François Perin, défenseur de la Wallonie

Libre propos de Jules Gheude

 

UGS : 2016019 Catégorie : Étiquette :

Description

François Perin a assumé des fonctions politiques importantes comme celui de défenseur de la Wallonie et de la Francophonie en Belgique. Était-il prédisposé à une carrière politique, lui qui était juriste et constitutionnaliste ?

Il aurait souhaité changer les choses à la manière suisse, c’est-à-dire par referendum.

François Perin avait perçu très tôt le caractère artificiel de l’État belge. Il avait approfondi l’histoire du mouvement flamand et il connaissait les circonstances dans lesquelles le royaume de Belgique avait été créé, ainsi que la situation difficile qu’avait connue la Flandre pendant tout le XIXe siècle. C’était une situation difficile, parce que cet État avait été conçu de manière, pratiquement, exclusivement francophone et qu’un mouvement flamand avait dû voir le jour très rapidement.

Ce mouvement fut d’abord littéraire dans son expression, pour devenir social ensuite, et enfin politique de façon à ce que la langue flamande retrouve ses lettres de noblesse et que la Flandre, finalement, retrouve sa place sur l’échiquier politique belge.

François Perin savait tout cela, mais il savait également, en 1962, que lorsque l’on a fixé, de manière définitive, la frontière linguistique, que ce pays n’était plus « un », mais qu’il avait l’expression d’une dualité. François Perin était convaincu, en 1962, que la Flandre était devenue un État dans l’État et que la Belgique allait subir la prédominance flamande. Par conséquent, il y avait effectivement matière à réfléchir pour les Francophones et notamment pour les Wallons, pour leur protection, pour leur sauvegarde. Pour lui, cela ne pouvait passer que par une réforme fédérale de l’État où chacun pourrait, finalement, mener un peu la politique qu’il souhaitait.

C’était surtout vrai pour la Wallonie qui, avec le début des années 1960, avait vécu un déclin industriel. La reconversion économique de la Wallonie s’imposait donc.

Pendant la Seconde guerre mondiale, François Perin a fait partie de mouvements de résistance clandestins, il s’est occupé de presses clandestines, et il se souvient d’avoir rédigé, à l’époque, un article au titre prémonitoire qui était : « La Belgique sera fédérale ou ne sera pas ». Comme la presse était clandestine, il n’en n’a pas gardé de trace.

La manière dont s’est déroulé le second conflit mondiale, notamment avec l’attitude du roi – qui allait déboucher sur la question royale après la guerre –, avec le fait que les prisonniers de guerre flamands aient été très rapidement libérés et non les prisonniers wallons, tout cela a créé chez les Francophones une certaine frustration et, au sein du parti socialiste clandestin, la volonté était, une fois la liberté retrouvée, de se démarquer des structures de l’État belge unitaire.

Il y a eu le congrès wallon de Liège d’octobre 1945, qui a été sans doute la première manifestation wallonne aussi importante avec 1.048 participants, représentant toutes les couches de la société. Ce congrès wallon fit grand bruit à l’époque, il s’agissait, pour les participants, de se prononcer sur les quatre options suivantes :

– Est-ce que vous souhaitez le statu quo ?
– Est-ce que vous voulez une Belgique fédérale ?
– Est-ce que vous voulez une Wallonie indépendante ?
– Est-ce que vous souhaitez le rattachement de la Wallonie à la France ?

On savait que, dans l’élan d’enthousiasme pour la « France libre », le choix pour la France serait sans doute privilégié. C’est pourquoi on avait prévu un vote en deux temps.

On a demandé aux participants de laisser d’abord parler leur cœur, et le cœur, à la majorité relative, s’est prononcé pour la France. À ce moment-là, Fernand Dehousse, qui était professeur de droit international et qui avait des informations qu’il ne pouvait pas divulguer de la part des Américains et des Britanniques, a proposé de passer à second vote de raison. Le général de Gaulle avait dit, à l’époque, à des Wallons qui été venus le trouver : « Je n’aurai eu qu’un claquement de doigts à faire, avait-il dit à Alain Peyrefitte, pour que la Wallonie rejoigne la France, mais nous avions d’autres chats à fouetter avec les Américains et les Britanniques. »

On est donc passé au vote de raison qui a donné une très forte majorité, moins douze voix, pour la réforme de l’État sur une base fédérale. Très rapidement, on s’est aperçu que le parti socialiste virait et retrouvait sa fibre unitaire et il n’était pas question, notamment pour les socialistes flamands, d’aller vers un referendum sur le fédéralisme. Les socialistes voulaient l’unité d’action.

Les choses ont changé, en 1960, quand il y a eu la décolonisation à laquelle François Perin a participé comme juriste. Lors de la table ronde qui avait été organisée, le gouvernement belge avait autorisé les délégations congolaises à se faire accompagner par des juristes belges, c’est ainsi que François Perin a conseillé la délégation Abasi de tendance lubumbiste.

