Et si toutes les questions n’avaient pas de réponse ?

Marc Mayer

 

UGS : 2012011 Catégorie : Étiquette :

Description

L’objectif de mon ouvrage Identités laïques ? vise à creuser cette question du charpentage entre « l’humanisme politique » et « l’humanisme philosophique » avec des intervenants venus du monde académique, culturel ou littéraire afin d’illustrer nos interrogations, en débattre et s’ouvrir à une pensée élargie faite d’écoute, de compréhension et de tolérance.

Comment introduire le débat ?

« L’esprit humain produit une double pensée, l’une symbolique/mythologique/magique, et l’autre rationnelle/logique/empirique. L’une est toujours d’une certaine façon en l’autre (en yin-yang), mais c’est dans la première que l’analogie subit ses moindres contrôles et trouve son plein essor ; c’est dans la seconde que l’analogie est la plus contrôlée et réprimée. »

« […] L’homme n’est jamais en adéquation avec lui-même, mais est traversé d’une fêlure par où s’écoule une histoire inépuisable. »

Dans sa relation de personne à personne, le conseiller laïque me semble illustrer une des opportunités que nous offre la reconnaissance de la laïcité belge : entendre et évoquer la spiritualité d’une partie de plus en plus importante de la population.

Pourtant, parler de spiritualité est souvent critiqué dans le monde laïque, car on a toujours tendance à assimiler la spiritualité à la religion. D’aucuns estiment que la spiritualité renvoie à la notion d’âme et, n’y adhérant pas, considèrent qu’il s’agit du domaine réservé aux religions. Ils parlent de « spiritualité chrétienne » ou de « spiritualité juive »…, de « spiritualité de l’islam ». À la rigueur ils admettent une « spiritualité bouddhique » même si le bouddhisme est, dans son principe, plus une philosophie qu’une religion.

Ce n’est pas faux, mais cette assimilation entre religion et spiritualité est réductrice, à notre sens. Elle ne répond plus à la réalité sociale qui veut que nous n’identifiions plus aujourd’hui nécessairement la spiritualité à une religion organisée. Nous pouvons même les opposer.

« Entendue au sens le plus large, la spiritualité n’est pas un département de la théologie, de la religion en plus fin, mais une qualité de présence à soi, une manière de vivre avec internité. »

En quoi la spiritualité se distingue-t-elle de la religion ?

Si la spiritualité implique un mode d’accès direct à la présence du Divin, alors on considérera cette expérience intérieure, ou expérience mystique, comme une approche spirituelle. Elle diffère d’une approche intellectuelle, propre à la raison d’un concept, comme celui de Dieu. Elle se distingue aussi de l’approche morale recourant à l’idée de Dieu pour donner une justification à l’idée même de devoir (E. KANT dans La Critique de la Raison pratique).

Le lien entre une religion organisée et la mystique qui lui est rattachée est très ténu. La mystique n’est pas nécessairement dogmatique – au sens où le concept a pris une connotation négative assez tardivement dans l’histoire de la philosophie – et très souvent les paroles des mystiques ont des allures franchement hérétiques.

On le constate, il peut très bien y avoir une spiritualité en dehors ou dans le cadre d’une religion établie : la mystique. Il peut aussi très bien y avoir spiritualité et incroyance.

Évidemment, l’incroyance existe.

On entend par athéisme une doctrine qui se veut sans-dieu, ce qui signifie, soit que l’athée refuse la croyance à l’existence de Dieu, soit qu’il nie son existence sans pour autant nier qu’il y ait des valeurs dans les traditions religieuses (COMTE SPONVILLE parle de « fidélité », BOLLE DE BAL se dit « laïque chrétien »,…).

On entend par agnosticisme, le fait de ne pas nier qu’il y ait dans les traditions religieuses des valeurs tout en suspendant son jugement quant aux affirmations tenues par la religion.

En ce sens, l’agnostique peut (nous connaissons des agnostiques à tendance ou à hypothèse athée) admettre qu’il existe un Absolu, tout en le déclarant totalement inconnaissable et inaccessible. Cet absolu est alors souvent vécu, ici et maintenant, dans l’immanence.

Agnostique ou athée pourront se reconnaître dans un humanisme philosophique qui est art du questionnement bien mené, c’est-à-dire qui permette d’apprendre à être soi-même son propre philosophe.

Peut-on encore parler de spiritualité quand on se place sur le terrain de l’humanisme philosophique ?

Si on entend par spirituel ce qui a rapport à l’esprit, on l’oppose aussi à la matière. Les religions chrétiennes appuient leurs doctrines sur cette opposition corps-esprit et en font glisser le sens vers ce qu’elles appellent un principe intérieur de vie, lui-même gouvernant et guidant chaque individu. Le laïque, dès lors qu’il creuse son humanisme philosophique, va énoncer l’hypothèse moniste : tout est matière. Ceci ne l’empêchera pas de relever la primauté de l’esprit.

