Et si nous nous entendions sur l’intolérable…

Agora Pensée libre
avec la participation de Jacques SOJCHER

 

UGS : 2018001 Catégorie : Étiquette :

Description

André Glucksmann  disait toujours : « Chaque fois que l’on a voulu s’entendre sur le bien, on s’est trompé ». Il serait intéressant de mettre, sur papier, dix ou douze points, pour expliquer ce que l’on trouve de parfaitement inacceptable.

Déjà, il y existe une différence entre l’intolérable local et l’intolérable universel. Par exemple, si un enfant, qui a faim, vole une pomme, on va lui couper la main, mais l’on dira : « C’est normal, car c’est conforme à la justice du pays ». Ne pourrait-on imaginer proscrire certaines choses de manière universelle ? L’idée serait de voir, ensemble, si l’on peut, émettre un certain nombre de cas, de l’ordre de l’intolérable, de façon à les voir universellement intolérables.

À chacun sa dose d’intolérable : il y a des variables qui dépendent de notre culture individuelle et collective, de notre classe sociale, de notre appartenance religieuse ou laïque, du lieu où nous vivons. En Belgique, en France, en Pologne, ce n’est pas la même chose, en Hongrie non plus, et certainement pas en Iran ou en Arabie saoudite. Il y a une variable importante, par rapport à cette question : nos contextes et la géographie, où se pose, différemment, cette question.

Dans un premier temps, on évoquera ce qui est intolérable pour Jacques Sojcher. Du plus intime – et le plus subjectif –, pour s’élever vers quelque chose de plus général, de plus universel.

De l’inacceptable à l’intolérable, une classification graduelle

Il y a inacceptable et intolérable. L’intolérable étant, bien entendu, le degré le plus élevé.

Au premier degré de l’intolérance, on trouve une première « trinité »

L’hypocrisie, ou sa forme moderne : la politesse. C’est-à-dire la comédie des représentations. Il y a, ensuite, une hypocrisie différente, qui est celle de « se donner pour ce que l’on n’est pas ». C’est la pratique de la mauvaise foi, par besoin de reconnaissance ou par arrivisme mondain. Il s’agit de la version soft de l’intolérable.

La vanité qui consiste à se mettre en évidence, – on ne parle pas ici d’orgueil –, qui est la figure du « grand écrivain ». Généralement, quand un écrivain est vraiment grand, il ne prend pas la figure du grand écrivain, ou du grand artiste, ou du grand penseur, ou du prophète, ou du gourou. On en connaît, aujourd’hui, différentes figures, spirituelles ou politiques, d’un ego surdimensionné. La vanité n’est pas un mauvais signe, mais si on rencontre une personne hypocrite ou pleine de vanité, on ne la fréquente pas. On est entre l’inacceptable et l’intolérable.

L’ennui est une variante de l’apathie. Rester une soirée à écouter des gens qui nous ennuient, même s’ils ont un diplôme de docteur en physique, est intolérable. Il n’y a pas de raison de se punir, de se laisser ennuyer de cette manière. Comment est-ce que des gens de bonne volonté peuvent passer leur temps à s’ennuyer, au lieu de s’en aller et de dire qu’ils en ont assez ? L’ennui peut être intolérable et peut même aboutir à une rupture : une femme a beau avoir toutes les qualités, être belle, intelligente, mais si elle nous ennuie, après avoir dit dix mots, pourquoi rester avec elle ?

Dans la seconde catégorie d’intolérance, nettement supérieure, on retrouve :

Ne plus être aimé et être brusquement abandonné. On peut, bien sûr, être l’abandonneur, mais il y a une dialectique de l’abandonné et de l’abandonneur qui est insupportable, puisque l’on découvre un type de solitude : la solitude due aux défauts d’amour.

La solitude. On ne parle pas, ici, de la solitude « consentie », de celui qui veut se retirer pour écrire, pour penser, pour se retrouver, et qui, une fois finie sa retraite, retrouve sa famille, retrouve ses enfants, retrouve sa compagne. Mais la solitude des gens seuls qui n’ont pas choisi cette solitude. La solitude des plus démunis, la solitude des gens vieux qui n’ont plus personne et qui attendent la fin des jours… Celle-là est inacceptable.

