Europe assiégée par le pouvoir : politiciens, algorithmes et l’illusion de liberté

Claude VASAMILLET

UGS : 2025011 Catégorie : Étiquette :

Description

Michel Onfray, dans La Nef des fous[1], décrit un Occident grisé de confort et d’idéologies anesthésiantes, dérivant vers une folie collective où la vérité se dissout dans le vacarme des opinions contradictoires. L’Europe vit dans l’illusion de la liberté, sans voir que ce bien-être sert aussi à l’enchaîner. Les algorithmes grignotent peu à peu sa souveraineté et sa vigilance.

Nous vivons une époque de déraison où, comme le proclamait déjà Érasme, « dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois ». Autrement dit, dans un monde où la plupart sont privés de discernement et de vision claire, ce ne sont plus forcément ceux qui détiennent un surcroît de savoir ou de lucidité qui s’emparent du pouvoir, mais bien souvent des hommes habiles à flatter les foules, à manier la provocation, à multiplier les mensonges, à se poser en sauveurs d’une nation prétendument menacée. Des démagogues au verbe haut, capables de créer un spectacle permanent, de simplifier à outrance la complexité du monde et de brandir des slogans comme des étendards.

Ainsi, notre époque admire de faux borgnes, dont la vision est étroite, mais dont la voix, démesurément amplifiée par les écrans et les réseaux, fait trembler les institutions et détourne les peuples de leur lucidité. Ceux qui ont les moyens économiques, technologiques ou médiatiques de soumettre et d’angoisser, façonnant la réalité à leur avantage et tenant les foules sous leur emprise tentaculaire.

L’Europe, prétendue citadelle des Lumières et des Droits, est prise en étau. Elle étouffe, étranglée par la triple poigne du profit, de l’argent-roi et des dictatures qui, tout en se livrant une guerre économique et un semblant de guerre réelle (du moins jusqu’à aujourd’hui !), s’entendent pour mieux nous pressurer, nous autres, pauvres hères que l’on continue à appeler par dérision, « le Peuple souverain ».

L’Amérique d’aujourd’hui nous exhorte, la main sur le cœur, à mieux défendre le « monde libre »… à condition, bien sûr, que nous augmentions nos budgets militaires et que nous remplissions nos arsenaux avec les armes estampillées « made in Usa » !

Cette Amérique qui se targue d’être le phare de la liberté depuis la Déclaration des droits de l’homme et la Constitution de 1787, dérive aujourd’hui dans un paradoxe criant de contradictions. Née sur des principes affirmant l’égalité et la liberté inaliénable de chacun, elle se nourrit depuis ses origines d’une croyance en sa mission divine d’expansion, un mythe ravivé aujourd’hui.

Le 20 janvier 2025, sous le dôme du Capitole, Donald Trump prononçait son discours inaugural, sûr de lui et dominateur à l’orée de son second mandat. Il brandissait à nouveau le slogan Maga, « Make America Great Again », telle une bannière sacrée, promettant le retour d’un âge d’or, sous les applaudissements de ses fidèles et le pouce levé d’Elon Musk, déjà prêt à commercialiser le rêve martien.

Elon Musk, ce richissime illusionniste qui se prend pour Prométhée, mais dont la flamme est alimentée par l’argent public et les faveurs politiques, archétype du mégalomane high-tech, ivre de ses propres visions, persuadé d’être un génie libérateur, alors qu’il n’est trop souvent qu’un businessman opportuniste, l’a appris à ses dépens. Lui qui se croyait intouchable, prêt à défier son propre président, a vite été ramené sur terre, sans même frôler Mars, contraint d’avaler ses rodomontades et de ployer devant le monarque du moment.

Car Musk incarne jusqu’à la caricature cette illusion des ultra-riches qui s’imaginent au-dessus des lois, persuadés de régner sans partage. Or, comme l’avait déjà dénoncé Tom Wolfe en parlant des banquiers de Wall Street, ces soi-disant « maîtres de l’Univers » restent, au fond, des vassaux du pouvoir politique.

Musk n’est pas le seul à mordre la poussière. Nombreux sont ces géants de la finance ou de la tech, gonflés d’arrogance et de milliards, qui finissent par se courber devant la raison d’État, sous peine d’être écartés, laminés ou précipités dans l’oubli. Comme le souligne Gideon Rachman, quand le fracas de l’argent et celui de la politique se percutent, c’est presque toujours la politique qui écrase tout sur son passage.