Il n’y a pas de laïcité sans pluralisme (humanisme politique) et pas de spiritualité laïque (humanisme philosophique) sans transcendance horizontale. La spiritualité comme questionnement sur le sens de la vie a été confisquée par les religions qui imposaient leurs dogmes et leurs croyances.

Nous savons qu’il est possible de différencier la religion, comme institution, et les croyances de chacun d’entre nous, et nous savons que la croyance en tant que telle demeure dans l’incertitude. Une spiritualité confondue avec le religieux est un facteur d’intolérance radicale.

La critique de la religion a montré sans difficulté le danger qu’elle représente à incliner les hommes à la résignation, à la passivité et à la dépendance. Être libre, c’est être responsable et devoir s’assumer par soi-même. Et s’il est un reproche que l’on a souvent adressé à la religion, c’est bien de saper par avance l’autorité trouvée en soi-même. De faire douter de nos propres lumières en les opposant à la foi.

Si la religion est culturelle et collective, la foi et la recherche de sens sont éminemment universelles et individuelles. Croyant ou non, religieux ou non, nous sommes tous plus ou moins touchés par la spiritualité, dès lors que nous nous demandons si l’existence à un sens.

Le conseiller laïque est souvent témoin de ce questionnement qu’il renvoie à son interlocuteur comme un miroir dans lequel ce dernier peut retrouver lucidité (mot qui nous ramène au sens de « lumière » et que d’aucuns vont préférer à « spiritualité »).

Il est aujourd’hui nécessaire de distinguer religion et spiritualité, car elles ont cessé de se confondre. La religion conserve encore largement sa dogmatique, la spiritualité peut très bien s’en passer et c’est même ce qu’elle fait très largement. La religion peut se replier sur sa morale et ne se proposer justement que comme une morale religieuse. La spiritualité est davantage ancrée sur une quête métaphysique que sur la recherche de repères moraux sécurisants pour la conduite de la vie. Deux étymologies sont généralement données au mot religion

Le mot viendrait de religare, c’est ce qui relie les hommes à Dieu et donc aussi les hommes entre eux. On parlera de lien social : la communion en des valeurs partagées par l’ensemble des individus constituant la communauté, la société.

Deuxièmement, le mot viendrait de relegere, c’est-à-dire, relire, recueillir. C’est en relisant, en recueillant les mêmes textes, les mêmes paroles qu’on finit par communier dans les mêmes croyances ou les mêmes idéaux. On peut parler ici de fidélité à un patrimoine qu’on a recueilli, qu’on partage et qu’on transmet à la génération suivante.

Le mot religion peut s’interpréter comme ce qui relie, et ce qui lie à nouveau. Ce qui établit un pont ou rétablit une ancienne alliance. Cependant, toute la question de savoir ce qui est lié et en quoi consiste le lien.

Il est évident que ce qui a été relu et ainsi transmis (ici présenté comme le second sens du terme) aux générations successives, relie (pris ici dans son premier sens).

La pratique religieuse, le rituel, effectue une répétition de la révélation première et réaffirme l’appartenance du fidèle à une tradition. La religion ne saurait être séparée de ses rituels.

La laïcité organisée peut certes redécouvrir, créer ou organiser des rituels (fête de la jeunesse laïque…). Elle peut aussi relier les individus quand la parole se fait écoute.

Le conseiller laïque apporte à l’autre une présence fraternelle (au sens laïque du terme) qui est faite d’écoute et d’empathie. La laïcité philosophique ne saurait s’incarner sans la relation à l’autre qui s’inscrit dans une approche globale et digne de la personne avec qui on aura appris à communiquer et à comprendre les valeurs et les aspirations proprement humaines qui participent conjointement du regard-écoute-horizontal .

Il s’agit de valeurs au sens existentiel du mot. Et c’est bien parce qu’elles sont vécues dans l’immanence de notre conscience individuelle que nous parlerons de « spiritualité » : sa culture (valeur de l’intelligence), sa perception de l’harmonie du monde (valeur poétique), sa moralité (valeur morale), son besoin de lucidité (valeur éthique).

C’est l’expérience de la vie qui mène l’homme à se poser d’incessantes questions, à rechercher la vérité et à progresser dans l’existence : s’individuer pour participer au « sens commun ».

Être au monde, c’est comprendre aussi que toutes les questions ne trouveront pas toujours une réponse.

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Marc Mayer

Thématiques

Humanisme, Laïcité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions, Spiritualité