Cette solitude personnelle de ceux qui souffrent, cette souffrance due à la solitude et aux défauts d’amour est intolérable.

La trahison de l’amitié est le summum de l’intolérable. Dans l’amitié, il y a une sorte de gratuité qu’il n’y a pas dans l’amour. Dans l’amour, il y a un facteur de désir, de sexualité et de fragilité qu’il n’y a pas, normalement, dans l’amitié. Un ami qui trahit est une cause de grandes souffrances. Toutes les valeurs que l’on avait sont remises en question, la complicité que l’on avait, la connivence que l’on avait… On a une lecture rétrospective de sa vie, comme dans l’abandon.

Le troisième degré d’intolérable est le rejet

Le rejet de l’autre, sous toutes ses formes, dont les plus pathologiques et inacceptables sont : la xénophobie, le racisme –, que cela soit l’anti-islam, l’antisémitisme –, et la misogynie. Toutes ces formes d’exclusion de l’autre, où l’autre, parce qu’il est « autre », est rejeté, est intolérable.

Contrairement à Éric Clemens, Jacques Sojcher pense que la guerre est la généralisation, la globalisation de rejet de l’autre, d’une notion, d’une nation, d’une religion, d’une politique. Il y a, dans la guerre, l’extension de ce type de rejet de l’autre, avec des conséquences universelles, et pas uniquement locales. C’est la violence politique. C’est la violence religieuse. C’est tout ce qui détruit la vie.

Le rejet de la vie

Tout ce qui est nuisible à la vie, tout ce qui détruit la vie est intolérable. Tout type de violence dont on hérite aujourd’hui, avec Daech, ou d’autres types de violences où la fascination de la mort a pris le dessus, le rejet de la vie, le rejet de l’Occident, etc. Toutes les cultures – si on peut appeler cela des cultures – de la mort et de la destruction sont intolérables, parce qu’elles nous menacent individuellement et collectivement. Elles sont dévitalisantes.

Les passions négatives

Le ressentiment, la haine, la jalousie, la culpabilité, tout ce qui détruit la personne et son entourage, tout ce qui empoisonne l’existence est intolérable. C’est la psychologie, la psychopathologie, ce que Spinoza appelle les passions négatives. Ces passions négatives, dites « passives », nous mettent dans un état de tristesse. Ce qui nous dévitalise, dans nos vies personnelles et collectives, et c’est intolérable.

Dans la dynamique philosophique de Spinoza, il y a d’autres passions dites « actives » – activées par la raison qui les réfléchit, qui les raisonne, qui les sélectionne – ; les bons affects sont : la générosité, le progrès moral, psychologique et intellectuel, le partage. Et lorsque ces passions-là nous affectent, elles nous font grandir psychologiquement, intellectuellement, et nous donnent la joie, la connaissance de ces passions sélectionnées, mais dans un état de joie.

Beaucoup d’hommes et de femmes s’accommodent de l’intolérable et tolèrent l’intolérable, c’est-à-dire qu’ils tolèrent leur propre dévitalisation, et la dévitalisation de leur entourage, d’un groupe, d’une culture, etc.

La médiocrité des « biens assis », des « bien-pensants »

Ce que Nietzsche appelle, dans le prologue d’Ainsi parlait Zarathustra, le dernier homme, Der letzte Mann, qui annonce le « surhomme » – celui qui se dépasse, le créateur, pas un Superman, l’Ubermann, l’au-delà de l’homme – et, comme la foule lui dit : « On s’en fout », il leur parle du dernier homme qui est plébiscité. Le dernier homme est celui qui ne se pose plus de questions, qui est content de son sort… L’homme unidimensionnel de Marcuse reprend la même idée. Celui qui a une bonne conscience, un égoïsme radical et bien portant, il s’en fout de tout, tout va bien, « point barre ». Il est passif et est prêt à accepter tous les génocides, puisqu’il va bien. Le monde s’écroule, mais il va bien. C’est l’égoïsme ordinaire qui peut être amplifié, car il en existe plusieurs degrés. C’est l’égoïsme de la médiocrité.

