Fraternité et/ou amitié : deux « reliances » à relier

Marcel BOLLE DE BAL

 

UGS : 2007017 Catégorie : Étiquette :

Description

« Quels liens peut-on établir entre les notions de reliance et d’amitié ? » m’a-t-il été fraternellement demandé. Je reconnais n’avoir jamais réellement approfondi la question. Il est temps de m’y mettre donc.

De la reliance et de l’amitié

La notion de reliance, tout d’abord. Les lecteurs de Dionysos l’ont découverte naguère, dans le numéro 32 qui lui était spécialement consacré. Je me contente donc de rappeler ici l’essentiel de ma thèse : nous vivons dans une société de dé-liance, de rupture des liens sociaux et humains fondamentaux, d’isolement et de solitude (déliance sociale), de crises d’identité (déliance psychologique), de désengagement citoyen (déliance politique et culturelle). Face à cette situation jaillissent au sein du corps social d’intenses aspirations de re-liance psychologique (identité), sociale (fraternité) et civique (citoyenneté). La franc-maçonnerie œuvre au devenir de la personne et de la société, car elle constitue en son essence un « laboratoire de reliances ».

La notion d’amitié, ensuite. Elle est polysémique comme ne peut manquer de le souligner le contenu multidimensionnel de notre réflexion. En relisant un petit livre que j’ai été invité à rédiger et à publier voici quelque temps, je viens de retrouver un bout de phrase qui semble apporter un commencement de réponse à la question qui m’a été posée : ne confondons pas « se relier » et « se lier d’amitié ». Nous sommes reliés par de multiples structures de reliance (notre famille, notre communauté, notre langue, notre culture, etc.), ceci indépendamment de toute relation d’amitié. En revanche, les liens d’amitié nous relient de façon affective et souvent intense. La reliance n’implique pas nécessairement l’amitié, L’amitié, indiscutablement, crée de la reliance. Il existe des reliances fonctionnelles (celles au travail, par exemple) et des reliances affectives (l’amitié et l’amour, entre autres).

De l’amitié et de la fraternité

Mais allons un peu plus loin.

Car l’amitié – ce rêve pour la majorité d’entre nous – tend à être privilégiée, même dans l’esprit de certains francs-maçons, par rapport à celle de fraternité qui nous est pourtant si chère. L’exemple le plus marquant, à cet égard, est celui de Jules Boucher qui, dans une volonté réformatrice, propose de remplacer l’acclamation traditionnelle – « Liberté, Égalité, fraternité » – par celle de « Liberté, Équité, Amitié ». Pour substituer l’Amitié à la fraternité, il se fonde sur une analyse des auteurs Renouvrier et Prat, lesquels, à la fin du XIXe siècle, ont écrit ce qui suit : « L’amitié réelle, digne de ce nom, nous donne, dans notre propre sexe [sic], le compagnon de vie dont le caractère s’adapte au nôtre, cet être harmonique de notre être, sans lui être semblable ou même le contrastant, avec qui nous n’avons de rapports habituels que sur un pied de réciprocité ». Pour Boucher, la « fraternité » n’a pas ce caractère ; elle implique seulement un rapprochement accidentel : deux « frères » (nés de la même mère) peuvent très bien n’éprouver aucune amitié l’un pour l’autre. Ce qu’il dit pour les frères de sang pourrait s’appliquer, mutatis mutandis, aux frères de serment, c’est-à-dire, notamment, aux Frères et Sœurs en franc-maçonnerie. Mais l’idéal n’est-il pas que, frères et sœurs de sang ou de serment, ils le soient – ou essaient de l’être – « amis » ?

Personnellement, je ne puis m’empêcher de considérer que, malgré les apparences, Boucher se trompe. Position certes respectable que la sienne, mais, j’en suis persuadé, éminemment contestable : cela reviendrait à évacuer la dimension charnelle, ontologique, existentielle qui fait que la fraternité, naturelle ou culturelle, réelle ou artificielle, va beaucoup plus profond au cœur de nos multidimensionnelles reliances. On peut cesser d’être des amis (même après trente ou quarante ans…), on ne peut cesser d’être des frères ou des sœurs, des Frères ou Sœurs en franc-maçonnerie. Au cours de l’initiation, le fait de devenir un maillon d’une immense chaîne de Frères et Sœurs inconnus procède d’une tout autre démarche que le développement d’une amitié selon les hasards de l’existence. Les amis se comptent sur les doigts d’une main, les Frères et les Sœurs sont innombrables. « L’amitié est d’ordre sentimental, la fraternité est d’ordre spirituel ». Nous choisissons nos amis en connaissance de cause, nous devenons Frères et Sœurs de personnes ignorées de nous, aujourd’hui et demain. L’amitié pourrait être représentée par des couples épars de maillons de différentes tailles, qu’il serait impossible d’assembler en une chaîne. « L’Amitié est un attachement réciproque exclusif, tandis que la fraternité est une volonté d’amour d’autrui… La franc-maçonnerie permet de transcender l’Amitié pour se rapprocher de la fraternité la plus universelle ». L’amitié, relation affective, jaillit d’un mouvement du cœur ; la fraternité, relation maçonnique, naît d’un acte de la raison.

La fraternité maçonnique, réalité initiatique et œuvre à réaliser

Selon la belle expression de notre Sœur Marie-Paule Geyduschek, la fraternité est « un lien mythique à inventer ». En quelque sorte une œuvre à réaliser. La fraternité maçonnique va bien au-delà de la fraternité humaine classique. Elle se nourrit de celle-ci. Elle se nourrit de l’Amitié et nourrit l’Amitié. Mais elle est d’un autre ordre : elle est initiatique. À la fois un but et un moyen de la réalité maçonnique. Un moyen en vue d’un but supérieur : une œuvre à réaliser pour contribuer au Grand Œuvre, c’est-à-dire la production d’un monde meilleur, le Progrès de l’Humanité.

Cette fraternité maçonnique, expérience initiatique, n’est pas héritée, mais méritée n’est pas acquise, mais conquise. Elle est à la fois pari et défi. Elle est travail à faire sur soi et entre soi. Le serment lie les Frères et les Sœurs pour toujours. Mais ce lien est sans cesse à travailler et retravailler. La fraternité est pour les francs-maçons un outil leur permettant d’apporter leur pierre à la construction du Temple de l’Humanité. Une pierre à tailler et à polir, mais surtout une pierre s’intégrant harmonieusement dans l’Œuvre collective, prête à être fraternellement placée à côté d’une autre pierre et à recevoir à son tour, près d’elle, d’autres pierres pour construire une pyramide, une cathédrale, l’Humanité, un Temple (celui de la société en devenir).

En d’autres termes, la fraternité maçonnique, en tant qu’outil symbolique et concret, s’inscrit dans un projet visant à réaliser, pour le franc-maçon, une Œuvre en trois dimensions :

– de reliance à soi : être ou devenir son propre frère : la fraternité psychologique ;
– de reliance aux autres : la fraternité sociale proprement dite ;
– de reliance au monde : la fraternité universelle, la fraternité avec les autres peuples, dans une perspective d’action concrète (la fraternité culturelle).

Œuvre en trois dimensions qui résulte, selon moi, de la conjonction, de la rencontre et de la synthèse de trois Voies essentielles :

– la Voie de l’Amour ou de l’Amitié (œuvre de reliance humaine) ;
– la Voie de la Connaissance (œuvre de déliance/reliance « scientifique » : se libérer des liens spirituels qui ligotent et aliènent, construire ou reconstruire des liens intellectuels significatifs) ;
– la Voie de l’œuvre (travail de reliance spirituelle, affective, émotionnelle, transcendante par la volonté de création).

La fraternité maçonnique se développe – ou doit se développer ? – selon ces trois grands axes, s’épanouit le long du troisième, y puise sa Force, sa Beauté, sa Sagesse, leur offre en retour ses trois Grandes Lumières : Amour (Amitié), Connaissance et Œuvre, désir, liberté et création. En d’autres termes, une version humaine, humaniste, ternaire, en trois dimensions, du pavé mosaïque…

L’Amitié, outil maçonnique pour la réalisation de l’œuvre

Quelle place pour l’Amitié dans tout cela, insisterez-vous ?

L’idéal, je l’ai dit et le répète, est que la fraternité débouche sur l’Amitié, que les deux se rejoignent et s’unissent pour réaliser notre œuvre, notre part du Grand Œuvre. La fraternité maçonnique, réalité initiatique, nous invite à accepter, à comprendre et si possible aimer l’Autre, mon Frère, notre Frère. À l’accepter, le comprendre et l’aimer dans ses différences. À réussir avec lui, selon la définition normative du projet de reliance, le partage des solitudes acceptées et l’échange des différences respectées. Bref que soient réunies ces deux réalités humaines – fraternité et Amitié – parfois séparées, reliées ces deux réalités parfois déliées. En d’autres termes, que soient cultivées, valorisées, les reliances duelles – mosaïques, dialogiques – de ces deux valeurs d’une vibrante intensité affective. Elles sont différentes… et complémentaires. Le pavé mosaïque peut constituer pour elles un symbole stimulant, invitant à saisir les vertus de leur conjonction, de leur reliance bâtisseuse. Relions la reliance existentielle de la fraternité et la reliance affective de l’amitié. Ne nous suggère-t-on pas, dans notre rituel initiatique initial, d’« aimer » nos Frères et Sœurs ?…

Peut-être aurions-nous intérêt, dans cet esprit, à méditer ces quelques pensées.

De Rainer Maria Rilke (j’ai remplacé ici le mot « Amour » par celui d’« Amitié ») :

L’Amitié : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, s’inclinant l’une devant l’autre.

L’Amitié n’est pas le contraire de la solitude, c’est la solitude partagée, habitée, illuminée (assombrie parfois) par la solitude de l’autre.

D’André Comte-Sponville :

Ce que vous vivez avec votre meilleur ami, vous le vivez seul, lui vit autre chose.

En d’autres termes, par rapport à notre question initiale : par delà les déliances générées par nos irréductibles solitudes existentielles, l’Amitié nous offre de partager celles-ci, nous ouvre un chantier de riches reliances affectives, par essence toujours inachevées, toujours à polir et repolir, comme les pierres de notre Temple, lui aussi éternellement inachevé…

1 682 vues totales

Informations complémentaires

Année

2007

Auteurs / Invités

Marcel Bolle De Bal

Thématiques

Amitié – Fraternité, Individualisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Vie familiale, Vie privée, Vivre ensemble