La décolonisation a été un ratage et un gâchis dans la mesure où on a voulu exporter notre démocratie. On pensait que ce qui était bon pour les Belges, était bon pour les Congolais, un pays avec un chef de l’État et un Premier ministre. Mais comme le disait François Perin : « Il n’y a pas deux places sur la peau de léopard, on va vraisemblablement au devant de catastrophes, ce sera des coups d’État, des pronunciamiento militaires et des révolutions violentes », ce qui a d’ailleurs été le cas.

La perte du Congo a eu des répercussions financières et budgétaires importantes, ce qui a obligé le gouvernement Eyskens, en 1960, à prendre des mesures drastiques touchant toutes les classes de la société, qu’on avait englobées dans le projet de Loi unique et qui allait susciter un tollé au niveau syndical wallon, avec André Renard en tête.

André Renard a voulu faire la grève, la fameuse grève de l’hiver 1960-1961. On s’est aperçu rapidement que les travailleurs flamands se désolidarisaient de celle-ci. Par conséquent, dès que les socialistes sont arrivés au pouvoir, la Loi unique a été votée à la sauvette. André Renard s’est même demandé pourquoi ils avaient fait grève, puisque les socialistes s’étaient empressés de voter cette loi qui avait causé la grève.

André Renard avait compris que, pour faire le fédéralisme et une réforme de structures, il fallait créer un mouvement particulier. Ce mouvement fut le Mouvement populaire wallon, dont François Perin est devenu un des théoriciens, un des propagandistes.

Rapidement, la rupture fut totale entre le Mouvement populaire wallon et le Parti socialiste belge (PSB), au point que lors d’un congrès extraordinaire du PSB, on a décrété l’incompatibilité entre la fonction de membre du PSB et la fonction de dirigeant du Mouvement populaire wallon. À ce moment-là, beaucoup de gens sont rentrés dans le rang, et notamment Fernand Dehousse. François Perin en a profité pour prendre sa place d’expert constitutionnel. Les mots ont été très durs entre les dirigeants du PSB et le Mouvement populaire wallon.

À la suite de cela, le Mouvement populaire wallon a très vite décliné, surtout après la mort brutale d’André Renard, où lui a succédé André Genot, mais le mouvement n’a pas résisté et tout est rentré dans le rang.

La période du gouvernement Van Acker a été celle de l’immobilisme complet et François Perin a mené une guerre sans pitié à l’égard de cet immobilisme. On s’est aperçu que si on voulait réellement faire bouger les choses, puisque le Parti socialiste avait même refusé le pétitionnement en faveur du referendum, il fallait entrer dans l’arène parlementaire. Ce que François Perin a fait en 1965 en créant, avec Robert Moreau, le Parti wallon des travailleurs (PWT), la fibre de gauche y était présente. D’ailleurs le programme économique de ce parti était très à gauche. Il a réalisé que s’il voulait une large adhésion et une mobilisation wallonnes, il lui fallait élargir le spectre et aller vers une grande formation de type pluraliste, sortir du manichéisme idéologique.

Le Rassemblement wallon qui a été créé en 1968 par François Perin, à la suite de l’affaire du Walen buiten – l’expulsion des francophones de l’Université de Louvain – qui a été ressentie comme une gifle magistrale, correspondait exactement à l’idée qu’il se faisait des partis politiques. Il détestait les partis politiques, il avait une conception très gaullienne de ceux-ci. Il disait que c’était du « tribalisme » – textes, slogans, drapeaux –, qu’il fallait naître au sein du parti et mourir au sein de celui-ci, et il n’avait pas cette conception d’un parti.

Pour lui, les partis avaient tout envahi : les partis provoquaient la paralysie et les partis enrayaient la démocratie. Il pensait qu’il fallait mettre fin à l’oligarchie des partis. Sa conception des partis politiques voulait que les partis politiques ne soient pas des organes tout puissants qui dirigent tout, mais des associations d’hommes et de femmes qui se mettent d’accord, à un moment donné, sur un projet bien précis et qu’une fois le projet mis en place, le parti devait se dissoudre.

Ce Rassemblement wallon, était-il plutôt un parti qui défend une vision fédéraliste de la Belgique ou un parti qui rêve de ce rattachement à la France ?

C’était un parti fédéraliste, la fibre rattachiste n’était pas présente dans le Rassemblement wallon. C’est un fait qui demeure toujours présent dans l’histoire politique de la Wallonie. Il y avait parmi les militants du Rassemblement wallon des personnes qui avaient déjà la fibre rattachiste, mais son objectif était de mettre le fédéralisme sur pied.