Regardons la Russie : même les oligarques aux fortunes colossales découvrent bien vite que leurs yachts, leurs palais et leurs milliards ne les protégeront pas s’ils refusent de courber l’échine devant le Kremlin.

Aux États-Unis, Musk, l’homme aux rêves cosmiques, a goûté à cette vérité amère. En octobre 2022, lorsqu’il menace de couper Starlink en Ukraine, croyant tenir le monde entre ses satellites, le Pentagone et la Maison-Blanche le rappellent brutalement à l’ordre, lui faisant comprendre que ses jouets servent d’abord la stratégie de Washington. Rebelote en mai 2023, après ses propos imprudents sur la Chine et Taïwan : Musk ravale ses fanfaronnades pour préserver Tesla, solidement arrimée à Shanghai.

Même celui qui prétend bâtir des empires interplanétaires ne peut oublier que sa fortune repose sur des contrats publics et le bon vouloir de chefs d’État.

Mais revenons-en à Trump en résumant ses propos : « Dès aujourd’hui, une nouvelle vision gouvernera notre pays. Désormais, ce sera seulement l’Amérique d’abord. Chaque décision, qu’il s’agisse du commerce, des impôts, de l’immigration ou de la politique étrangère, sera prise au bénéfice des travailleurs et des familles américaines. […] Eh oui, ensemble, nous rendrons à l’Amérique sa grandeur. »

Mais derrière ces mots enflés, derrière la flatterie incessante adressée au « peuple », se cache une hypocrisie flagrante. Sous ses accents populistes, ce discours ne défend ni les travailleurs ni les familles modestes, mais sert avant tout les intérêts des grandes fortunes, des patrons des GAFAM, des industriels de la défense, et bien sûr, ses propres ambitions politiques et financières.

Il promet de rendre à l’Amérique sa grandeur, mais c’est surtout la puissance des marchés financiers, des grandes entreprises et, avant tout, des secteurs industriels de la guerre qui en tireront profit, tandis qu’il enveloppe son discours dans le vernis trompeur d’un patriotisme de façade.

Ainsi, sous le slogan « Make America Great Again », qui ne promet en réalité la grandeur qu’aux riches, et donc à une infime partie de la nation, se dissimule avant tout la défense acharnée des intérêts des puissants, dont les siens et ceux de sa famille. Pendant ce temps, tous les autres, anesthésiés par une rhétorique enflammée et par les réseaux sociaux qui leur font miroiter un mirage de prospérité et de puissance nationale, deviennent les figurants d’un spectacle savamment orchestré.

C’est toujours la même logique qui se déploie : enrichir les élites, museler la contestation, et transformer le peuple en une foule docile, bercée de slogans et de rêves martiens.

Et l’exemple américain l’illustre jusqu’à la caricature. Plus que circonspects lors de la victoire de Donald Trump en 2016, les patrons d’Amazon, Apple, Google, Meta et Microsoft se sont tous précipités pour le féliciter au lendemain de sa réélection, le 5 novembre. Car ces géants de la tech savent très bien où se trouvent leurs intérêts : au cœur du pouvoir, là où se rédigent les lois, là où se négocient les régulations.

On a même pu lire dans certains médias cette phrase glaçante : « L’homme le plus riche de la planète a aidé Donald Trump à remporter les élections et va désormais tenter d’imposer sa vision du monde à la Maison-Blanche, fondée sur la maîtrise technologique et l’absence de règles ».

Tout est dit. Car derrière les slogans de liberté et de prospérité, se profile une volonté farouche d’échapper à toute régulation, de modeler la société selon les intérêts d’une poignée d’hommes, et de réduire la démocratie à un décor.

C’est ainsi que Trump s’avance vers un fascisme qui ne dit pas son nom, dissimulant ses véritables desseins sous les appels patriotiques et les faux-semblants d’une volonté populaire prétendument souveraine.

Il ressuscite la « destinée manifeste [2]», cette vieille idée du XIXe siècle selon laquelle les États-Unis disposeraient d’un droit quasi divin à étendre leur pouvoir sur la terre et désormais sur les planètes. Une idéologie d’expansion sans limites, en contradiction flagrante avec l’esprit initial de la Déclaration des droits qui posait comme principe que la liberté de chacun devait s’arrêter là où commençait celle des autres.

