François Perin, le penseur laïque

Libre propos de Jules Gheude

 

UGS : 2016021 Catégorie : Étiquette :

Description

Jules Gheude dispose des archives personnelles de François Perin, ce qui augmente l’intérêt de sa réflexion puisqu’il s’agit d’une réflexion étayée par de très nombreux documents.

Lorsque François Perin a démissionné de la fonction sénatoriale en mars 1980, il a dit qu’il allait reprendre, en solitaire, le chemin difficile des vérités insupportables. C’est à ce moment que Lucien Outers s’est dit que peut-être il deviendrait une sorte de Jean Daniel qui nous ferait part, de façon brillante, de ses réflexions sur les thèmes les plus divers, ce qui a été le cas. Non seulement François Perin avait un talent oratoire, et on a remarqué très rapidement qu’il avait un talent d’écrivain. José-Alain Fralon a dit de lui que c’était une des meilleures plumes du royaume.

L’écriture arrivera très vite. François Perin avait déjà fait, au moment où il était en activité politique, deux ouvrages qui étaient La Démocratie enrayée où il parlait de l’instabilité, de la paralysie du régime politique et de La Belgique au défi. Flamands et Wallons à la recherche d’un État. Une fois revenu à la vie civile, dira-t-on, son premier ouvrage fut Germes et bois morts dans la société politique contemporaine. Dans cet essai, il revient sur la souveraineté parlementaire qu’il démystifiera sans ménagement et il soulignera aussi l’artifice du concept de nation, mais, surtout, il suggérera des solutions de rechange pour améliorer le fonctionnement de notre société et là, tous les secteurs y passeront : la justice, le fisc, le chômage, l’enseignement, la religion, l’information,… Pour lui, le pouvoir doit prendre assez de hauteur pour être respecté, et les libertés publiques doivent prendre assez de vigueur pour empêcher ce pouvoir d’être tyrannique.

Pour François Perin, le système idéal serait celui qui repose sur un président élu, qui ne serait pas contraint de recruter ses ministres parmi les parlementaires. Des fonctions de contrôle, ainsi qu’un pouvoir de véto serait conféré à des inspecteurs de l’État. Élus au suffrage universel et proportionnel, ceux-ci seraient peu nombreux, puisque le scrutin d’arrondissement disparaîtrait et ces inspecteurs en se regroupant pourraient exprimer non seulement les courants de l’opinion, mais chacun d’eux aurait la faculté de nommer des adjoints et de former une sorte de cabinet semblable au cabinet ministériel, recrutant ainsi des collaborateurs de valeurs qu’ils feraient à leurs tours connaître au public. Le corps politique serait ainsi constamment renouvelé par le haut. Les nouvelles étoiles brillant par leur savoir-faire, plutôt que par une publicité électorale tapageuse et démagogique. De cette façon, le président et les ministres seraient beaucoup plus indépendants à l’égard des partis, dont l’utilité deviendrait de plus en plus superficielle. À la limite, on peut même présumer qu’ils dépériraient progressivement.

Pour François Perin, il est impératif que toute autorité soit placée sous un contrôle toujours prêt à sonner l’alarme au moindre abus.

François Perin abordait des thèmes qui sont plus actuels que jamais, tel que celui du chômage. Pour lui, si l’on continuait de combattre la perte de l’emploi par les moyens habituels, ceux-ci mèneraient l’État à la faillite. Il proposait de supprimer la notion même de chômeur pour la remplacer par celle d’apprenti ou d’étudiant rémunéré, ou à tout le moins de travailleur à temps partiel. Les chômeurs seraient passés ainsi de l’attitude passive débilitante au comportement actif et conscient dans la recherche d’une activité socialement utile. Il se demandait au nom de quel principe et au nom de quelle justice sociale les organisations syndicales s’opposaient à une telle politique de réadaptation permanente.