François Perin croyait, en étant fédéraliste, protéger la Wallonie. En tout cas, il croyait permettre aux deux grandes communautés du pays de pouvoir vivre chacune dans un cadre spécifique et d’engendrer une sorte de cohabitation plus sereine et plus paisible. Ce qui n’a malheureusement pas été le cas.

Le Rassemblement wallon connaît vite une belle progression sur le plan électoral, au point d’être pratiquement incontournable. François Perin fera un tour de Flandre de façon à créer les conditions propices à ce qu’il appelait la mise sur pied d’« un dialogue de communauté à communauté ».

Le premier dialogue de communauté à communauté, c’est le premier ministre Léo Tindemans qui l’organisera au château de Steenokkerzeel, où François Perin jouera un rôle primordial. Il avait déjà joué un rôle important, en 1969, à la table des vingt-neuf qui avait été mise sur pied par le gouvernement Eyskens où La Libre Belgique avait dit que « François Perin menait le bal ». En effet, c’est lui qui avait réellement fait sortir les partis traditionnels de l’immobilisme et qui avait amené Gaston Eyskens à réviser la Constitution dans le sens des trois régions et des communautés en déclarant que « la Belgique de papa avait vécu ».

En 1974, dans le gouvernement Tindemans, après le conclave de Steenokkerzeel, il est parvenu à faire entrer le Rassemblement wallon au gouvernement, où il devient ministre de la Réforme des institutions. Le problème, c’est que ce gouvernement ne disposait pas de la majorité requise des deux-tiers pour pouvoir concrétiser, de façon définitive, les articles relatifs à la régionalisation et aux communautés. Les socialistes étaient dans l’opposition. Donc François Perin a fait le calcul suivant :

« Je connais bien le parti socialiste, ils sont dans l’opposition, ils vont boycotter ce que l’on va faire. Je vais donc essayer, avec les moyens que j’ai à ma disposition, de mettre sur les rails une régionalisation préparatoire d’entrée de jeu. Et une fois que ce sera voté, ils seront bien obligés d’y venir, même s’ils la boycottent au départ. Je suis sûr que, dans l’opposition, ils changeront leur fusil d’épaule et ils iront même plus loin et une fois que ce sera le cas, le processus sera devenu irréversible. »

À ce moment-là, la réticence flamande était grande vis-à-vis de la mise sur pied de Bruxelles comme troisième région à part entière. Les Flamands avaient voté cela et c’est peut-être la seule faute que Perin avait commise dans son appréciation : il avait toujours pensé que la région bruxelloise ne verrait jamais le jour, parce que les Flamands la refuseraient. Or, elle a vu le jour.

Le parti socialiste a boycotté la régionalisation préparatoire, en refusant de siéger au conseil régional provisoire à Namur – la politique de la chaise vide –, ce qui est curieux quand on sait qu’aujourd’hui ils se revendiquent de la régionalisation à outrance. S’ils avaient apporté leur pierre à l’édifice à ce moment-là, on aurait pu gagner deux ans et demi. Finalement, le parti socialiste a présenté, en 1976, un projet définitif de régionalisation. François Perin s’est alors dit qu’on ne reviendrait plus en arrière et que le pari était gagné.

C’est deux années et demi de gouvernement Tindemans n’ont pas été faciles, parce que François Perin a été confronté au louvoiement permanent du Premier ministre. Il devait constamment être derrière lui parce qu’il avait l’impression qu’une fois la décision obtenue, il y avait ensuite du relâchement. Il avait encore dû être stratège en se disant : « Je prends le sécateur et je me tais. Je vais peut-être désarçonner la base militante qui est habituée à mon aspect verbomoteur, mais je me tais. Je m’impose le mutisme. Ils gueuleront, je m’en fous. » De fait, ils ont gueulé en demandant : « Pourquoi Perin qui parle tant, était-il maintenant muet. ? » La base militante était impatiente. Perin savait que la base militante n’aimait pas les creux dans l’enthousiasme.

Il y a eu des problèmes au sein du gouvernement Tindemans, tel que le remplacement des avions de combat : le choix entre le Mirage français et le F16 américain. Évidemment le Rassemblement wallon avec sa fibre française était pour le Mirage, et c’est finalement le F16 qui a été adopté. François Perin ne s’est pas rallié, n’a pas pris position pour le F16, mais il a trouvé une tournure visant à ne pas mettre en péril la survie du gouvernement Tindemans. Paul-Henry Gendebien, qui dirigeait le Rassemblement wallon, en a été courroucé. Et cela a recommencé l’année suivante avec l’affaire des guichets de Schaerbeek lorsque Walter Ganshorf van der Meersch, dont Perin avait été l’assistant à l’ULB, est désigné commissaire spécial pour faire appliquer la loi et ôter en pleine nuit les guichets, en faisant irruption avec un serrurier dans le hall de la maison communale de Schaerbeek. Tout cela a été très mal vu par les Wallons. Là encore François Perin a sauvé le gouvernement Tindemans parce qu’il se disait : « Je suis au gouvernement pour appliquer au maximum ma loi de régionalisation préparatoire et je ne suis pas là pour une affaire d’avions ou de guichets. »

Il n’a pas été pris pour un traître à la cause wallonne, mais la base militante commençait à ne plus comprendre le jeu qu’il menait et, évidemment, Paul-Henry Gendebien a joué de cela contre lui.

Le parti était pluraliste et Paul-Henry Gendebien a fait, en 1975, ce que l’on a appelé « le virage à gauche » avec le Mouvement ouvrier chrétien, le MOC. À partir de cet instant, le pluralisme était rompu. Le parti que François Perin avait créé, il ne le retrouvait plus et il en est sorti.

Il s’en serait retourné à ses chères études, mais il ne voulait pas abandonner ceux qui l’avaient suivi fidèlement jusque-là, dont Jean Gol.

Pour que la mouvance Perin-Knoops-Gol – trois ministres – puisse continuer à subsister, on s’est demandé avec qui s’allier. Du côté du PSC ou du côté des libéraux ? Il y a eu de nombreuses discussions pour rejoindre le PSC. À l’époque, Charles-Ferdinand Notomb, président du PSC, y était assez favorable. D’ailleurs, les pourparlers ont été assez loin, mais n’ont pas abouti. Finalement, François Perin a senti que le cœur de Jean Gol battait en direction des libéraux, ce qui n’était pas sa tasse de thé à lui, mais il leur a dit : « Vous avez carte blanche, négociez. Mais vous n’aurez mon accord final que si vous m’apportez la caution de deux personnes en qui j’ai toute confiance, à savoir Robert Henrion, un homme d’une intégrité absolue et Jean Rey, pour avoir la caution européenne », François Perin a, toute sa vie, été un européen convaincu. Avec Jean Rey, cela a été assez facile, et Robert Henrion s’est laissé un peu tiré l’oreille. Une fois l’aval de ces deux personnes obtenues, François Perin a marqué son accord et ainsi est né le PRLW, qui est ensuite devenu le PRL, qui est le Mr actuel.

François Perin a eu une grande influence dans toute cette évolution, non seulement sur le plan wallon, mais également sur le plan des personnalités qu’il a amenées en politique. Jean Gol est venu par le biais de François Perin et François Perin a recommandé, à Jean Gol, Didier Reynders, qui est aujourd’hui notre ministre des Affaires étrangères.

François Perin a vraiment eu une importance majeure dans le jeu politique belge.

François Perin a bien défendu les Wallons dans la mesure où, si on a, aujourd’hui, cette régionalisation qui, avec les réformes successives de l’État, s’est amplifiée, c’est grâce à lui. C’est lui qui a fait bouger les choses. Lorsqu’il a démissionné de son poste de ministre, en 1976, à la suite de la création du PRL, le gouvernement Tindemans a repris les négociations communautaires avec le Pacte d’Egmont Stuyvenberg.

Là, Léo Tindemans a réussi la prouesse d’allier l’eau et le feu. On a donc retrouvé au gouvernement la Volksunie et le FDF, qui au départ de compromissions importantes, ont accepté de signer un accord. Il y avait dans cet accord le fameux droit d’inscription, que François Perin avait inventé au conclave de Steenokkerzeel, en 1974. L’esprit inventif et constructif de François Perin se retrouvait à tous les échelons. Mais Léo Tindemans a été perfide, car il a senti que l’opinion publique flamande était allergique au FDF et que, par conséquent, il fallait torpiller le Pacte d’Egmont Stuyvenberg. Il a profité d’une mauvaise excuse : les présidents du parti de sa majorité avait voulu lui poser une question au Parlement : il ne l’a pas toléré, il s’est levé sans consulter personne et il est allé remettre la démission de son gouvernement au roi. Il a ainsi sapé l’accord d’Egmont Stuyvenberg. C’est à ce moment que François Perin a pensé qu’il pouvait peut-être faire quelque chose au niveau de la famille libérale. Il a suscité des rendez-vous auxquels les partenaires flamands, quand ils venaient, se taisaient. François Perin a dit qu’il s’était heurté à l’intransigeance absolue du partenaire libéral flamand et il a compris que le jeu était fini.

C’est pourquoi il a démissionné spectaculairement du Sénat en disant :

« Je ne crois plus en l’avenir de la Belgique, ce pays n’est plus une nation. Par conséquent, je vais reprendre, en solitaire, le dur chemin des vérités insupportables. »

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Jules Gheude

Thématiques

Penseurs et société, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Wallonie