déstabiliser, de l’intérieur comme de l’extérieur. Il ne perd pas le contrôle de ses pulsions. Il maîtrise son self-control, au moment où il pourrait la perdre. C’est un mécanisme de défense.

Pour Bergson, la société « sanctionne », par un rire d’exclusion, une faute mineure. L’humoriste, lui, avoue par où il pèche, et en sort grandi, s’il réussit à mettre les rieurs de son côté. Il renforce son identité. Il tire d’un mal un bien. Il (s’) est bousculé et il se tient droit. On admire celui qui est si doué, et même on l’aime. Il procure de la joie. L’humour est un hédonisme. Il est un gage de salut. Il est animé de l’élan même de la vie.

Le fondement de l’humour est loin d’être, comme le comique, le spectacle d’une inconscience. On associe à l’identité d’un Bernard Shaw, de Kafka, Beckett, quelque chose de superbe. Ils tirent vers le haut.

Dans le ridicule, on dénigre, avec plus ou moins de méchanceté, le naïf que l’on cherche à offenser. À remarquer que le blasphème ne critique pas les personnes, mais les idées, et ne peut donc blesser que ceux qui croient que ce qu’ils pensent est la vérité absolue à ne jamais remettre en question. Or, dans l’humour, on ose se rendre soi-même risible et dépister ses erreurs et préjugés, en vue de s’améliorer. L’humour est un humanisme qui sauve. (Ad. N.)

Humour et construction de l’identité

Humour et créativité

Arthur Koestler (1964) considère l’humour comme un des trois types de créativité existants, avec la science et l’art. Il affirme que le processus intellectuel commun aux trois types de créativité est la découverte de similarités diverses et analogies cachées implicites d’objets qui sont éloignés les uns des autres.

Janus (1975) a fait une étude de personnalité chez cinquante-cinq humoristes américains de renommée nationale : quatre-vingts pour cent de ces humoristes ont suivi une psychothérapie plus ou moins longue, douze pour cent ont persévéré pendant un an chez le même psychothérapeute, mais tous ont exprimé la crainte que l’amélioration susceptible de survenir en cours de psychothérapie pourrait leur faire perdre leurs facultés d’amuser leur public. C’est l’éternelle conviction que les dons créateurs sont basés sur des problèmes psychologiques individuels ou que le génie créateur se nourrit d’un grain de folie.

Humour et esprit

L’humour est cette forme particulière de l’esprit qui consiste à se représenter de façon plaisante les aspects insolites de la réalité. Il a un côté transcendant par rapport aux mots d’esprit : « Le moi se refuse à admettre que les traumatismes du monde extérieur puissent le toucher ; bien plus il fait voir qu’ils peuvent même lui devenir occasion de plaisir ».

Humour et identité

Robert Provine (2000) a fait une recherche concernant la valeur de l’humour sur le marché des petites annonces relationnelles, dans de grands journaux américains, telles que :

« Jolie blonde, saine, heureuse, équilibrée, sexy, drôle, spirituelle et joyeuse, 1 m 65, 53 kg, cherche mêmes qualités chez grand brun, plus de 45 ans (San Diego Union Tribune) ».

« Cadre supérieur, célib., blanc, 1 m 75, 70 kg, blond aux yeux bleus, appréciant sports, promenade, cinéma, rire, ch. J.F. séduisante et sportive, 21-26 ans, avec sens de l’humour (Chicago Tribune).»

– dans treize pour cent des annonces, l’humour sous ses différentes formes est mentionné
– les femmes y mentionnent soixante-deux pour cent de plus que les hommes, le sens de l’humour
– les femmes recherchent les hommes qui les font rire : elles cherchent le rire deux fois plus (treize pour cent) qu’elles n’en proposent (5,7 pour cent)
– les hommes proposent du rire un tiers de fois plus (6,5 pour cent) qu’ils n’en recherchent (4,9 pour cent).

Humour et thérapie

L’humour est l’un des éléments intervenant dans la constitution de l’identité collective comme de l’identité individuelle.

L’humour est psychothérapique non seulement parce qu’il permet la levée d’inhibitions sexuelles et agressives, mais surtout parce qu’il protège l’individu contre des sentiments trop anxiogènes tels la pitié, l’attendrissement sur soi-même et la douleur et qu’il lui permet de s’affirmer narcissiquement vis-à-vis du monde extérieur.

L’humour peut être employé dans le cadre de la psychothérapie. Sur le plan de la relation psychothérapeute-patient, il y a alors plus d’empathie, de chaleur, d’humanité. Il y a, chez le patient, une levée d’inhibitions intrapsychiques avec une meilleure perception de ses problèmes relationnels avec les autres.

Mais alors qu’il y a des dizaines d’écoles de psychothérapie qui toutes affichent de spectaculaires résultats thérapeutiques oscillant entre septante-cinq à quatre-vingt-cinq pour cent de succès, je n’aurai pas la prétention de dire qu’il faudrait une « psychothérapie humoristique » qui deviendrait une méthode universelle. Il faudrait simplement que l’humour puisse être un des ingrédients de la relation thérapeutique qui permette au patient, par identification projective avec son thérapeute, de manier l’humour avec comme bénéfice majeur qu’ainsi il arrivera à relativiser ses propres difficultés, et à moins s’apitoyer sur lui-même et à percevoir le monde extérieur comme aussi cataclysmiquement dangereux. Cela implique que le psychothérapeute soit lui-même doué du sens de l’humour.

Ainsi Eisenman (1968), se moquant gentiment, donne quatre recettes pour être un thérapeute rigide et dogmatique :

–°Ne parlez qu’avec des confrères qui partagent vos opinions. Parler avec des confrères d’autres écoles pourrait vous rendre ouvert d’esprit et vous influencer.
–°Ne lisez ni livres, ni publications. Pour prévenir les critiques concernant votre manque d’érudition, dites que vous auriez beaucoup aimé lire, mais que vous n’en avez pas le temps. Ainsi vous évitez d’être confronté à de nouvelles idées.
–°Employez des termes de diagnostic et de thérapeutique pour condamner ceux à qui vous êtes opposé : si vous êtes contre les marcheurs de la paix, taxez-les d’immatures et de sociopathes, si vous êtes en leur faveur traitez leurs opposants de schizophrènes paranoïdes. Ne tâchez pas d’argumenter vos assertions, contentez-vous d’affirmer que vous vous basez sur votre feeling clinique.
–°Si vous échouez avec un patient, dites qu’il est intraitable. N’admettez jamais que le problème réside en vous.

Smiley (1974), quant à lui, part de la constatation que cinquante à septante pour cent des patients qui sont sur les listes d’attente des psychothérapeutes ont spontanément guéri de leurs symptômes lorsque le moment est venu de débuter une psychothérapie et il en conclut qu’étant donné que, tout en ne faisant strictement rien, le psychothérapeute a inévitablement au moins cinquante pour cent de réussite thérapeutique. Il estime qu’il doit être très difficile d’échouer et donne une série de conseils aux psychothérapeutes pour abaisser ce taux de succès thérapeutiques spontanés.

Ces conseils sont de véritables petites perles :

–°Faites bien comprendre au patient que le problème pour lequel il vient n’est pas important. Dévier la conversation sur autre chose de façon à ne pas approfondir les causes de désarroi du patient.
–°Refusez de traiter le problème actuel en émettant l’idée, par exemple, que tout problème a des racines plus profondes.
–°Insistez sur le fait que si le problème actuel est résolu, des problèmes plus graves vont surgir. Ce mythe vous assurera la collaboration du patient en vue de sa non-guérison.
–°N’employez qu’une seule méthode thérapeutique quelle que soit la symptomatologie du patient. C’est la meilleure façon d’être inefficace et d’échouer chez bon nombre de patients.
–°Insistez sur le fait que la guérison prend des années. Cela vous permettra de dire à tous les autres patients qu’ils ont fui dans la guérison.

On peut tenter une classification de la Humor psychotherapy.

1) Formes de psychothérapies où l’humour est employé systématiquement et conceptualisé sur le plan théorique.

– La thérapie provocative de Farelly, Brandsma et Mathews : elle ne ridiculise pas le patient, mais bien ses comportements non adaptés afin d’amener celui-ci à des comportements positifs. Cette thérapie n’est pas destructive à l’égard de la personne du patient, mais peut être anxiogène au début, et à plus long terme est positive. De plus, s’il y a ironie verbale, il y a une attitude non verbale de soutien, cela aide le patient dans ses changements.

– L’intention paradoxale dans la logothérapie de Victor Frankl consiste à encourager les clients à exagérer leurs symptômes jusqu’à l’absurde, de façon à ce que ceux-ci prennent en dérision leurs constructions névrotiques et désinvestissent celles-ci, de sorte à ce qu’il y ait extinction des comportements névrotiques.

2) Formes où l’humour est employé comme ingrédient sans grande systématisation théorique et/ou pratique (cf. notamment Heinz Kohut).

L’humour est sociothérapique dans la mesure où il permet de lutter contre les tabous et les conformismes de la société. Il est un facteur de tolérance tout en étant un indicateur de la capacité de la société à se laisser remettre en question et à évolue. (A.W. Sz)

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Adolphe Nysenholc, Willy Szafran

Thématiques

Humoriste, Humour, Identité, Questions philosophiques, Santé mentale