En matière carcérale, François Perin était aussi très novateur, très agitateur d’idées puisqu’il s’interrogeait sur cet acharnement à maintenir vivant des criminels qui préfèrent mourir. Il pensait que :

« Ils y en a qui tentent, dans des conditions épouvantables, de se suicider, mais s’ils ont envie d’en finir, moi magistrat, je ne peux pas leur dire ‘faites-le’, mais je peux leur donner les moyens de le faire. Moi, magistrat, je suis bien obligé, au nom de la société, de vous punir à une peine dont je sais qu’elle est horrible, la loi est ainsi faite. Maintenant, si vous ne pouvez pas la supporter, voici le moyen d’en finir. »

François Perin disait d’ailleurs qu’il n’aurait pas du dire « requérir au nom de la société », mais « au nom de la liberté d’autrui », parce que la société n’est jamais assez bonne, n’est jamais assez parfaite pour que l’on puisse requérir en son nom. Voici ce qu’était le premier aspect de Germes et bois morts dans la société politique contemporaine.

En 1988, il sortira un autre ouvrage qui fera aussi grand bruit : Histoire d’une nation introuvable, où il s’attaquera à un autre mythe, celui de la prédestination de la nation belge. Des historiens comme Henri Pirenne ou Godefroid Kurth, pour tenter d’alimenter la flamme patriotique, ont cru bon de retourner au passé le plus lointain, les Belges de Jules César… François Perin était d’accord, mais estimait que si on parlait des Belges de Jules César, on ne trouverait pas la trace des Flamands actuels.

On sait qu’Henri Pirenne voyait la légitimité de l’État belge dans l’État bourguignon et que Godefroid Kurth, qui était très catholique, voyait dans la religion catholique le ciment de la nation belge à travers les siècles. Les deux se sont trompés, parce qu’il est certain qu’à l’époque des ducs de Bourgogne, on avait un conglomérat de régions disparates, et qu’il fallait même parfois franchir une frontière pour aller de l’un à l’autre. On sait aussi que la principauté de Liège n’en faisait pas partie. Il n’y avait donc pas de trace de la nation belge à l’époque des ducs de Bourgogne. Ce qui est intéressant pour la Flandre, et cela met Godefroid Kurth dans une position fort embarrassée, c’est ce qui s’est passé avec la période espagnole. Il faut se rappeler de cet épisode, car il est dramatique pour la Flandre.

À cette époque, la Flandre se constituait, grosso modo, du comté de Flandre et du duché de Brabant qui était tous deux acquis à la réforme protestante. Le souverain espagnol, fanatique religieux catholique, a réimposé la religion catholique par le fer et dans le sang et il n’a pas pu aller au-delà de la chute d’Anvers.

Les provinces du Sud se sont constituées en Pays-Bas actuel, où la traduction immédiate de la Bible en langue néerlandaise châtiée, le néerlandais est devenu immédiatement la langue pure que l’on connaît. En Flandre, les Flamands ont été reconquis à la religion catholique de force et la population s’est morcelée en divers dialectes. Cette histoire a été un traumatisme pour la Flandre et cela reste une difficulté, aujourd’hui, pour les non-Flamands de comprendre ces différents dialectes.

François Perin disait que l’on pouvait continuer comme cela, puisque même Henri Pirenne reconnaissait que « lorsque l’étoile de l’empereur pâlit, on ne sentait toujours pas belge ». On sait que le royaume indépendant de Belgique s’est constitué en dehors de toute volonté populaire, et que même le choix du monarque a été imposé par Londres.

Quand à notre révolution, elle n’est pas si glorieuse que cela. Elle a démarré par la Muette de Portici au Théâtre de la Monnaie, alors que peu peuvent se payer, à l’époque, un billet d’opéra et que lorsque la population, qui ne se limitera qu’à une seule commune de Bruxelles, fera un peu trop de tapage, la bourgeoisie s’en inquiétera et mettra sur pied la garde civile.

Force est de reconnaître, aujourd’hui, que les difficultés de la Flandre pour acquérir ses lettres de noblesse dans ce nouveau royaume, que toutes ces réformes de l’État n’ont pas contribué à apporter la stabilité et la sérénité que l’on espérait.

François Perin a été, en 1979, candidat aux élections européennes à une modeste suppléance. Il n’a pas fait de publicité tapageuse, électoralement parlant, mais il a rédigé une petite brochure où il a émis toutes ses réflexions qui étaient assez révolutionnaires pour l’époque, et qui sont terriblement d’actualité quand on connaît la crise européenne aujourd’hui.

