Géopolitique et doctrines de guerres au XXIe siècle

Imad Safar

 

UGS : 2013018 Catégorie : Étiquette :

Description

Les guerres des prochaines décennies seront d’une toute autre nature qu’au siècle dernier. Deux faits majeurs ont donné des impulsions déterminantes aux confrontations majeures entre les deux blocs de puissances industrielles.

Le premier, amorcé avec l’invasion de l’Irak en 2003, a dévoilé au public de formidables enjeux, axés sur l’accès direct aux gisements pétrolifères et gaziers. Il semble clair que les zones de conflits se situeront au cœur du monde musulman, plus précisément au Moyen-Orient. Et que, surtout, chaque camp veillera à limiter ses pertes en vies humaines. C’est que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les pays industrialisés portent une attention particulière à la préservation de leurs propres populations. Avec, comme incidence, une course effrénée aux armements basés sur une technologie de pointe. Et, actuellement, la conception de drones de plus en plus performants.

Le second prend ses sources dans le discours sur l’État de l’Union de Georges W. Bush au Congrès en 2004. Il y dévoilait son projet de remodelage via des avancées démocratiques à opérer dans ce qu’il a désigné sous le terme de « Grand Moyen-Orient », région qui s’étend du Pakistan à la Mauritanie.

La première de ces voies, celle de la guerre directe contre un ennemi désigné, comporte un aspect idéologique particulièrement bien rodé. Les confrontations du XXIe siècle mettront en effet aux prises les belligérants traditionnels de la guerre froide, auxquels s’adjoignent de nouveaux acteurs, tels que l’Iran, chiite (côté russe), et les pays du Golfe, sunnites (côté occidental). C’est dans ce cadre que les dissensions entre les deux composantes de l’islam sera appelée à s’élargir. D’autant que l’on prévoit sous peu un Iran – chiite – nucléarisé, au même titre que le Pakistan – sunnite – déjà puissance nucléaire depuis des décennies. Ce qui en dit long sur le déploiement des cartes géostratégiques qui se promenaient déjà au Département d’État bien avant la guerre du Golfe.

L’embrasement régional en gestation qui, dans un délai de cinq à dix ans, est appelé à dévaster le monde musulman, prend donc ses sources dans l’invasion de l’Irak, lancée via l’utilisation de charges falsifiées. Elle s’était déclenchée à la suite du discours du secrétaire d’État, Colin Powell, au Conseil de sécurité des Nations unies, brandissant une fiole présumée d’ADN et un croquis réalisé à partir d’un témoignage anonyme. On y voyait, schématisés, des camions transportant des stocks d’armes chimiques et des laboratoires mobiles d’armes biologiques.

Quinze ans auparavant, en 1988, l’Irak et l’Iran étaient sortis meurtris de la première guerre du Golfe. Le pays de Saddam Hussein est alors ruiné et endetté. Lorsque les monarchies qu’il avait décidé de protéger refusent l’aide substantielle qu’il leur demande, il décide d’envahir le riche Koweït, en 1990, et ne cède pas à l’ultimatum américain. Le leader irakien, qui a largement les moyens militaires de faire échec à l’intervention américaine, est persuadé que le déploiement du lourd dispositif n’est qu’un immense bluff. L’invasion par l’Irak du petit émirat fournissait surtout à l’ancien allié américain le mobile pour un débarquement massif dans le Golfe. Durant de longues semaines, le transfert des effectifs américaines en Arabie saoudite, à la frontière koweïtienne, se réalise sous les yeux d’un Saddam Hussein confiant. Bientôt, le président Bush n’a plus qu’à décréter l’offensive de la coalition mondiale.

Une coalition mondiale constituée de pays amis, ainsi que (moyennant concessions américaines) de pays considérés comme « hostiles » en temps normal. La Syrie, alors impliquée dans d’intenses combats contre la milice du général libanais Michel Aoun, s’était vu interdire l’usage de son aviation. C’est l’entrée du président Assad dans la coalition qui permet à l’aviation syrienne d’entrer en action pour écraser Aoun.

L’installation de la puissance américaine en Arabie n’avait pas manqué, à l’époque, de bouleverser l’alliance entre les États-Unis et un certain Ben Laden. Pour ce dernier, voir une armée « impie » fouler la terre sainte aux abords de La Mecque sacrée était un véritable sacrilège. C’est depuis cette époque que cet ancien allié des USA contre l’URSS est devenu l’ennemi public numéro un. Le premier attentat qui lui est attribué date de 1992 à Aden au Yémen : deux personnes sont tuées par des bombes placées aux alentours de deux hôtels hébergeant des soldats américains déployés en Somalie.