L’apathie est une variante de la médiocrité

Par manque de passion, on accepte le quotidien sans projets ni individuels ni politiques ni collectifs. Dans le Manifeste du surréalisme, André Breton l’exprime très bien, à travers cette phrase magnifique :

« Le quotidien, cette histoire à dormir debout ». Le quotidien peut être insupportable, et c’est l’une des raisons pour laquelle il y a autant de divorces. À un moment donné, le quotidien devient invivable, d’autant plus que, comme la durée de vie augmente, la fidélité conjugale – qui devait durer vingt ou trente ans – va durer cinquante ou soixante ans, ce n’est pas la même chose. L’aventure n’est plus l’aventure ; le merveilleux n’est plus merveilleux et nous entrons dans une espèce d’affadissement, de perte d’énergie du quotidien, d’apathie.

Des intolérables facettes de la proclamation de « la vérité », des monothéismes, de la mort et des messages de consolation de certaines religions

Proclamer la vérité est une violence intolérable

Il s’agit de certaines personnes qui pensent détenir « la vérité » et qui ont des certitudes. Quel ennui !

Voici un exemple religieux, qui pourrait être laïque aussi –, personne n’étant exempt de ce mignon pêché de certitude et de vérité – : dans un numéro intitulé Où va Dieu ? C’était il y a une dizaine d’années, il y avait un panel avec le catholique de service, le protestant, le Juif religieux, l’athée, l’imam de Marseille et Jacques Sojcher. Lors de cette rencontre, il s’est dit des choses intelligentes, voire intéressantes, et le fait que Jacques Sojcher soit juif ne semblait pas déranger l’imam. Mais lorsqu’il a dit qu’il était athée, l’imam s’est étranglé, est allé vers lui, comme s’il lui avait donné des coups et lui a dit : « Ce n’est pas possible, vous ne pouvez pas être athée. » Jacques Sojcher lui répondit qu’il était pourtant bien athée. L’imam s’écria :

« Ce n’est pas vrai, comme Juif, vous ne pouvez être athée ! » Ce dernier lui répondit qu’il respectait son point de vue, mais que c’était pourtant la vérité. Alors, l’imam tendit son doigt vers lui en disant : « Monsieur, ce n’est pas un point de vue, c’est ‘la vérité’ ! ».

À partir du moment où quelqu’un pense détenir la vérité, que l’autre a des fictions, qu’il a des certitudes, qu’il a des incertitudes, il n’y a plus de dialogue. Le fait de proclamer la vérité est une violence insupportable. Il s’agit d’une forme majeure de violence qui est intolérable.

La vérité qui mène à la pureté est intolérable

La variante de la vérité, c’est le bien. On est pur, mais la pureté mène au crime. Les nazis étaient purs : c’est la race aryenne, c’est la pureté. Toute morale de la pureté désigne l’impureté, et nous voilà placés dans la catégorie des impurs. Il faut se méfier tant de la vérité que de la pureté, car elles sont toutes les deux intolérables. Vive les impurs !

La pureté maritale est une idée épouvantable, voire intolérable

L’exemple type de la pureté est la vierge Marie. Elle est à la fois vierge et mère. Deux mille ans de dépression… La femme sera vierge et mère ! Et si on ajoutait « putain » à « vierge et mère » ? Il ne faut pas pour autant passer à la débauche, mais la figure même de la pureté, associée à la maternité, est une très mauvaise nouvelle. C’est intolérable. On ne frappera pas les gens qui le pensent, mais on ne les fréquentera pas, car il est impensable qu’un dialogue puisse s’installer, lorsque quelqu’un « a » la vérité, car le débat malheureusement s’arrête.

Dieu, en tant que monothéisme, est une idée intolérable

Dans un débat laïque – on peut le dire, mais avec un bémol – Dieu est intolérable, sans vouloir « jeter l’enfant avec l’eau du bain ». Dieu est le personnage, au hit-parade de l’histoire, le plus important de tous les temps. Personne ne le bat. La Bible est le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre. L’idée de Dieu ne doit pas être rejetée, car elle a insufflé des œuvres d’art, des romans, une morale, une manière de vivre, l’amour, la musique, etc.