Aujourd’hui, cette « destinée manifeste » se pare de fusées et d’algorithmes, mais elle n’a rien perdu de sa voracité impériale. Elle participe de ce monde où l’Europe chancelle, prise entre les dictatures et la domination technologique. Et dans ce grand théâtre, nos libertés se réduisent comme peau de chagrin, pendant que nos écrans nous hypnotisent et que la vérité se dissout dans un flux continu d’images et de slogans.

Il faut le dire sans détour : les véritables armes de l’Amérique ne sont plus seulement ses missiles ou ses dollars, mais ses algorithmes, ses écrans et ses réseaux, tous façonnés, contrôlés, dominés par elle. Ces armes, apparemment inoffensives, se retournent contre nous. Elles ne frappent pas bruyamment comme des canons ; elles attaquent nos corps et nos pensées de façon sournoise, prétendant nous divertir, nous informer, nous relier. Elles promettent la liberté, la connaissance, l’épanouissement personnel, mais elles nous enferment dans des bulles, traquent nos désirs, sondent nos peurs, exploitent nos colères.

Elles s’insinuent dans nos pensées, façonnent nos ressentis et instaurent, au plus profond de nos vies, une influence diffuse qui érode peu à peu notre capacité à décider par nous-mêmes. Spinoza nous apprend que la véritable liberté ne consiste pas simplement à faire ce que l’on veut, mais à comprendre les causes qui nous déterminent, afin d’agir en connaissance de ce qui nous influence réellement. Être libre, pour lui, c’est savoir d’où viennent nos désirs, nos peurs, nos choix, plutôt que de s’y abandonner aveuglément.

Or, l’intelligence artificielle agit à l’opposé de cette liberté éclairée. Elle accumule des données sur chacun de nous, analyse nos comportements, anticipe nos réactions et finit par orienter nos décisions sans que nous en ayons toujours conscience. Elle nous présente des choix qui donnent l’illusion de venir de nos propres envies ou décisions. Mais en réalité, ils sont produits par des calculs précis dont le but est de capter notre attention, de nous retenir le plus longtemps possible devant nos écrans, de nous inciter à acheter toujours plus.

C’est ce même univers numérique, façonné par les algorithmes et la quête effrénée de captation, qui devient le terrain où éclate cette violence qui se propage sur les réseaux sociaux, chaque fois qu’une information tronquée ou incomplète se met à circuler.

Il suffit d’une courte vidéo montrant un affrontement lors d’une manifestation, d’une phrase sortie de son contexte prononcée par n’importe qui ou d’une rumeur sur un fait divers, pour déclencher une vague d’indignation où chacun se transforme en juge et en procureur, sans disposer des faits complets ni de la moindre enquête sérieuse.

Les réseaux dits « sociaux » suppriment purement et simplement la place de la presse d’information, celle exercée par des journalistes professionnels formés à vérifier, croiser les sources, enquêter et restituer la complexité des événements. À l’inverse, ils privilégient la réaction immédiate, le cri, l’émotion. Ils érigent en juges suprêmes des internautes souvent démunis des outils, du recul et de la déontologie indispensables pour distinguer le vrai du faux.

Dans cette arène, la nuance disparaît, et la vérité se perd sous le vacarme des clameurs, écrasée par des jugements hâtifs, des fragments de récits déformés et des émotions exacerbées qui prennent la place des faits vérifiés. Chaque information se retrouve noyée dans un flot d’opinions, de rumeurs et de raccourcis, jusqu’à ce qu’il devienne presque impossible de distinguer le réel du fabriqué. Il s’agit là d’une déviation dangereuse : les accusations prennent le pas sur les faits, exposant certaines personnes à la vindicte publique.

Ce phénomène a été tragiquement illustré par l’assassinat de Samuel Paty, cet enseignant français décapité en 2020 après une campagne de haine déclenchée par des mensonges propagés sur les réseaux sociaux. Au départ, une jeune collégienne avait affirmé, à tort, que le professeur avait demandé à des élèves musulmans de quitter la classe avant de montrer des caricatures de Mahomet. En réalité, elle n’avait même pas assisté au cours ce jour-là. Son mensonge, relayé par son père sur les réseaux, avait enflammé la toile, attisé la colère de groupes islamistes, et abouti à un appel au meurtre et à la décapitation de Samuel.

Cette pénible histoire montre, une fois de plus, à quel point il est vital de vérifier les faits avant de s’élancer dans des diatribes meurtrières. Car des informations sorties de leur contexte, tronquées ou inventées, peuvent déformer la réalité jusqu’à provoquer la mort. D’où la nécessité absolue de replacer chaque fait dans son contexte, faute de quoi la parole devient une arme, et le numérique, un terrain de vengeance.

Qu’on ne s’y trompe pas : il n’y a pas de démocratie vivante sans une presse libre, indépendante, et mue par une rigueur déontologique intransigeante. C’est elle qui, par l’enquête, la vérification et la contextualisation, fait barrage à la désinformation et à la haine qui prolifèrent.

Mais là encore, il faut ouvrir les yeux : toutes les presses ne se valent pas. La liberté de diffuser ne garantit pas la qualité ni la vérité de ce qui est écrit ou dit. Une presse libre, oui. Mais pas une presse aux ordres d’intérêts idéologiques ou financiers.

Regardons la France. Vincent Bolloré, magnat breton, a mis la main sur une bonne partie des médias : CNews, Europe 1, Le Journal du Dimanche, Paris Match, et d’autres magazines populaires. Sous son empire médiatique, un discours anxiogène s’est installé, martelant sans cesse la peur de l’« immigré », l’idée d’un « ensauvagement » de la société, et la prétendue perte des valeurs françaises. CNews s’est transformée en tribune quotidienne de l’idéologie conservatrice, voire réactionnaire, donnant la parole quasi en boucle à certains éditorialistes extrémistes.

On y répète à l’envi des chiffres grossièrement exagérés, comme celui qui prétend que nonante pour cent des délits en France seraient le fait d’immigrés, ce que démentent toutes les statistiques sérieuses. On y affirme, sans nuance, que l’islam serait « incompatible avec la République », que les quartiers populaires seraient « des territoires perdus », ou encore que les mineurs isolés seraient tous voués à la délinquance. Autant de contre-vérités qui attisent la haine, nourrissent la peur et servent de tremplin à l’extrême droite.

À cela s’ajoute une recrudescence de propos antisémites et antimaçonniques plus ou moins voilés, insinuant que les Juifs et les Maçons détiendraient des pouvoirs secrets sur la finance, les médias ou la politique mondiale. Ces théories, relancées par certains chroniqueurs ou figures médiatiques, se propagent à la vitesse du numérique, trouvant un écho funeste sur des plateformes où le complotisme prospère.

Les conséquences sont dramatiques : des agressions verbales, des violences physiques, des profanations de lieux de culte ou de réunion, et, surtout, un climat de suspicion et de haine qui fracture la société.

Et Bolloré n’est pas seul sur ce terrain. D’autres titres comme Valeurs Actuelles, Minute ou Breizh Info jouent le même jeu, propageant amalgames, raccourcis et théories du complot.

Il faut aussi évoquer, avec prudence et circonspection, le Réseau Voltaire. Beaucoup y cherchent une voix dissidente et y lisent des analyses qu’ils jugent indépendantes. Mais il est indispensable de rappeler que nombre de ses publications reprennent, parfois sans preuves solides, des récits alternatifs, des hypothèses spectaculaires, voire des thèses complotistes, sans toujours proposer la rigueur d’une enquête journalistique.

Il en va de même, quoique différemment, pour des réseaux comme la Fondation Montaigne ou certains sites d’analyses géopolitiques, économiques ou stratégiques. Certains y trouvent des réflexions sérieuses, mais ces publications peuvent parfois être influencées par des intérêts économiques, politiques ou idéologiques, même si elles ne sombrent pas forcément dans le complotisme.

D’autres plateformes, plus radicales, diffusent également des informations ou des révélations qui ne sont pas toujours agréables à entendre, surtout pour certains gouvernements ou grandes entreprises. On peut penser à des sites comme WikiLeaks, qui ont mis au jour des vérités dérangeantes au prix de lourdes conséquences pour leurs sources.

Ainsi, Julian Assange, fondateur de WikiLeaks, a dû fuir et s’exiler, poursuivi pour avoir révélé des documents confidentiels sur les guerres en Irak et en Afghanistan, ou sur la diplomatie américaine. Son sort, qu’on l’admire ou qu’on le critique, rappelle combien la recherche de vérité peut coûter cher, surtout quand elle dérange puissants et États.

Ne jetons pas la pierre à ceux qui consultent ces sites de bonne foi, assoiffés d’une autre vision du monde. Mais invitons-les à multiplier leurs sources, à exercer leur esprit critique, et à consulter également une presse plus solidement établie, où la vérification des faits, la pluralité des analyses et la transparence des méthodes demeurent des priorités.

Dans ce paysage, France Télévisions (qui comprend notamment France 2, France 3, France info) occupe une place particulière. C’est le service public, financé par l’impôt, soumis à des obligations de pluralisme et de service public. Il s’efforce, tant bien que mal, de proposer une information plus équilibrée, plus factuelle, même si certains l’accusent parfois d’être trop « institutionnelle » ou de pencher légèrement à gauche.

Quoi qu’il en soit, elle demeure un contrepoids précieux face aux chaînes privées très orientées. À l’été 2025, une grève d’une partie des salariés de France Télévisions a eu lieu, pour dénoncer une tentative de privatisation de l’entreprise et alerter sur les risques que cela ferait peser sur la mission de service public et la qualité de l’information.

Tf1, première chaîne privée historique, appartient au groupe Bouygues, avec une ligne éditoriale plus consensuelle et commerciale, mais également critiquée pour privilégier parfois l’émotion et le divertissement au détriment de l’information approfondie. M6, autre chaîne privée, adopte un ton plutôt neutre, mais se concentre avant tout sur le divertissement et la consommation, offrant peu de place au journalisme d’investigation.

Le danger est d’autant plus grand que ces discours ne s’arrêtent pas à la presse traditionnelle. Ils contaminent surtout les réseaux sociaux, lieux où une jeunesse, souvent déconnectée de la presse écrite ou des journaux télévisés, vient chercher ses informations. Des jeunes, fascinés par des vidéos courtes, des mèmes[3] et des « influenceurs » qui diffusent sans filtre ces messages haineux ou ces contre-vérités. Ils finissent par s’y abreuver, convaincus que la complexité du monde peut se résoudre en quelques slogans.

Voilà pourquoi, plus que jamais, il faut défendre une presse libre, mais aussi rester vigilant. Car sans presse rigoureuse et honnête, il ne restera plus que le vacarme des écrans, et la vérité s’y dissoudra à jamais, engloutie par le flot d’émotions et de slogans.

À ceux et celles qui veulent s’informer avec sérieux, il est conseillé de lire Le Monde, Le Monde Diplomatique, Libération, Le Nouvel Observateur, Mediapart, Le Canard Enchaîné, Courrier International, La Croix, The Guardian, Die Zeit ou encore le New York Times.

Mais il ne faut pas non plus négliger d’autres publications solides : The Washington Post, The Atlantic, The Economist, The New Yorker, Politico, Der Spiegel en Allemagne, La Libre Belgique, Le Soir, Wilfried Magazine en Belgique, ainsi que Le Temps, Heidi.news ou la Nzz (Neue Zürcher Zeitung) en Suisse.

Aucune de ces publications n’est parfaite ni exempte de biais, mais elles offrent des garde-fous professionnels, des méthodes de travail rigoureuses et une diversité de points de vue qui permettent au lecteur de se forger un jugement plus éclairé.

C’est à nous, citoyens, de refuser les récits simplistes, et de protéger ce qui fait la noblesse de l’information : la recherche patiente, le doute salutaire et la lumière des faits.

Cependant, si les réseaux soi-disant sociaux sont devenus les haut-parleurs du mensonge, de la haine et de la surveillance algorithmique, ils demeurent aussi, paradoxalement, les fissures qui détournent la censure et permettent aux oppositions de résister et de s’organiser. Car il serait trop facile, et même lâche, de ne voir en eux qu’instruments de domestication.

La viralité qui propage la bêtise peut aussi propager la révolte. Le 13 juin, en Iran, l’assassinat par Israël d’Amir Ali Hajizadeh a fait exploser des messages de joie sur ces réseaux, rappelant que ce commandant n’avait jamais demandé pardon pour l’avion criblé de missiles et rempli d’étudiants en 2020.

Terrifié, le régime a tenté de verrouiller l’accès à Internet comme on ferme une bouche qui hurle. Mais rien n’y fait : le désir de parler, de crier sa rage ou sa joie, trouve toujours une issue et certains espèrent que ces canaux rallumeront les braises des soulèvements populaires qui, en 2023 embrasaient Téhéran et les grandes villes.

Voilà le paradoxe : ces réseaux servent à nous vendre des gadgets et à profiler nos peurs, mais ils peuvent aussi devenir les brèches par où souffle le vent de la liberté. À nous de décider s’ils seront nos chaînes… ou nos armes.

Nos choix sont orientés pour servir des intérêts commerciaux. Ainsi, loin de renforcer notre libre arbitre, l’Ia le réduit elle nous maintient dans l’illusion d’être maîtres de nos vies, alors que nous devenons peu à peu prévisibles et manipulables.

Sous le prétexte de nous connecter au monde, elles tissent autour de nous la toile d’une nouvelle servitude. Et comment ne pas voir surgir, dans ce tumulte, une nouvelle foi ? Car il existe désormais une véritable théologie[4] du numérique, qui prétend offrir salut, vérité et révélation. Cette nouvelle théologie amplifie et remplace, sous des atours modernes, les religions évangélistes qui constituent le socle idéologique d’une Amérique autoritaire et liberticide, prête à sacrifier droits et libertés sur l’autel de ses certitudes morales.

Certains s’imaginent encore que seules les religions traditionnelles, surtout venues d’ailleurs, seraient les plus dangereuses. Erreur fatale. Car la menace la plus insidieuse vient de ces nouvelles croyances technologiques, de ces dogmes qui infiltrent nos vies et s’emparent de nos consciences avec une ferveur missionnaire. Elles promettent le bonheur sur abonnement.

Car dans ces nouvelles croyances, on nourrit l’illusion d’atteindre la connaissance absolue grâce aux données. On croit que tout peut se mesurer et se prédire : nos désirs, nos peurs, nos choix. Les données deviennent ainsi le nouveau Graal, promettant de percer tous les mystères du monde et de nous-mêmes. Mais derrière cette promesse se cache une logique de contrôle, car plus nous livrons nos données, plus nous devenons prévisibles, et donc manipulables.

C’est là la grande illusion : croire qu’en quittant les vieux temples, nous avons cessé d’adorer des dieux. Nous n’avons fait que changer de prêtres et de sanctuaires. Les évangélistes américains voient dans certains leaders politiques ou entrepreneurs visionnaires des figures messianiques, capables de réaliser sur terre les promesses divines. Et dans ces nouvelles églises de verre et de silicium, se forge une servitude bien plus redoutable, car elle avance masquée sous le nom de progrès. Verre, parce que leurs façades translucides des sièges high-tech et de leurs écrans géants laissent croire à la transparence, à la pureté, alors qu’elles ne font que refléter notre fascination et dissimuler les arcanes du pouvoir. Silicium, parce qu’il est la matière première des puces électroniques, du cœur même de cette religion nouvelle qui prétend tout calculer, tout prévoir, jusqu’à nos désirs les plus secrets.

Car là se niche le piège : ces temples modernes affichent la lumière et l’innovation, mais ils œuvrent à capter nos vies, à dresser l’inventaire de nos désirs, à nous plier à une logique froide de chiffres et d’algorithmes. Et nous, hypnotisés par ces reflets, oublions qu’au fond, il ne s’agit pas de progrès, mais d’un pouvoir sans visage, plus absolu et plus silencieux que tous ceux qui l’ont précédé.

Les « rites » religieux sont remplacés par la collecte frénétique de données personnelles, la participation compulsive aux réseaux dits sociaux, la soumission aux recommandations d’algorithmes, la quête d’approbation sous forme de likes ou de recherche de followers. Ce sont des gestes répétés, intégrés à nos vies, qui structurent désormais notre rapport au monde et aux autres.

Cette foi moderne impose une logique de surveillance, de contrôle et d’aliénation subtile sous prétexte de liberté et de personnalisation, elle enferme chacun dans des bulles, nous profile, dirige nos choix, et colonise nos pensées.

La vie n’est pas faite pour être servilement consommée, mais pour être vécue avec éclat, fût-ce dans la pauvreté d’un matin sans gadgets, mais riche de la lumière ardente d’un soleil qui se lève sur des consciences libres.

Nos lois, censées nous préserver, sont bafouées, incapables de faire taire les extrêmes dont le seul dessein est d’ériger le monde de Big Brother d’Orwell : un monde où chaque individu sera scruté, chaque parole une suspicion, chaque comportement une donnée collectée au service d’un pouvoir omniprésent.

Et que font la plupart des dirigeants à travers l’Europe ? Ils s’aplatissent comme des ilotes sous les bottes du capital et des géants numériques. Ils ânonnent des mots creux sur la République, la Démocratie, la Souveraineté… pendant qu’on privatise nos biens communs. Voyez la France, où la droite néo-fasciste rêve déjà comme rappelé ci-dessus de privatiser Radio France, dernier bastion médiatique encore un peu rétif à la grande messe du capital délétère.

Et dans ce bal grotesque où valsent profits, dictatures et politiciens dociles, consentants ou relais des précédents, voilà que les réseaux sociaux entrent à leur tour dans la danse. Des individus sans foi ni loi prétendent nous informer, nous relier, nous libérer, mais diluent la réalité dans un brouillard de messages, de petites phrases trompeuses qui inondent le net.

Tout événement, sitôt survenu, se trouve vaporisé en un effluve empoisonné de doute, de soupçon, de complotisme, s’appuyant sur des « preuves » qu’un simple souffle critique suffirait pourtant à balayer. Chaque fait devient une version parmi mille, chaque vérité se dissout dans le chaudron bouillonnant du relativisme.

Dans ce vacarme, surgissent d’autoproclamés « informateurs », hurluberlus venus de nulle part ou pseudo scientifiques qui se mettent à hurler au loup et déversent sur la toile leurs divagations sulfureuses. À leurs ôtés se pressent les cohortes d’influenceurs et d’influenceuses qui jouent les Cassandre et écoulent contre espèces sonnantes et trébuchantes des avis toxiques, voire franchement mortifères, ajoutant encore une strate au désordre ambiant.

Ils brandissent les illusions du numérique, prétendant avoir trouvé la solution à tout : réduire son poids en dix jours, décrocher l’amour éternel grâce à trois astuces, guérir une maladie grave avec un breuvage miracle, s’enrichir en une semaine grâce à la cryptomonnaie ou à un placement obscur. Et la liste pourrait s’allonger jusqu’à la nausée.

Ce sont ces faux conseils, ces publicités mensongères, sans régulation, que gobent, candides et vulnérables, des foules de naïves et de naïfs, assoiffés de réponses simples à un monde devenu trop complexe.

Aujourd’hui, chaque clic, chaque scroll, chaque recherche en ligne engraisse les géants du numérique, au premier rang desquels Google, qui a trafiqué le système pour capter l’essentiel des revenus publicitaires. Résultat : la presse locale crève la gueule ouverte, étranglée faute de ressources, pendant qu’une poignée d’entreprises détient un pouvoir démesuré sur ce que nous voyons, lisons, pensons… et achetons.

La Commission européenne menace enfin de siffler la fin de la récré, prête à démanteler l’empire publicitaire de Google. Mais déjà, les lobbyistes s’agitent, prêts à tout pour défendre leurs profits. Sans une opinion publique vigilante et offensive, le risque est grand que ces empires continuent d’étouffer la vérité sous le poids de leurs algorithmes et de leur soif de domination.

Les écrans tuent l’empathie de nos enfants et de nos adolescents, ils hypnotisent et paralysent la pensée critique, devant eux, le doute, jadis noble outil des esprits libres, paraît désormais suspect. Ainsi le numérique, au lieu d’émanciper, devient une fabrique à illusions, où l’esprit critique s’étiole, et où le mensonge prospère dans le vaste champ de bataille sans foi ni loi, que sont nos plateformes et nos flux d’informations en ligne.

Là est l’embûche, dans ce déferlement d’images, d’alertes, de notifications, qui émousse notre réflexion. Notre esprit lucide s’endort et nos émois se transforment en émojis furtifs, vidés de leur sens premier, qui est d’exprimer la profondeur d’une sensation, de tisser un lien véritable, vivant, humain. Et nous, que faisons-nous ? Rien. Nous restons assis dans nos canapés, ventres ronds, cerveaux baignés de séries et de notifications. Nous ne résistons pas, parce que résister, c’est risquer de perdre le confort de nos gadgets, de nos objets connectés, de nos avatars.

Résister, c’est bousculer l’ordre de nos existences et nous tremblons à l’idée de secouer nos habitudes, si solidement installées.

Résister, ce n’est pas fuir dans la montagne ou se terrer dans la forêt loin de tout. Résister, c’est bousculer l’ordre de nos existences, refuser la passivité, secouer nos habitudes, si solidement installées. C’est aussi écrire pour contrer toutes ces illusions, ces mensonges, ces manipulations qui nous enchaînent, et réaffirmer haut et fort notre liberté de penser, de douter, d’espérer. Car, reconnaissons-le, nous ne pouvons ni ne pourrons plus nous séparer de ces artefacts modernes qui, il faut bien l’avouer, nous facilitent la vie et nous séduisent par leur attrait.

Non, il ne s’agit pas de rejeter ces outils, mais d’en faire un usage intelligent et limité. Il nous faut apprendre, et surtout apprendre à nos enfants, à s’en servir utilement, avec circonspection. Il ne s’agit pas de refuser le progrès, mais de refuser que ses machines, ses algorithmes et ses interfaces nous réduisent à de simples exécutants dociles, privés de jugement, de liberté et de poésie.

Allons-nous nous laisser submerger par cette vague mortifère ? Allons-nous continuer de croire aux sirènes d’un progrès qui nous anesthésie et nous a déjà domestiqués ?

Car c’est bien là le dilemme, dire non supposerait de renoncer à un certain confort matériel, pour conquérir un confort authentique, celui qui nourrit l’esprit et élève le cœur. Un confort fait de lucidité, de liberté intérieure, de liens sincères et de moments intenses où la vie se goûte sans artifice.

Ce serait choisir de vivre debout, insoumis, même au prix d’une frugalité qui ne signifie pas misère, mais sobriété choisie : se contenter du nécessaire, savourer l’essentiel, préférer la lumière d’un regard, la beauté d’un paysage ou la chaleur d’une conversation au clinquant des gadgets et des possessions superflues.

Car le vrai confort, celui-là, ne s’achète pas. Il se construit dans la dignité, dans la cohérence de nos actes, dans la joie farouche de refuser d’être esclave, fût-ce au milieu d’un monde repu, mais anesthésié.

L’Amérique nous révèle crûment que la « démocratie représentative » a ses limites. Elle n’empêche pas la domination : elle la consacre. Elle crée des potentats richissimes, entourés de leurs thuriféraires, tandis que nous devenons peu à peu des esclaves consentants.

Alors, réagissons. Grippons la machine. Mettons du sable dans les rouages de ce système d’exploitation. Que chacun y songe : comment le rendre inefficace ?

Je n’ai pas la solution, non. Mais nous pourrions la trouver ensemble, par le dialogue, l’exemple, et surtout par la joie farouche de vivre sans chaînes.

Car la vie n’est pas faite pour être servilement consommée, mais pour être vécue avec éclat, fut-ce dans la pauvreté d’un matin sans appareils, mais riche de la lumière ardente d’un soleil qui se lève sur des consciences libres.

 

 

[1] Michel Onfray, La Nef des fous, Paris, Bouquins, 2021.

[2] Sylvain Courage : « Les États-Unis sont nés de cette croyance en leur mission divine de s’étendre partout », Revue Esprit, juin 2025.

[3] Les mèmes sont parfois, au départ, de vraies informations, mais ils sont massivement repris, déclinés, détournés et recyclés à l’infini, jusqu’à devenir des vérités de pacotille. Ils réduisent la complexité du réel à une image-choc, qui amuse, divise ou indigne, mais surtout qui dispense de penser.

[4] La « théologie du numérique » signifie la croyance que l’ensemble des systèmes interconnectés, données, réseaux, algorithmes, intelligence artificielle, etc. qui façonnent désormais notre quotidien, peut résoudre tous nos problèmes : économiques, sociaux, psychologiques et même existentiels.

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2025

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Thématiques

Complotisme, Désinformation, Éducation aux médias, Esprit critique, Réseaux sociaux, TIC, Aliénation par la technologie, GAFAM, Illusion de liberté en Europe, Liberté individuelle, Manipulation, Perte d’autonomie, Pouvoir politique, Servitude, Surveillance accrue

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