En 2001, la doctrine adoptée par les dernières administrations américaines doit changer de stratégie : l’alliance de circonstances entre Américains et talibans ne survit pas aux attentats de New-York. D’autant que l’islamisme armé, particulièrement performant durant la guerre froide, a accompli sa tâche et n’a donc plus sa raison d’être. Cet ennemi à abattre s’avère, néanmoins, aussi redoutable que les Soviétiques. Face à la logistique militaire de la coalition occidentale, les talibans opposent une résistance farouche.

La deuxième guerre du Golfe, qui se met en place, peut s’expliquer par le besoin de contrôler des zones riches en pétrole. Une suspicion de connivence entre al Qaïda et l’Irak, renforcée par une présumée prolifération d’armes de destruction massive, permet de tracer les grandes lignes des opérations. L’invasion de l’Irak, État terroriste, et complice des attentats du 11 septembre 2001, se déclenche à partir de prétextes qui s’avèrent fabriqués.

L’utilisation de charges falsifiées pour envahir et occuper un pays souverain est un fait rare. La télévision américaine CBS identifie la source des « preuves » : un Irakien (nom de code : Curve Ball), apparu en Allemagne, en novembre 1999, dans un centre de réfugiés.

Après une enquête de deux ans, le correspondant de CBS reconstitue la trame du scénario, monté moyennant un droit d’asile : « S’ils n’avaient pas eu Curve Ball, ils auraient probablement trouvé autre chose », admet un ancien responsable de la CIA, Tyler Drumheller. Mais ce « témoin » était essentiel à la thèse américaine d’une mobilité de l’arsenal chimique et biologique irakien, donc à sa capacité à éviter les bombes américaines.

La démocratie, parrainée par l’armée occupante, instaure un régime dominé par les chiites pro-américains. Par ailleurs, des liens stratégiques et économiques sont établis avec les dirigeants kurdes qui contrôlent le nord irakien, riche en pétrole, ainsi qu’avec les tribus sunnites en lutte contre le terrorisme d’al Qaïda. Parallèlement, on relève une volonté de freiner l’influence de l’Arabie Saoudite (d’où étaient issus la plupart des auteurs des attentats de New-York) et de réduire sa capacité à fixer les quotas et le prix du pétrole. D’autres pays sont également désignés comme cibles potentielles : la Syrie, en déstabilisatrice de pays limitrophes, et l’Iran, pays pétrolier échappant à la mainmise américaine sur le Moyen-Orient.

On relève, en effet, avec un certain retard, les véritables motivations de la guerre chez l’allié britannique de Georges W. Bush. Le quotidien The Independent révèle que la décision de Tony Blair de participer à l’invasion de l’Irak, en 2003, était motivée par des intérêts pétroliers. Le journal affirme que la Grande-Bretagne discutait de l’exploitation du brut irakien avec les géants pétroliers britanniques cinq mois avant d’envahir l’Irak avec les États-Unis. Dès 2002, des responsables gouvernementaux auraient rencontré, à de plusieurs reprises, les compagnies BP et Royal Dutch Shell. L’objectif était, selon des propos qu’aurait tenus à l’époque le responsable du Moyen-Orient au Foreign Office, d’assurer, aux entreprises britanniques, une part des grandes ressources pétrolières de l’Irak après la chute de Saddam Hussein.

La présence militaire des forces étrangères s’avère un facteur de partition de l’Irak. Le recours aux tensions communautaires aggrave la lutte d’influence qui couve depuis 2003. Outre les attentats, les luttes d’influence poursuivent l’effritement du pays, qui était, dans les années 1970, un modèle arabe de réussite socio-économique, et devenu, après trois décennies de guerres, un prototype de désagrégation. Les divergences communautaires et claniques ont rendu le pays vulnérable à l’implosion. L’autonomie du Kurdistan acquise, tout regain de tension entre chiites et sunnites peut déclencher la seconde phase de scission.

Pour ce qui est de la seconde voie, initiée par G. W. Bush, elle est aujourd’hui poursuivie par Obama, qui semble vouloir changer de méthode, décrétant que désormais, il n’existe plus de soutien indéfectible. La tendance se précise avec la chute de régimes réputés solides. Après le Tunisien Ben Ali, l’Égyptien Moubarak et le libyen Kadhafi, d’autres régimes sont encore appelés à valser. En marge des dossiers hérités, Obama développe sa propre doctrine. Il veut se démarquer de l’image laissée par son prédécesseur, en déléguant aux peuples la tâche de déloger leurs propres régimes autoritaires. Cette révolution tranquille, qui s’amorce à Tunis, s’appuie sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter…), propageant la contestation au plus profond du monde arabe. Quant à Moubarak, il était devenu, ces dernières années, plutôt sourd aux injonctions américaines. Son départ est rendu possible par un événement sans précédent, l’ébullition du peuple tunisien.

Ces deux doctrines de guerre, l’une via le peuple local, l’autre par la confrontation directe, se rejoignent, encore et toujours, au Moyen-Orient. En 2011, le printemps arabe atteint la Syrie. La contestation y prend une ampleur inimaginable. Les rassemblements contre le régime battent leur plein. À tel point que les manifestations finissent par grappiller concession après concession de la part d’un régime d’habitude intraitable : le clan Assad est sous pression, sur la défensive, en grande difficulté face à son peuple. Les défections vont bon train, y compris au sein de la classe dirigeante. Certes, on déplore de nombreux morts et arrestations. Toutefois la population, soutenue par la communauté internationale, marque de précieux points dans la perspective de réformes en profondeur.

Mais très vite le soulèvement prend une tournure militaire. Certaines puissances dont le Qatar, la France et la Grand Bretagne, qui avaient joué un rôle prépondérant dans le renversement du pouvoir libyen, décident de passer à la vitesse supérieure. Forts de l’expérience libyenne, où les F16 avaient renversé le « Guide » à coups de missiles, ces pays encouragent au soulèvement armé. L’Occident semble en particulier exhorter les Syriens à prendre les armes. Or, la Syrie n’est pas la Libye.

En lieu et place d’une intervention armée occidentale, les pays du Golfe financent le djihad, qui draine des dizaines de milliers de combattants étrangers vers la Syrie. Aux exactions du régime s’ajoutent à présent celles des rebelles. Et aux djihadistes et salafistes, on constate l’entrée en guerre du Hezbollah, résolu à changer la donne. En fin de compte, on distingue de mieux en mieux les enjeux. Tout se passe désormais comme si les deux « blocs » traditionnels de la guerre froide, flanqués de leurs nouveaux acteurs (iranien et monarchiques du Golfe), entendaient mener leur guerre par l’intermédiaire de simples combattants munis de simples armes de poing.

Quant à l’armée syrienne libre, essentiellement composée de déserteurs, elle n’existe plus que sur le papier. Elle doit ses énormes pertes en hommes à trois constats : le manque d’armes contrairement aux goupes islamistes financés par le Qatar, dont découle le second. Les chefs de guerre passent vers les groupes où ils ont le plus de chance de survivre. Le troisième est que l’armée syrienne loyale a atteint sa suprématie sur le terrain et qu’elle entend terminer la guerre avant le mois de juillet. Aujourd’hui, ce qu’il reste de l’ALS se compose de plus de cinq cents troupes armées, dont des « coupes gorge » qui pratiquent aussi bien les enlèvements que les guet-apens contre l’armée loyaliste. Ces groupes opèrent indépendamment du commandement de l’ASL. De manière plus globale, les unités rebelles les plus performantes sont à quatre-vingts pour cent étrangères à la Syrie. Parmi les plus incisifs, on distingue des groupes entièrement composés de Tchétchènes, de Turkmènes, de Saoudiens, de Bosniaques, d’Ukrainiens ou encore d’Albanais.

Les atrocités deviennent d’une telle banalité que plus personne ne s’en émeut : massacres de masse, décapitations, viols, égorgements… en tout plus de cinq millions de déplacés (près du quart de la population).

Le plus frappant est qu’aujourd’hui la plupart des Syriens rêvent de revenir à la Syrie de 2010. En cas de négociations, le clan Assad a déjà gagné la partie, car son candidat pour les prochaines élections, qui n’est autre que le dictateur actuel, serait selon le Washington Post, le grand favori du scrutin de 2014.

Prochaine étape probable du printemps arabe, la Jordanie. Les Frères musulmans semblent impatients d’en découdre avec la monarchie hachémite originaire d’Arabie Saoudite. Face au refus du gouvernement à s’engager dans une monarchie constitutionnelle, réclamée à corps et à cri par l’opposition, les Frères musulmans on fini par rejeter le dialogue. Les heurts qui risquent, à l’avenir, de se succéder, font planer une grande menace sur le royaume hachémite.

Par la suite, et même de manière quasiment concomitante, l’Algérie devrait être visée par les djihadistes venus notamment du Mali. La guerre qui risque de s’y dérouler pourrait à nouveau prendre une dimension mondiale, avec une communauté internationale qui exigera le départ du président en fonction et un axe Russie-Iran-Chine intraitable.

1 229 vues totales

Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Imad Safar

Thématiques

Armement, Djihadisme, Géopolitique, Guerre, Lutte contre les extrémismes politiques, Moyen-Orient, Questions internationales