« Qu’aurait-on fait sans Dieu ? Nom de Dieu, on se le demande ! »

Ce qui ne va pas, c’est la personne de Dieu, c’est le monothéisme. Ce sont tous les monothéismes : le monothéisme juif, le monothéisme chrétien et le monothéisme musulman. Il y a, à chaque fois, un message d’amour indéniablement, mais il y a, à chaque fois, un message de violence.

Dans le judaïsme, si on ne suit pas les commandements de Yahvé, il arrivera une malédiction, à soi-même, mais aussi aux générations futures. La bénédiction qui existe est assortie, immédiatement, d’une série de malédictions.

Dans le christianisme, religion vantée comme une religion de l’amour, Jésus débauche des pères de famille : les apôtres quittent leurs enfants et leurs femmes pour le suivre. C’est, comme l’a montré Alain Badiou, pour Paul de Tarse, la figure du militant. Le militant, communiste ou chrétien, abandonnant tout pour une noble cause, semble intolérable. L’abandon d’un proche pour une cause hypothétique est intolérable.

Dans l’islam, dans le Coran, après l’avoir lu et relu, il y a – pour être gentil – vingt pour cent d’amour et quatre-vingts pour cent de violence contre les chrétiens, contre les Juifs et contre les athées ou les agnostiques. Le nombre de supplices qui les attend est extraordinaire : ils vont être brûlés, ils vont être mutilés, ils vont être déchirés… Un athée, c’est la peste. C’est inacceptable. Non pas la croyance, en elle-même, mais l’une des formes que la croyance peut prendre, qui n’est pas qu’amour, mais qui est aussi violence.

La monogamie établie par les monothéismes est un message épouvantable et une aberration

Dans le judaïsme, il n’en va pas de même pour les patriarches, puisqu’au départ, il faut croître et perpétuer. Ce qui importe, c’est la fécondité. Une femme qui n’est pas féconde – que ce soit Sarah, que ce soit Rachel, que ce soit Léa, que ce soit Déborah – dira à son mari : « Va faire des enfants avec ma servante ». Dans l’Exode, avec Rachel, l’enfant de la servante accouche sur les genoux de Rachel. C’est une mère porteuse. C’est bien plus tard que la monogamie va s’installer.

La monogamie est un épouvantable message, car c’est une aberration radicale. Évidemment, on peut être monogame toute sa vie avec mille fantasmes, mais, normalement, l’homme et la femme ne sont pas faits pour être monogames. C’est une aberration radicale qui entraîne des dégâts considérables.

La mort est intolérable

La mort, sous toutes ses formes, même si elle est naturelle. Sa propre mort, la mort des proches est insupportable. On se résigne, car c’est dans l’ordre des choses. On se dit que quand on meurt à nonante ans, ce n’est pas la même chose qu’à trente ans. Il suffit de relire Ionesco, Le Roi se meurt, il a deux cent trois ans et dit : « Je suis né hier, et je meurs déjà maintenant ! »

Et, évidemment, il y a la mort planétaire, celle de tous les génocides : le génocide arménien, la Shoah, tous les génocides qui existent, encore aujourd’hui, sont insupportables. La mort donnée, la destruction et même la passion de la mort, la passion de tuer, l’extermination de l’autre…, tout cela est insupportable. Qu’il s’agisse de la mort individuelle ou de la mort collective. Le grand message de la consolation de certaines religions est intolérable !

Dans toutes les cérémonies funèbres auxquelles on peut assister, qu’elles soient juives, qu’elles soient chrétiennes…, les paroles consolatrices du prêtre ou du rabbin, même bienveillantes, on peut les recevoir comme une injure personnelle. C’est insupportable. « Il sera ‘bien’, après… Il va se reposer… Il sera dans l’autre vie… ».

« Mais, non, il est mort à tout jamais ! Et, décomposé, il vit dans notre mémoire, ne racontez pas de blagues ! » On ne veut pas de cette consolation qui humilie, elle est insupportable. On la tolère, mais on ne veut pas de ce discours mensonger, parce que c’est une consolation terrible.

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Thématiques

Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Questions sociales, Religions

Année

2018