Il disait qu’il fallait élargir l’Europe, mais en restant conscient que certains nouveaux membres devraient bénéficier de statuts spéciaux : faire en sorte que les partenaires les plus avancés puissent progresser ensemble, sans être freinés par les autres. Par exemple, en introduisant une monnaie franco-allemande. François Perin constatait aussi que la souveraineté européenne resterait un mythe aussi longtemps que le rôle du Parlement et de la Commission ne serait pas valorisée.

Les représentants de la Commission ne sont pas élus, mais sont désignés par leurs États respectifs. Et ils sont censés non pas représenter les intérêts de leurs États, mais les intérêts européens. Pierre Moscovici, qui est commissaire européen français, ne fait pas de cadeau à la France lorsqu’elle dérape sur le plan budgétaire. Or il est socialiste.

Il faudrait prendre comme règle que c’est la Commission européenne qui décide afin que les conseils des ministres, qui représentent les intérêts jaloux de leurs États, ne puissent pas bloquer la machine européenne. Si la Commission ne peut se mettre d’accord, alors et seulement, alors on en reviendrait aux conseils des ministres.

Le Franc-parler est le livre où François Perin nous livre le résultat des réflexions d’ordre spirituelle qui ont alimenté toute son existence. Il y  plaide ouvertement en faveur d’un nouvel humanisme qui serait dégagé des corsets du christianisme et du rationalisme. Le franc-maçon athée qu’il était éprouvait une fascination pour la vie monastique, pour les grands mystiques et les divinités païennes de l’Antiquité gréco-romaine.

Il imaginait comment nous aurions pu évoluer si l’Empire ne s’était pas écroulé :

« Si la civilisation antique avait survécu, quelle évolution heureuse sans crise déchirante de conscience et aussi sans la platitude vulgaire dans laquelle un monde déchristianisé sombre aujourd’hui, faute de sagesse de rechange. »

François Perin expliquait comment sa personnalité s’était forgée autour de la Trinité : Bouddha, Épicure, les dieux. Pour lui, l’humanité court à sa perte si elle ne retrouve pas un nouvel art de vivre, si elle ne se libère pas des dogmes mortifères. Il a notamment cette phrase qui rappelle ce qu’a dit le pape François avec l’image des lapins.

« Dieu a dit : ‘croissez et multipliez-vous’.
On pourrait lui répondre : ‘Seigneur, c’est fait.’ »

Ce que nous vivons de façon tragique aujourd’hui, François Perin l’attribue au piège du langage dans lequel se sont laissés prendre les religions monothéistes. Pour lui, chacun prétend être la seule à saisir l’absolu alors que son discours, parce qu’il revêt nécessairement un langage humain, varie avec les époques.

« L’absolu est inexprimable. Si Dieu existe, il devrait défendre formellement qu’on parlât en son nom, car tout langage n’a qu’une valeur contingente et relative. Toutes paroles qu’on lui prête, l’enfermerait dans une prison mortelle et le nouveau verbe se pétrifierait en une idole de granit pour, à nouveau, terroriser et lapider les hommes. »

Phrase terrible quand on sait ce que l’on vit aujourd’hui.

La phrase de Malraux que François Perin a retrouvée dans L’Express du 21 mai 1955 et qui est : « Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connu l’humanité, sera d’y réintégrer les dieux » est la phrase que l’on retrouve en exergue de l’émission Noms de Dieux d’Edmond Blattchen. Edmond Blattchen dit d’ailleurs de François Perin qu’il a été son professeur et qu’il l’a inspiré jusque dans l’émission qu’il anime.

François Perin était franc-maçon, et il était plutôt agnostique. Il était laïque, mais pas un laïque à la manière du Centre d’Action laïque, car il a toujours rejeté le sectarisme.

Lorsqu’il était, par exemple, chef de cabinet adjoint du ministre Pierre Vermeylen, au moment de la guerre scolaire, il y avait eu trois cent mille manifestants dans les rues. Il ne pouvait pas comprendre que le ministre déclare à la radio que la manifestation n’avait pas eu lieu. François Perin n’a pas voulu tremper ses amis d’esprit du Crisp dans cette guerre scolaire, et il n’a pas voulu tremper lui-même dans cette guerre scolaire. D’ailleurs au Rassemblement wallon, il était partisan de l’école pluraliste.

Dans les chroniques qu’il a écrites, il a notamment écrit une chronique intitulée Rendre l’islam européen, où il parle des cours de religion et de morale dont il se demande s’ils sont bien constitutionnels et s’il ne faudrait pas leur substituer des cours de philosophie ou de citoyenneté.

