Foi contre sciences

Philippe MAASEN

 

UGS : 2009004 Catégorie : Étiquette :

Description

En 1859, Darwin publiait son Essai sur l’origine des espèces. Les Galápagos, vingt-cinq ans plus tôt, lui avaient inspiré un doute, la démarche scientifique lui donne une théorie : « l’évolution naît de mutations diverses dont les plus avantageuses seront sélectionnées par les intérêts qu’elles accordent. »

Deux points sont très importants :

  1. Il y a évolution : l’homme n’est que l’étape d’un mouvement. Il n’est pas né d’éternité et donc ne peut pas avoir été créé ! Mais aussi, il n’est qu’une étape, peut-être même une branche aveugle.
  2. La sélection n’est que le résultat du hasard qui offre un avantage. Il n’a pas dit le plus fort, mais le plus avantageux pour l’espèce, pas pour l’individu.

Évidemment, l’Église lutte : nier l’extraordinaire de l’homme, c’est nier le merveilleux de son Créateur biblique qui a créé l’homme à son image. Si l’homme descend du singe, quelle est la branche de Dieu ?

En 1893, une encyclique (Providentissimus Deus) expose : « Les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament tels que reconnus par le concile de Trente doivent être reconnus comme sacrés et canoniques (immuables ; non interprétables)… parce qu’ils ont été écrits sous l’inspiration du Saint-Esprit et ont ainsi Dieu pour auteur.

En 1910, un serment anti-moderniste renforce l’interdit de parler d’histoire remettant en cause le dogme. J’ai dit 1910, Darwin c’était 1859, cinquante et un ans plus tôt.

Dans la foulée, l’imprimatur est refusé à Teilhard de Chardin et à son point Oméga. Le chanoine Lemaître, professeur à Louvain, aura plus de chance n’ayant évoqué que l’origine de la terre et le Big Bang.

Pire, en 1925, dans le Tennessee, Thomas Scopes est inculpé pour avoir enseigné les lois de l’évolution. Il sera condamné à une amende de cent dollars et le jugement sera cassé pour vice de forme. Cela formera le fameux « procès du singe », relaté dans un film de Stanley Kramer avec Spencer Tracy et Gene Kelly.

Relayé dans vingt-deux États américains, il ne sera suspendu qu’en 1968 en Arkansas, un an avant que Armstrong ne marche sur la Lune ! Sept ans après que Gagarine n’ait tourné autour de la terre.

Mais tout compte fait, qu’est-ce que le créationnisme ?… C’est à la fois simple et compliqué.

Simple. Le créationnisme, c’est une croyance dogmatique en un créateur surnaturel. La création n’est pas une allégorie, c’est la Vérité. Dans le sens de K. Popper, c’est une doxa, une opinion. Et donc, non vérifiable, nous y reviendrons.

Compliqué. Il y en a beaucoup puisqu’il y a plusieurs religions, encore plus d’interprétations, sans compter les sectes non encore reconnues religieuses.

En vitesse :

  1. Un courant terre jeune affirme que la terre a été créée il y a six mille ans. Toutes les formes de la vie ont été créées telles quelles en six jours
  2. Un courant terre vieille accepte l’ancienneté géologique de la terre, mais la vie, elle, a été créée telle quelle en six jours.
  3. Il existe également des créationnistes linéaires affirmant que la terre et la vie ont été créées selon la Bible, mais ils acceptent l’idée que l’allégorie décrit en six jours ce qui s’est réellement passé en six étapes de milliers, voire de millions d’années.

Ces trois formes veulent que l’homme soit tel, de tout temps, c’est pourquoi elles portent donc le nom générique de fixisme.

Pour les plus fanatiques, les fossiles et les autres signes géologiques ne sont que des leurres mis sur terre pour éprouver la vraie foi.

Ce n’est pas fini.

L’évolutionnisme théiste ou créatoire : c’est le « dessein Intelligent » : Dieu crée la vie par l’intermédiaire de l’évolution. Ses partisans acceptent des données biologiques modernes, mais sous l’égide d’un plan initial menant à l’homme. Qui dit plan, dit force supérieure d’un planificateur qui, évidemment est… Dieu. Pour eux, c’est donc la main de Dieu qui guide l’évolution. Remarquez déjà que ce mouvement est très implanté chez les Républicains, les WASP, qui, par ailleurs, sont aussi les adorateurs de « la main du marché ».

Toutes les religions du livre, par principe, contiennent une description mythique de la Genèse et de la création de l’homme. Peu ou prou, elles contiennent toutes des courants plus ou moins créationnistes.

Survolons :

  1. Les Églises protestantes montrent de larges divergences. Alors que le libéralisme protestant est tout à fait implanté dans le monde moderne, les courants évangélistes considèrent que rejeter la création littérale biblique revient à détruire les fondements mêmes de la chrétienté. Or, un quart des Américains se reconnaissent évangélistes (Lake City, août 2008, débat Obama-Mc Cain)
  2. La position de l’Église catholique romaine est, comme d’habitude, ambiguë

Au Vatican, le 23 octobre 1996, Jean-Paul II reconnaît les théories de Darwin comme « plus qu’une hypothèse ». On croyait avoir gagné.

Mais dès sa mort, l’archevêque de Vienne, Christoph von Schönborn, publié le 7 juillet 2005 dans le New York Times, reprend des arguments de l’« Intelligent Design » et affirme que l’« on ne peut pas interpréter les discours de Jean-Paul II comme étant une reconnaissance de l’évolutionnisme ». Il ajoute, « un ancêtre commun est peut-être vrai ». Mais l’évolution au sens néodarwinien, un processus non guidé et non planifié, lui, n’est pas vrai.

Il était le bras droit de Benoît XVI et est membre de la Congrégation pour l’Éducation catholique auprès du Vatican.

Benoît XVI reprend cette approche lors d’un colloque scientifique religieux tenu à Castel Gandolfo en 2007. Je rappelle que Joseph Ratzinger dirigeait la Congrégation pour la doctrine de la foi, héritage de la Sacrée Congrégation de l’Inquisition fondée en 1542, qui condamne Galilée en 1633.

Le 11 avril 2007, dans Création et Évolution, il stigmatise les insuffisances de la théorie de l’Évolution : « Il me semble important de souligner que la théorie de l’évolution implique des questions qui doivent être du ressort de la philosophie et qui mènent elles-mêmes au-delà du domaine de la science. Il résume en disant que « la vraisemblance de la théorie n’est pas égale à zéro, mais pas non plus à un ».

Benoit XVI, dans sa visite aux Bernardins en France, vient de déclarer : « Renvoyer dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu serait une capitulation de la raison. »

Orthodoxe : les Églises orthodoxes sont autonomes et nationales. La Grèce possède même un ministère de l’Éducation et des Affaires religieuses. En commun, l’évolution n’est éventuellement pas rejetée dans la mesure… où Dieu reste seul maître de celle-ci.

  1. Le judaïsme se caractérise par l’absence d’une autorité centrale. Mais il existe en son sein des fondamentalistes qui sont créationnistes, se revendiquant littéralement comme le peuple élu. Ils accordent une véracité amidonnée aux écrits. Savez-vous que, dans la grande époque de Jurassic Park, une firme israélienne avait sorti des yaourts aux pots décorés de dinosaures ? Les fondamentalistes ont exigé… et obtenu le retrait au nom de ce que les dinosaures injuriaient la Genèse.
  2. Islam: les écrits islamistes déclarent qu’Adam est une création directe de Dieu et que l’évolution des espèces humaines peut être acceptée si elle reste sous la volonté d’Allah.

Fondées sur l’intuition et la révélation, les religions ont en commun la propriété commune de ne pas admettre la vérification et la possibilité de réfutation. Cela y est interdit, et selon les époques et les lieux, mène à la mort.

Vous avez dû le remarquer récemment : tous les pouvoirs religieux se réunissent fortement autour du Livre et de leur conception d’un Dieu transcendant, extérieur, qui tiendrait le monde entre ses mains.

Dans le récent scandale des caricatures de Mahomet, toutes les religions du Livre ont clamé en commun qu’on ne pouvait caricaturer Dieu. Ils s’unissent autour de la primauté du religieux et affirment qu’ils ont le droit de vaincre le laïque civil.

Évolution

Reprenons-en disant simplement qu’elle s’oppose au fixisme religieux qui postulait que tout est comme cela depuis la nuit des temps. Depuis les Grecs… (un élève de Thalès de Milet, Anaximandre). Les musulmans entre le Ve et le XIIIe siècle…

  1. Lamarck, le premier, très schématiquement, prétendait que les animaux s’adaptaient en vue d’une finalité.

Le transformisme définit que l’emploi d’un organe le développe tandis que le défaut d’usage le fait disparaître. Il disait, par exemple, que les girafes allongeaient leur cou pour atteindre les feuilles des arbres et que cet allongement intentionnel se transmettait à leur descendance. «La fonction crée l’organe», écrivait-il.

  1. Darwin, lui, par l’évolutionnisme, privilégie la sélection naturelle qui entraîne une évolution graduelle, aléatoire et nécessairement sans aucun dessein préconçu. Pour lui, c’est une somme gigantesque de hasards ponctuels qui mènent, par sélection, à l’évolution.

Je croyais, immergé dans nos milieux feutrés qu’il était admis que les espèces aient évolué de forme en forme !

Et pourtant ! Une étude mondiale est sortie en septembre 2006 et dénombre que :

– septante-quatre pour cent des Américains croient que l’homme a été créé directement (trente-huit pour cent) ou indirectement par Dieu.
– quarante-sept pour cent des Américains nient que l’homme et les singes aient un ancêtre commun. Ne rions pas. En Belgique, vingt-huit pour cent, un sur quatre, plus de quinze dans un bus.

Où est passé Condorcet ? Que s’est-il passé ?

La théorie initiale de Darwin pose la sélection naturelle comme moteur de l’évolution. L’évolution devra donc répondre à une modification entraînant une adaptation, par hasard, mieux performante en termes de survie.

Le darwinisme, dans sa version littérale, pure et dure nécessiterait hasard imprédictible, évolution graduelle (statistiquement deux hasards bénéfiques simultanés sont douteux), lente histoire. Depuis le début, cet aspect a été critiqué, car il est scientifiquement trop aléatoire.

Darwin lui-même n’excluait pas l’influence divine.

Le principe d’incertitude en science n’est pas discrédit, mais les tenants d’une déité opérative considèrent les discussions/hésitations scientifiques comme un signe de faiblesse dans lesquels ils s’engouffrent.

Pour les scientifiques, l’incertitude est un élément moteur de la démarche, alors que pour l’être humain, le doute est difficile, insécurisant. C’est l’épistémè de Popper. Mais pour l’être humain, le doute est difficile, insécurisant.

Bien entendu qu’il existe, en effet, des évolutions du darwinisme initial pur, auquel plus personne ne croit (lui non plus).

Évoquons-en quelques-unes : je ne serai pas exhaustif, loin de là :

  1. une sorte de lamarckisme prônant la pression de l’environnement semble se démontrer lors d’expériences où se révèle une mutation identique beaucoup plus rapide dans des milieux de culture exigeants. Et en quelque sorte, en macrosocial, l’enseignement est une forme de transmission des avantages acquis.
  2. devant la lente évolution qu’entraînerait le seul hasard, Hugo De Vries amène la théorie du saut de puce qui, par une modification génétique, entraîne en cascade une multitude de priorités nouvelles. Pour faire simple, la guturalisation de la voix va créer le langage, c’est-à-dire une modification des zones cérébrales de réception, une augmentation des zones imaginatives, une modification des propriétés auditives qui vont perdre certains sons pour mieux discriminer les paroles et les intonations… le « gêne » de la parole daterait de cent mille ans avant J.-Chr., le langage étant apparu vers cinquante mille ans avant J.-Chr., datation des 1ers phénomènes artistiques.
  3. la valeur émergente (Godwin, Keynes) contingente des ensembles est une donnée que Darwin ne pouvait pas dessiner. Cette règle, admise par tous, se rencontre aisément par le constat de ce qu’un organe possède plus de propriétés que la somme de celles de ses cellules, un corps plus que la somme de ses organes et un Ato, plus que la somme des Fo qui le composent.

Critiquer l’évolution au nom de ce que Darwin ne tient pas compte des concepts qu’il ne connaissait pas est aussi absurde que renier les droits de l’homme du fait que rien n’y est prévu sur le délit d’image. Humoristiquement, on dirait de ce genre de syllogisme qui fait dire à Woody Allen que «si Edison n’avait pas existé, on regarderait la TV à la lueur de la bougie».

  1. De Duve, quant à lui, avance que les contraintes de la biochimie sont telles que le hasard est canalisé. Au célèbre « Dieu ne joue pas aux dés » d’Einstein, il oppose « Dieu joue aux dés parce qu’il est sûr de gagner ». Le hasard n’est pas totalement hasardeux. Ilya Prigogine et mon prof de biochimie, Ernest Schoffeniels, auteur de l’anti-hasard, explicitaient les contraintes.
  2. Gène égoïste:

Prétextant que ces constats s’opposent au hasard de Jacob et Monod, les hérauts du dessein intelligent s’engouffrent dans une brèche, pour chercher l’Organisateur.

Souvenez-vous, Voltaire disait :

« L’Univers m’embarrasse.
Et je ne peux pas croire
Que cette horloge
N’ait pas d’horloger ».

Donc, prétextant un programme, les tenants de l’intervention divine en excipent le nécessaire programmeur.

Comme disait Norman Maier, les mythes sont irrités par les faits. Simplement, quand les faits contredisent la Bible, ils affirment que les faits sont faux.

La seule recherche qu’ils font est de tenter de démontrer le temporairement faux des allégations scientifiques. Pour le créationnisme, il n’existe aucun fait pouvant falsifier leur théorie. Ils jouent sur l’inculture en matière de science.

Condorcet, où est ton message ?

On le sait : l’histoire de la science n’est pas l’histoire d’une vérité immuable, absolue, construite à partir d’autres vérités absolues. C’est l’histoire de théories fonctionnant bien pendant un certain temps, puis se heurtant à des faits qui suscitent de nouvelles théories pouvant momentanément expliquer les incohérences passées. Elle est toujours à la recherche d’un nouveau temporairement vrai pour remplacer un faux antérieurement vrai.

Permettez-moi le jeu de mots : quelle est l’évolution du créationnisme ?

Cinq fois depuis 1981, la Cour constitutionnelle américaine a dû se prononcer sur la tentative des créationnistes, évangélistes et autres qui tenaient l’histoire biblique comme théorie scientifique.

En Alabama, les manuels de biologie comportent un avertissement qui dit : « L’évolution est une théorie controversée que quelques (remarquez-le « quelques ») scientifiques présentent comme une (remarquez « une ») explication pour l’origine de la vie. Personne n’était présent lorsque celle-ci est apparue sur la terre. Par conséquent, toute explication sur les origines de la vie devrait être considérée comme une théorie et non comme un fait. » Toujours en 2007 !

En 1999, le département d’État du Kansas a rejeté l’évolution et le Big Bang en tant que théories scientifiques et les a donc retirées du programme d’étude des sciences. Voté à quatre contre six, dont le moindre n’était pas le président du parti républicain de l’État, l’enseignement scientifique n’y est pas interdit, mais n’y est plus obligatoire. Les professeurs reconnaissent ne plus pouvoir l’aborder face au lobbying créationniste.

Fin 2005, un professeur, Paul Mirecki, a été rossé à la suite d’un cours intitulé « Questions spéciales concernant les religions, conception intelligente, créationnisme et autres faits mythologiques ». Il a dû démissionner.

Dix-neuf États, en mars 2005, étaient concernés par des incidents anti-Darwin, selon le Centre national pour l’Éducation scientifique.

Les religieux fondamentaux exigent donc un retour à la vérité du Livre, plus ou moins intégral.

Pourquoi donc tant d’efforts aux États-Unis ?

À partir des doutes scientifiques, les créationnistes nient le darwinisme ; le dessein intelligent le canalise.

Les arguments sont repris par les hérauts tonitruants du dessin divin.

Il n’est pas certain que l’évolution soit exacte, disent-ils. Donc il n’est pas sûr que la Genèse soit fausse. Darwin remis en question, le naturalisme qui en découle ne serait plus alors qu’une – et uniquement une – philosophie.

Et là, quelle formidable stratégie, nous sommes aux États-Unis :

  1. Une théorie scientifique peut certes être enseignée dans les cours généraux des écoles américaines, mais une philosophie certainement pas. Par conséquent, au cours de sciences, il faut soit la supprimer, soit l’enseigner parmi d’autres.
  2. Puisqu’une autre proposition métaphysique que la philosophie naturelle peut être discutée rationnellement, alors il est normal que ses études soient également subsidiées. Il est donc justifié de puiser dans le trésor public pour subventionner la recherche religieuse d’une justification créationniste.

N.B. : C’est pourquoi Bobby Handerson a créé et déposé auprès des autorités, une nouvelle religion : le Flying Spaghetti ou Pastafarisme.

Ce diplômé en physique de l’Oregon, en réponse à la décision du comité d’État du Kansas de permettre au dessein intelligent d’être enseigné dans les cours de sciences, crée au même titre que la théorie de l’évolution. C’est une théorie de la création terrestre et de son réchauffement par diminution proportionnelle de pirates… dans un monde créé par un globule spaghetti. Et ça se « tient » !

Toujours est-il qu’il prend les lois à leurs propres pièges dans un formidable éclat de rire. Il exige que les États qui veulent expliquer différentes théories de la création reprennent également la sienne. Ce gag provoque un engouement de soutien de tous ceux qui veulent bloquer le système. L’adhésion sur le web est telle qu’elle prend les rigides à leur propre piège. En six mois, des millions de contacts prouvent l’engouement. C’est une parenthèse, mais il fallait la faire.

Revenons à l’idéologie religieuse qui veut soumettre la science.

Pour les scientifiques, paradigme et théorie sont des éléments de science toujours en évolution.

En brouillant les cartes, les créationnistes font pénétrer la foi dans le champ de la science, essayant ainsi d’en tirer tous les avantages financiers et autres.

Je le répète, cette théorie religieuse est la parfaite expression de la main invisible du marché, autre dogme américain dans le monde de l’économie. Ainsi la « main invisible » de Dieu aurait créé l’homme.

Le mouvement du « dessein intelligent » n’est qu’un outil d’une volonté théocratique et relève de l’antiscience.

C’est une fraude caractérisée.

Un peu de théorie, analysons ces trois angles :

  1. la nature de la science est faussée : ce mouvement est frappé de nullité épistémologique. La théorie darwinienne est, tour à tour, en totale confusion présentée comme philosophie naturaliste, tantôt comme idéologie, tout à la fois hypothèse, philosophie, paradigme et théorie. Mais en mêlant tout, ils savent que 99,99 pour cent des auditeurs confondront et qu’utilisant le doute de l’un, ils remettront l’autre en question.
  2. les objectifs de la science sont faussés : la science est utilisée pour fonder des dogmes et justifier son intrusion dans le champ social et politique. La recherche est alors orientée par la finalité.
  3. le champ de légitimité de la science est faussé : et ça, c’est le pire. Sournoisement, ce mouvement fait sortir la science de son rôle en lui astreignant de rentrer dans les champs moraux et politiques du dessein intelligent. On sait ce qu’on cherche, on écarte ce qui s’en détourne, on vise le but.

Si la science se met dans le champ moral et politique, elle doit s’attendre à se voir dicter ce

qu’elle doit trouver. Lyssenko, l’anthropologie nazie et le reste sont de retour : c’est la science mise au service de l’idéologie.

Archimède disait : « Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde ». Ici, ils disent :

« Donnez-moi l’argent, je vous démontrerai le but ».

Fin : c’est tout sauf de la science et attention, ça se finance !

Les traditionalistes sont champions. Organisés comme seuls savent l’être les convaincus, financés par la libéralité légale américaine, celle du denier du dîme, médiatisé par la surpuissance de leurs chaînes religieuses télévisuelles, et s’engouffrant dans l’inculture, c’est une formidable armada qui distille un somptueux nectar de déité sur la terre fertile de l’ignorance scientifique. Ils sont rusés.

Quelques exemples :

– En 2005, un film promotionnant le dessein intelligent s’exposait au Smithsonian de Washington, prestigieux musée scientifique. Il avait reçu deux cent mille dollars d’un professeur d’Université de l’Iowa, vice-président du Discovery-Institue, en réalité financiers évangéliques. Théorie divine dans ce qui devrait être le temple du rationalisme scientifique !

Bien joué, non ?

– Aux États-Unis, Darwin n’est plus porteur. Le prestigieux American Museum of Natural History de New York n’a pu trouver de grand sponsor pour son exposition de l’hiver 2005 sur l’évolution.

Formidable pouvoir économique, les créationnistes envahissent le monde des ONG et convertissent à tour de bras dans la misère sociale d’Afrique, de l’Amérique du Sud et de l’Asie. Alors qu’il n’y eut jamais plus de dix mille cathos au Cachemire, en deux ans, depuis le tremblement de terre, déjà plus de quarante mille fidèles se sont convertis aux thèses des Ong fondamentalistes.

– Trouvant Wikipedia trop gauchiste, ils ont créé un site identique, Conservapedia, dans lequel ils affirment, par exemple : « Plusieurs indices semblent prouver la coexistence des dinosaures avec l’homme. S’appuyant sur des preuves archéologiques et fossiles ainsi que sur des sources bibliques, il semble que les dinosaures ont été créés le sixième jour de la semaine de la création (Léviathan serait une référence aux dinosaures) ».

Vous suivez, comme moi, l’actualité. En Iowa, dans le camp républicain, le pasteur évangélique a devancé le Mormon. Et les démocrates n’osent pas se gausser des thèses officiellement créationnistes. Vous le savez, Sarah Palin est tenante du créationnisme et, dans sa commune, s’est appliquée à mettre à l’index certains livres. Elle aurait pu être vice-présidente et, vu l’âge de Mac Cain, a vingt pour cent de chances de lui succéder. Fixiste, elle proclame que l’homme et les dinosaures ont vécu à la même époque. Vu son colistier, a-t-elle tort ?

Voilà !

Quand j’ai commencé à m’intéresser au problème, je croyais m’arrêter là : étudier, comprendre et tenter d’analyser ce phénomène américain.

Que c’est gai de rire des cow-boys de Bush ! Attention, ce n’est pas que là !

  1. Russie : « En février 2007, une jeune fille de seize ans a attaqué le ministère de l’Éducation nationale au nom de ce que les manuels scolaires ne proposent qu’une théorie, celle de l’évolution, incompatible avec leurs croyances ». La démarche est soutenue par le patriarcat de Moscou. La haute autorité moscovite russe a financé un livre créationniste distribué dans les écoles.
  2. Turquie : un des centres les plus actifs et les plus structurés de ce courant fondamentaliste. Arun Yaya (Adnan Oktar) a créé la Fondation pour la Recherche et la Science, proche de l’Institut fort Creation Research, américain. Fondation Templeton.

C’est lui qui a sorti un livre créationniste luxueux de sept cent septante pages en papier glacé. Il en a adressé gratuitement deux mille en France et aurait reçu quarante mille souscriptions. Devant le succès, il en a inondé l’Europe.

« La création est un fait, l’évolution une imposture », c’est son slogan.

De plus, les thèses créationnistes apparaissent dans certains manuels scolaires (Radikal 2006).

Selon une étude, septante-cinq pour cent des lycéens ne croient pas à la théorie de l’évolution.

  1. Suisse: elle est le siège du Centre biblique européen, maison d’édition qui publie de nombreux ouvrages créationnistes.

Un groupe ProGenesis présente le projet d’un parc de loisirs ayant pour objectif de diffuser le message chrétien comme contrepoids à la théorie omniprésente de l’évolution de Darwin : Disneyland fixiste.

  1. Suède : dans le même ordre d’idée, s’est ouvert à Unea, déjà en 1996, un somptueux musée créationniste.

Et voilà, on est en Europe, ça commence et ce n’est pas fini, loin de là…

  1. Serbie : en 2004, en Serbie, la ministre de la Culture, Ljiljana Colic, a recommandé de supprimer l’étude de l’histoire de l’évolution en dernière année d’école primaire ou de l’assortir d’un enseignement du créationnisme. Sa déclaration fait scandale. Le vice-ministre de l’Éducation avait immédiatement contre-attaqué : « Je confirme que Charles Darwin est toujours vivant ». Ljiljana Colic avait dû démissionner.
  2. Pologne: le vice-ministre de l’Éducation en 2006, rattaché à la Ligne des Familles polonaises, a déclaré que « la théorie de l’évolution est un mensonge, une erreur qu’on a légalisé comme une vérité courante ». Pour info, c’est le même qui a banni Goethe, Kafka et Dostoïevski, des manuels scolaires.

Son père, député européen, a demandé en Pologne le retrait de la théorie de Darwin des programmes scolaires.

Il a autant de poids que notre députée Véronique de Keyser.

  1. Grèce : la théorie de l’évolution est rarement étudiée dans le secondaire parce que reléguée en fin d’année scolaire. C’est une manière de préférer l’inculture à la polémique.
  2. Grande-Bretagne : Tony Blair a approuvé en 2006 l’enseignement du créationnisme dans certains établissements de la High School.

Les créationnistes sont subsidiés pour donner des conférences dans les écoles publiques et les Universités.

  1. Italie: la ministre de l’Éducation a déposé en 2004 une proposition de décret destinée à abolir l’enseignement de l’évolutionnisme en primaire et en secondaire.

Heureusement, elle a démissionné.

Mais quand on sait la longue procédure qui mène à déposer un décret (regardez BHV), cela prouve que cette proposition avait passé bien des étapes.

  1. Allemagne : le gouvernement a récemment décidé qu’il n’y avait aucune infraction aux programmes scolaires dans le cas d’un lycée privé reconnu qui a décidé d’enseigner que les différents types d’animaux sont l’œuvre d’un créateur.

Cette sentence a été rendue en réponse à la communauté scientifique et familiale qui avait déposé plainte.

  1. Hollande : en 2005, la ministre néerlandaise, Maria van der Hoeven, a provoqué une émotion en proposant l’organisation d’un débat sur l’enseignement des théories de l’évolution dans les écoles du pays. Membre de l’Appel chrétien-démocrate, cette ancienne directrice d’établissement scolaire affiche son scepticisme à l’égard des thèses de Darwin. Savez-vous qu’en Hollande, l’évolution n’est plus matière d’examen scolaire ?
  2. France : outre l’Arun Yaya, Paris est le siège de l’UIP (Université interdisciplinaire à Paris) où se mêlent science et religion dans un alambic de dessein intelligent. Ils délivrent des bourses de vingt-cinq, cinquante et cent mille euros – Fondation Templeton.

Les créationnistes se sont engouffrés, par la loi de 1901, dans des créneaux délaissées comme les conférences, la fourniture de matériel didactique et l’assistance scolaire gratuite.

En 2007, il s’est construit en France seize mosquées, ce qui fait peur à beaucoup. Dans le même temps se sont érigés trente-quatre lieux de cultes évangéliques. Et de cela, on en parle moins !

À Lyon, il était dénoncé, en 2006, que de nombreuses écoles de devoirs ne reprenaient pas les cours de biologie.

Inside Story, téléfilm prônant un régulateur de l’évolution qui créa une forte polémique sur Arte, avança les thèses d’Anne Dambricourt-Malaise, chercheur Fnrs, membre du Musée de l’Homme à Paris, mais il est vrai, secrétaire de la Fondation Teilhard de Chardin.

Que dire ce que recèle le discours de Latran : le curé meilleur que l’enseignant.

  1. Et en Belgique : Laurence Perbal, chercheuse ULB, a mené une étude en 2007 sur l’opinion des étudiants du secondaire et du supérieur par rapport aux concepts d’évolution. « Une grande partie des individus interrogés semblent considérer que la théorie de l’évolution ne concerne que l’aspect physique, et non pas son âme ou sa conscience ». De plus, une grande partie des étudiants ont déclaré n’avoir jamais entendu parler de la théorie de l’évolution !

Elle constate que, si l’apprentissage du savoir tend à voir régresser le créationnisme en général, il n’en est rien dans le monde musulman.

Le prof Braeckman de UZ Gent, vient de recevoir un subside de deux cent mille euros pour comprendre et tracer les pistes de remédiation d’un constat : en Flandre, un élève sur cinq croit au dessein intelligent.

Savez-vous qu’à Bruxelles…

Chapeautant le tout : le Conseil de l’Europe a, début juillet 2006, reporté en première lecture par soixante-quatre voix contre quarante-six, un rapport dénonçant les « dangers du créationnisme dans l’enseignement ». Le Président de la Commission a déclaré que « le Conseil de l’Europe n’est pas une académie scientifique, mais un organe politique ». Il ajoute que « ne laisser aucun espace pour ceux qui croient en un créateur est un manquement aux conceptions de la vie qui repose sur cette foi ». Un Polonais ce Président ? Un représentant du Vatican, puisque c’est un État reconnu ?

Que nenni ! C’est Luc Van Den Brande, président PPE, prédécesseur de Leterme comme président de l’Exécutif flamand (1992-1995), ancien ministre belge de l’Emploi et du Travail.

Ouf, la résolution est passée par après en plénière…

Ségrégationnisme :

Y a-t-il un nouveau ségrégationnisme en cours dans notre monde ?

Vous savez que la philosophie qui sous-tend le mouvement du religieux, c’est la désignation des élus, la reconnaissance du peuple souverain.

Mais là où il y a élu, il y a exclu : incroyant, roumi, goy, ne procèdent pas de mêmes droits que le fidèle. La charité, qu’elle fût catholique, chrétienne, musulmane ou intra-sectes, présuppose une différence entre citoyens, qui ne sont donc plus égaux. Chaque religion comporte en outre des

« punitions » célestes lors d’atteinte aux règles, allant jusqu’au bannissement. Retourne-t-on dans un monde où, faute d’avoir réussi une société civile, on se retourne vers l’autorité religieuse ?

Les droits de l’homme et du citoyen deviendront-ils ceux du fidèle et du croyant ? !

Chez nous, l’arrivée de la Pologne dans le concert de l’éthique nous ramène au moins un demi-siècle en arrière. Quel combat a-t-il fallu mener pour que le projet européen ne fasse pas référence à nos valeurs « chrétiennes » ! Attention, ce n’est pas fini. Véronique de Keyser le démontrait encore récemment et elle, elle sait que le combat sera permanent.

La réponse partielle est aussi de, parfois se lever tôt, et d’aller voter pour une société et non pour un cumul d’intérêts immédiats

Conclusions

L’évolution et la religion peuvent être considérées comme des « domaines indépendants l’un de l’autre » (Stephen Jay Gould) », même les explications se basant sur l’interprétation religieuse.

Sciences et religions ne sont pas de la même sphère. La science cherche à savoir comment ça marche, pourquoi ça marche. La religion prétend être la réponse non à pourquoi, mais pour Qui ! répond Gould.

Depuis le début des sciences modernes, les conflits avec les religions ont débuté et surtout avec ceux dont le prestige et le pouvoir dépendent de l’adhésion massive et totale à leur autorité. Je pensais que l’enseignement et la culture avaient renvoyé l’action de Dieu sur l’homme au règne du mythe.

Dieu n’est plus nulle part indispensable à la vie des hommes. La fécondité non, la conception non, la vie non plus, ni même la mort. La génétique créée de rien.

Darwin montre que l’homme n’est pas une création de Dieu, mais un point sur l’histoire de l’évolution des espèces. L’homme lui-même n’est qu’une étape et peut-être même serions-nous une branche aveugle.

Dieu n’a pas créé la terre, le Big Bang le lui nie. C’est même un prêtre belge, Lemaître, qui a lancé la théorie des particules originelles.

Alors où est-il ? Sur terre, nulle part. Genèse non, existence non. Fin du monde alors ? Pas besoin de Lui, on s’en occupe bien soi-même.

Il n’est pas mort, mais à tout le moins castré de son influence.

Et en somme, c’est là le vrai problème. Personne ne détient un Vrai Salvateur, réassurant, fut-il mythique. Rien ne rassure, tout nous renvoie à nous, les hommes. La démarche scientifique du doute a justement miné les fausses certitudes, mais a débouché sur une incertitude généralisée qui fait peur.

Alors se mêlent du rationnel et beaucoup d’irrationnel, du cohérent et beaucoup d’amalgames, du principe de précaution et beaucoup de volonté de paralysie… comme si on voulait arrêter le temps qui s’écoule.

« On voudrait revenir aux temps où l’on aime,
et le temps où l’on meurt est déjà sous nos doigts».

Dieu n’est plus là, mais l’homme non plus, ni lui, ni sa raison qui à tout le moins est bancale.

La vitesse du mouvement humain social fait peur, les hommes n’ont pas gagné d’autant que la définition d’humanité est multiforme. De quoi avons-nous peur ? De nous ? De nous tous, de chacun ?

Quand demain est rugueux et froid, le féerique est une pommade calmante. Quand le contrat social fait peur, on recherche un contrat divin.

Et nous, où en sommes-nous là-dedans ?

J’ai peur que, campés sur nos incertitudes absolues, nous ne prenions garde de ce que signifie ce genre de retour.

Paul VI, on en parlait peu, Jean-Paul, beaucoup plus, mais ses propos étaient déguisés et assez rares. Celui-ci, tous les mois, nous sort une nouvelle donnée morale dont il ose, clairement, posément, revendiquer la primauté. Récemment en Italie, il a enjoint, non pas invité, mais enjoint, les députés et sénateurs à agir en chrétiens, avant d’agir en fonction d’élu du peuple. C’est la première fois que cela a été dit aussi clairement.

Quelles furent les réactions ? Zéro.

À Mexico en 2007, les députés ayant voté la loi sur l’Ivg ont été excommuniés. Vous en avez entendu parler ?

Sans exagérer trop, j’ai bien dit trop, campés sur la primauté de la raison que nous faisons semblant de croire universelle, nous ne prenons pas assez garde à ces retours religieux.

Ce renouveau charismatique n’est pas dû au fait que la religion est forte. Nous n’avons pas été fiers de nos idées laïques d’autodétermination des valeurs et ne les défendons pas jusqu’au bout. Par un abus de tolérance, on laisse l’autre émettre ses valeurs sans affirmer les nôtres. Par une culpabilité judéo-catholique culturelle, en rencontrant les valeurs religieuses sans, à chaque fois, resituer le débat en affirmant avec fierté les nôtres, nous avons laissé penser qu’elles sont équivalentes et donc aussi dignes d’étayer le fondement social.

Or, fondamentalement, la société est composée d’hommes tous égaux (en droits et devoirs), alors que ceux qui croient en un Dieu, révélé ou non, voient la société composée de représentants de parts divines.

Actuellement, l’affirmation de valeurs est laissée aux seuls politiques populistes de quelques bords qu’ils soient.

Il est vrai que s’affirmer nécessite de tracer des limites à l’intérieur desquelles on accepte de se définir. Le consensus mou, le non-dit de peur de nos peurs, est à l’origine du fait majeur de ce que nos valeurs sont exposées et discutées dans un monde auquel nous ne participons pas.

Nous aimons nous servir des propos attribués à Bertolt Brecht reprenant en réalité ceux de l’abbé Niemeyer :

Quand ils sont venus arrêter un juif
Je me suis dit : un juif de plus ou de moins, il n’y a pas de quoi s’inquiéter…

Cela, c’est notre adulation du passé.

Pour moi, le présent devrait mettre en exergue une autre citation célèbre :

«Ce n’est pas parce que nous avons renoncé au meilleur des mondes que nous devons abandonner notre combat pour un monde meilleur»
Edgar Morin

Et le faire savoir.
Et le faire savoir.
Et le faire savoir.

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Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Philippe Maasen

Thématiques

Créationnisme, Évolutionnisme, Lutte contre les fausses croyances et les fausses sciences, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions