Faire face à la maltraitance

Robert Moulias
Pierre Boutin

 

UGS : 2013009 Catégorie : Étiquette :

Description

La « maltraitance » est une violence particulière. Est « maltraitante » toute action ou absence d’action, de la part d’une personne ou d’une structure disposant d’une emprise sur une personne, qui peut entraîner pour cette personne un préjudice psychologique, physique, financier ou de santé. Ce lien étroit qui existe entre auteur (volontaire ou involontaire) et victime fait toute la difficulté du sujet. La maltraitance n’est ni l’agression délictueuse utilisant la force, ni la violence d’une bagarre ou d’une rixe. L’auteur n’est pas toujours mal intentionné. Parfois, il est persuadé de bien faire.

Faire face à la maltraitance est complexe et ne peut se résumer à la vue simpliste : « Il n’y a qu’à sanctionner l’auteur ». Sauf, évidemment, dans le cas minoritaire du pervers voulant abuser de sa puissance sur plus faible que lui.

Les facteurs de la maltraitance

La victime n’est pas n’importe qui. Elle est placée sous l’emprise de l’auteur par sa fragilité ou sa dépendance d’une assistance, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit responsable. Âgée ou handicapée, la victime se trouve en situation de faiblesse, voire de dépendance d’autrui pour ses besoins de la vie quotidienne. Dans nos résultats d’Alma, le risque repose d’abord sur le trouble cognitif chez les aînés, sur le trouble psychiatrique chez l’adulte handicapé, le trouble moteur ou le trouble sensoriel étant moins souvent en cause. Il y toujours un « état de faiblesse » de la victime.

L’auteur peut être inconscient des besoins de la personne qui dépend de lui et ne peut donc y répondre. Si celui qui apporte le repas ne sait pas que la personne ne peut pas se servir seule, cette personne ne mangera pas et ne boira pas. L’auteur peut aussi être inconscient de l’humanité de la personne sur laquelle il a une emprise. L’auteur peut être une structure ou un règlement fait pour protéger la structure et non pour faciliter la mission de cette structure. Ce peut être une loi dont on n’a pas prévu les « effets indésirables »

L’auteur peut ignorer la bonne réponse. La plupart des services hospitaliers non gériatriques ne savent que faire devant un malade ayant des troubles cognitifs. Le malade recevra des « soins inappropriés », ne répondant pas à ses besoins. Qui est « coupable » de cette ignorance ? Le personnel non préparé à sa mission ? La structure qui ne s’est pas souciée de la compétence et de la formation ? Les décideurs qui ont négligé les moyens nécessaires pour la mission ?

L’isolement est un facteur important : confinement au domicile privant de liberté la personne aidée et son aidant faute de solution de répit, institution fermée sans regard extérieur, se limitant aux auto-évaluations : pas vu, pas pris !

Le silence est toujours complice. « Ce n’est pas bien de rapporter ». Pendant qu’on ne veut pas voir, le plus vulnérable continue à être de plus en plus victime. Si le témoin ne parle pas, qui le dira ? Pas la victime qui a honte, qui souvent n’a pas d’accès à une possibilité d’expression et dépend de l’auteur.

La maltraitance est un problème de relations humaines. Le facteur humain y est essentiel.

Le plus souvent, il n’y a pas de volonté de nuire. La maltraitance peut venir de la bonne volonté ignorante, de l’abus de précautions et de l’abus de protection, souvent de la routine, de l’épuisement ou de la dépression, mais surtout de la bêtise, quel qu’en soit le niveau hiérarchique.

Mais pour tous ces facteurs humains, la sensibilisation et les formations sont très efficaces et pour la bêtise, il faut simplement et davantage répéter – quel que soit le niveau de responsabilité – mais c’est plus long aux niveaux les plus élevés.

La situation est entièrement différente quand la maltraitance est intentionnelle. Il ne s’agit pas de banditisme classique. Il n’y a pas beaucoup d’argent dans le sac à main des vieilles dames. Il peut s’agir de « criminalité astucieuse », où l’isolement est le premier facteur de risque.

Il s’agit surtout de petits pervers abusant de leur petit pouvoir sur plus faibles qu’eux.

Cela va de l’abus de pouvoir, d’une volonté de puissance mal placée, à la cupidité (« l’occasion fait le larron » est un adage qui existe dans toutes les langues), à l’abus sexuel, trop fréquent et rarement sanctionné envers les jeunes handicapées, mais présent, aussi, envers les personnes étant atteintes de la maladie d’Alzheimer et chez les plus âgées. La gérontophilie sévit régulièrement.

Il est évident que ces maltraitances intentionnelles relèvent de sanctions très sévères, d’ailleurs prévues par la loi (abus de faiblesse par une personne ayant une responsabilité). Mais ce sont les seules. De plus, la plupart des abus financiers sont intrafamiliaux, couverts par la discutable immunité familiale.

Vue syndromique de la maltraitance

Une maltraitance ne se réduit jamais à un geste isolé. La maltraitance, ce n’est pas la gifle donnée dans un moment d’énervement. Les facteurs de risque et le lien constant expliquent qu’il y a toujours continuité et répétition. Il y a plusieurs types de maltraitances, selon le lieu et les circonstances. Plutôt que d’énumérer les diverses maltraitances psychologiques, physiques, médicales, négligences passives et actives, abus financiers, sexuels, privations de citoyenneté, etc., l’expérience montre que les maltraitances se regroupent en des « syndromes » qui ont les mêmes types de victimes, d’auteurs et de circonstances.

Maltraitances en institution

Elles représentent vingt pour cent des appels reçus. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas la maltraitance de l’agent pervers isolé, ni l’épuisement des agents qui ressortent le plus de nos chiffres. C’est logique : ces situations sont évitées ou traitées sur place par l’équipe et son encadrement dans les bonnes « maisons de soins » (EHPAD en France).

Ce qui ressort le plus, c’est le dysfonctionnement global des établissements par défaut d’encadrement, d’objectifs, de motivations. Il en résulte des négligences passives et actives, des violences psychologiques, voire physiques, des privations de citoyenneté, des maltraitances médicales, bref une continuité dans une maltraitance quotidienne « ordinaire ».

Assez curieusement, les violences intrafamiliales se poursuivent au sein de l’établissement, ce qui est une situation difficile à gérer pour les équipes.

Au sein de l’hôpital, le malade gériatrique arrivé par les urgences est dirigé n’importe où, là où il y a de la place. En l’absence de compétences gériatriques médicales et soignantes, ce malade risque d’être considéré avec hostilité comme un « bloqueur de lit » et d’être mal diagnostiqué et mal soigné. Il en résulte le catastrophique « syndrome de soins inappropriés » qui peut aller jusqu’à une grabatisation « nosocomiale » (due à l’hospitalisation).

Maltraitances à domicile

Le domicile est un lieu de confinement pour la personne devenue fragile, voire dépendante (ayant besoin d’une assistance humaine pour sa vie quotidienne). Il y a perte de liberté pour cette personne et pour son proche aidant. Tous deux risquent la négligence. Et c’est surtout leur faiblesse et leur isolement qui les exposent aux abus. Parmi ceux-ci, les plus fréquents sont :

– les conflits familiaux au sujet de l’argent de la personne dépendante. Vente des biens, détournement de pension ou d’héritage, chantage affectif, refus de payer pour les aides et pour les soins indispensables, maintien au domicile abusif, peuvent s’accompagner de négligences passives ou actives, violences psychologiques ou physiques (séquestrations), privations de citoyenneté, maltraitances médicales. Souvent le proche aidant est autant victime que son parent dépendant.

– « L’influence indue » frappe surtout les personnes isolées ayant quelques ressources. Un « ami qui vous veut du bien » (votre bien) s’insinue auprès de la personne, se rend utile, prend le pouvoir, puis l’argent… et s’en va. Certains « amis » vont jusqu’au mariage pour mieux dépouiller. Cette « criminalité astucieuse » très spéciale est cependant difficile à reconnaître des vraies idylles tardives ou du fréquent « achat d’affection » parfaitement conscient et à respecter.

– Une situation répétitive est celle du fils violent, pathologique, chômeur et divorcé, accueilli par sa mère quand elle était valide. Devenue dépendante, elle subit diverses violences et négligences, mais refuse d’en être éloigné, tandis que le fils refuse de revenir dans un circuit de soins, ce qui serait la solution.

– Les personnes âgées isolées sont aussi des cibles très recherchées pour les escrocs en tout genre, comme pour les démarcheurs de porte à porte, le téléphone, les publicités mensongères, par Internet et par certains artisans dépourvus de déontologie. Là, nous sommes dans le domaine de la délinquance avec abus de faiblesse.

Maltraitances dans la cité

Le caractère inaccessible de certains services publics, comme les transports en commun, l’illisibilité ou l’incompréhensibilité des documents officiels, les contrats ou les notices, sont autant de négligences envers les populations les plus vulnérables. Elles participent à l’exclusion sociale des populations âgées et/ou handicapées.

Briser le silence sur la maltraitance

Se taire sur la maltraitance dont on est le témoin, c’est en devenir le complice. Si nous n’agissons pas, qui le fera ? Pas la victime qui est liée à l’auteur et qui en dépend, qu’il s’agisse d’un parent, d’un professionnel, d’une influence indue, d’une structure. Souvent, elle ne peut s’exprimer, ne sait à qui le dire, voire ne veut pas le dire si l’auteur est un proche.

Le témoin doit pouvoir s’exprimer en confiance. Ne va-t-il pas exposer la victime a plus de maltraitance par des représailles ? Ne va-t-il pas s’exposer lui-même, s’il est professionnel, à des représailles des auteurs, ses collègues ou à des sanctions de sa hiérarchie ? Dans les faits, la protection de la loi n’est pas efficace pour protéger le témoin. Sa déclaration va-t-elle changer le cours des choses ou va-t-elle se heurter à l’inertie administrative ?

Un appel pour maltraitance n’est pas une simple demande d’information et n’est pas une simple réclamation d’usager. Toute maltraitance entraîne une souffrance psychologique qui peut entraîner des conséquences sur l’état de santé, l’avenir social, les finances de la personne, les coûts pour la collectivité. Un système d’appels spécifique est indispensable !

C’est ce qui a été mis en œuvre en France au niveau national, en Wallonie au niveau régional, au niveau local dans certaines provinces d’Espagne et d’Italie. Dès 1994, a été créé en France, un réseau de centres d’écoute associatif : ALMA. ALMA est basé sur le volontariat et sur une éthique.

L’éthique est d’assurer aux appelants la confidentialité, la neutralité, l’indépendance, l’autonomie de la victime, de la compétence dans l’écoute, l’analyse de la situation, le conseil et l’accompagnement de l’appelant et/ou de la victime jusqu’à la résolution de la situation, chaque fois qu’elle est possible.

Chaque équipe de proximité associe des bénévoles : des écoutants sélectionnés et formés spécifiquement, des référents – professionnels retraités ou en activité, souvent experts – venus apporter gracieusement leurs compétences pour lutter contre les maltraitances et des administrateurs qui font la jonction avec les services publics et les autorités locales. Les référents proviennent des professions du droit, de la médecine, du secteur médicosocial et social, de la psychologie, etc. Cette multidisciplinarité est indispensable. Tous les membres de l’équipe reçoivent une formation initiale et continue sur les différents aspects du risque de maltraitance. Aujourd’hui Alma couvre plus des trois quarts du territoire français.

Depuis 2008, le réseau ALMA a obtenu un numéro national d’écoute, le 39 77, géré par l’association HABEO, avec laquelle ALMA va s’associer cette année. L’ensemble de ce « dispositif national d’écoute » est financé par la Direction générale de la cohésion sociale.

Il a traité quatre mille cinq cents situations de maltraitances en 2011. Ce qui n’est, bien sûr, pas suffisant.

Ce système, partout où il existe permet d’offrir aux appelants une écoute empathique et approfondie, une analyse et des conseils pertinents, un accompagnement dans ces situations où existe souvent une grande détresse morale. Ces actions se font en pleine complémentarité avec les services publics de proximité qui ainsi peuvent agir avec plus de pertinence et de rapidité.

Cela évite aux appelants de disposer pour seuls relais soit des services d’information des autorités locales (Conseils généraux), non formés à l’écoute, soit des services de réclamations des Agences régionales de santé. Un appel pour maltraitance n’est ni une simple demande d’information, ni une simple réclamation. De plus, une majorité des faits signalés au domicile ne relèvent ni des seuls services sociaux, ni des services de santé, ni du procureur.

Résumer le traitement d’une situation de maltraitance à la recherche d’une sanction mène à des impasses, sauf pour les auteurs pervers et les délinquants cités plus haut. Dans une majorité de cas, il s’agit en institution de questions structurelles de management et d’objectifs, et à domicile de questions de coordination des intervenants, de prise de conscience, de conflits familiaux, de médiation. Le système de centres d’écoute (help lines) associatifs, indépendants de tout pouvoir apparaît comme une réponse adaptée.

Prévenir la maltraitance

« Prévenir » est toujours mieux que « traiter ». Basées sur l’expérience ancienne et quotidienne des centres, sur les études entreprises sur les facteurs de risque de maltraitances et sur les conditions de la bien-traitance, nous disposons aujourd’hui d’outils de sensibilisation et d’une méthodologie de formations adaptable à chaque type d’équipe et à un grand nombre de publics : services d’aide à domicile et leur encadrement, maisons de soins (Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes – EHPAD), hôpitaux, accueil familial, emploi direct, mandataires judiciaires, directeurs d’établissements, aidants familiaux. Nous assurons aussi des formations de la police nationale.

Cette prévention est efficace à la condition expresse de s’adapter chaque fois aux attentes et aux besoins des équipes, d’assurer une écoute et une analyse des difficultés de l’équipe, d’être valorisantes et non culpabilisantes, ni décourageantes : une méthodologie qui exige un travail « sur mesure ».

Conclusion

La maltraitance est d’abord une question de conscience et de respect. Chacun peut être un jour concerné comme témoin, comme victime, voire comme auteur involontaire. Il doit savoir faire face et pour cela ne pas rester seul. C’est l’intérêt des centres d’écoute.

La maltraitance vient de l’inconscience des besoins et de l’humanité des personnes dont on la charge, de la famille, du professionnel de base, de son encadrement, de sa direction ou des décideurs qui fournissent les moyens en compétences et en effectifs. Si les effectifs sont nécessaires, des effectifs non formés et incompétents peuvent aggraver la situation.

Pour un pays ou une région, disposer d’un réseau de centres associatifs (indépendants) d’écoute, de conseil et d’accompagnement des appels pour maltraitance est un moyen efficace et économique de résoudre ces situations, tout en soulageant les services publics de proximité qui peuvent se concentrer sur leur mission d’intervention pour faire cesser les maltraitances analysées et signalées par ces centres. Cette méthode permet aussi de préserver de tout nouvel abus la victime et l’appelant.

Si nous n’arriverons jamais à zéro maltraitance, cette facilité pour briser le silence, offerte par un numéro national et des centres d’écoute de proximité, permet de faire cesser un grand nombre des cas ainsi révélés.

Le développement des connaissances, issu du travail mutualisé de ces centres d’écoute, permet, de plus, de proposer aux professionnels et aux structures des méthodes efficaces de prévention.

1 403 vues totales

Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Pierre Boutin, Robert Moulias

Thématiques

Maltraitance, Santé, Santé mentale, Violences