François Perin avait de très nombreuses années d’avance sur son temps. Que ce soit de l’État belge, que ce soit au niveau européen, que ce soit au niveau de la conception qu’il a de la société, il est toujours en avance sur son temps.

La phrase qui résume le mieux François Perin est : « L’imagination créatrice n’a pas dit son dernier mot ».

Vingt-trois ans avant le documentaire fiction Bye Bye Belgium, du 13 décembre 2006, François Perin avait lâché dans le Pourquoi pas, un article intitulé « Et si les Flamands proclamaient unilatéralement leur indépendance », dans lequel il donnait tout le scénario de l’opération.

On pensait que les États-nations étaient à l’abri de toute modification,  mais lorsque l’on voit ce qu’il se passe en Catalogne, que l’on voit ce qu’il se passe en Écosse, que l’on voit ce qu’il se passe chez nous, en Belgique, il y a de quoi douter.

Dernièrement, Peter De Roover, le chef de groupe de la NVa à la Chambre, a déclaré que si en 2019 la NVa et le Vlaams Belang détenaient ensemble la majorité absolue au Parlement flamand, ils proclameraient l’indépendance de la Flandre. Il n’y aurait pas besoin de referendum pour cela, car ils auraient la légitimité démocratique pour le faire. Que pourrait faire l’Europe face à cela ? Rien. On ne va pas nous obliger par la force de continuer à vivre ensemble.

Le confédéralisme impose la majorité des deux-tiers, donc l’accord des Francophones. Mais on sait, avec l’exemple de ce qui s’est passé lors des réformes de l’État, que les fameux « demandeurs de rien » ont toujours été les Francophones et qu’ils finissent toujours par céder. Cela se passera-t-il aussi en 2019 avec le confédéralisme ? Rien n’est sûr, mais si la NVa et le Vlaams Belang ont la majorité absolue au Parlement flamand, ils peuvent passer en force, ils n’auront pas besoin de faire un referendum. On se demande pourquoi les Écossais on fait un referendum alors qu’ils avaient la majorité absolue au sein du Parlement écossais. Pourquoi les Québécois, en leur temps, ont-ils fait un referendum qu’ils ont perdu à deux reprises, alors qu’ils avaient la majorité absolue ? Ils détiennent la légitimité démocratique au sein du Parlement flamand, mais ils veulent une légitimité beaucoup plus large, c’est pourquoi ils veulent un referendum.

Dans son interview testament au journal Le Soir, en 2011, François Perin a déclaré à David Coppi que le nationalisme flamand ne s’arrêterait jamais, que le mouvement flamand a gagné sur toute la ligne, que David Cameron, Premier ministre britannique, a reçu en grande pompe Bart De Wever et que si la Flandre déclarait son indépendance, l’Angleterre et la France suivraient immédiatement en reconnaissant une Flandre indépendante sur le plan international.

François Perin n’a jamais souhaité un parti rattachiste, parce qu’il estimait que tant que la Belgique existe, les Wallons se sentiraient toujours belges et qu’ils ne bougeraient que lorsqu’ils seraient mis devant le fait accompli. François Perin expliquait à Henry Gendebien, quand il avait créé le Rassemblement Wallonie-France, qu’il créait un parti où sans doute beaucoup de gens seraient d’accord avec lui, mais que dans un premier temps ces gens ne le suivraient pas et voteraient pour un parti traditionnel et que, par conséquent, il apporterait arithmétiquement la preuve par nonante-neuf pour cent qu’ils ne sont pas rattachistes, ce qui serait absurde.

Mais il clair que l’option finale de François Perin, c’était une Flandre indépendante, un statut de ville-État pour Bruxelles, qui aurait continué à abriter le siège des institutions européennes et internationales, et l’intégration de la Wallonie à la France avec, dans un premier temps, un statut particulier d’autonomie, transitoire ou définitif selon l’avis des Wallons. La Constitution française est très souple à cet égard, elle permet a des collectivités d’avoir une très large autonomie ; on a d’ailleurs vu des collectivités d’Outre-Mer qui demandaient, à certains moments, de ne plus en bénéficier et d’être traitées à part entière.

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Jules Gheude

Thématiques

Laïcité, Penseurs et société, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses