La solitude face à l’intolérable

Agora Pensée libre
avec la participation de Jacques SOJCHER

 

UGS : 2018002 Catégorie : Étiquette :

Description

L’hypocrisie, la vanité, le jeu, la mondanité, le fait de ne plus être aimé, la trahison de l’amitié, le rejet de l’autre, la solitude, la médiocrité, l’égoïsme ordinaire, l’apathie, l’ennui, les gens qui ont la certitude dans la vérité, les dieux intolérables qui ouvrent la porte à toutes sortes de violences, le tout lié à cette consolation, et la mort sont des mots-clés qui viennent à l’esprit lorsque l’on évoque l’intolérable. Si l’on reprend le mot « mort », on pourrait y mettre un « s »… « Ennui » pourrait, quant à lui, se mettre au pluriel, et de la même manière la médiocrité, la trahison, l’amitié… De sorte que, de temps à autre, on arrive à une catastrophe ou, a contrario, on obtienne une clarification.

Pour l’hypocrisie, Molière a montré qu’il était, par moment, « socialement » impossible de vivre sans. C’est le phénomène d’Alceste… On est obligé de serrer la main des gens, alors que la seule envie est de leur écraser la main sur le nez. Mais, cela dépend du lieu, du contexte, des circonstances…, d’où la complexité.

L’important, dans la phénoménologie des histoires insupportables rencontrées dans la vie quotidienne, est de se demander ce que l’on en fait. Comment réagit-on ?

Les philosophes disent que, sur mille personnes qui critiquent la vertu, on ne trouvera qu’un seul individu qui sera réellement vertueux. Il en va de même pour les gens qui nous ennuient…, mais on a une recette : il suffit de ne pas les fréquenter.

À partir de tous ces éléments mis en exergue, il serait intéressant pour tout un chacun de s’interroger, d’intervenir, de réagir, de s’exprimer en toute liberté sur l’intolérable, et sur ce qui peut miner et gangrener sa vie.

L’absence de sens dans la vie et la perte d’appartenance à une communauté, ou le desonor, sont toutes deux intolérables

Nietzsche est connu pour sa fameuse phrase : « Dieu est mort ». Il faut la remettre dans son contexte, au paragraphe 125 du Gai Savoir de 1881. Un homme s’avance, avec une lanterne, en plein jour, et dit : « Dieu est mort, Dieu est mort ! ». Des consommateurs, à une terrasse, lui disent :

« Mais espèce de crétin, qu’est-ce que tu racontes, on sait tous que Dieu est mort, avec quoi tu viens ? »« Dieu est mort », cela ne veut pas dire qu’il est mort de maladie, mais la plausibilité de Dieu est morte, la plausibilité de Dieu n’existe plus. Un peu plus loin dans le livre, le même homme attrape une dépression nerveuse, parce que si Dieu est mort, il n’y a plus de Nord, il n’y a plus de Sud, il n’y a plus d’Est, il n’y a plus d’Ouest. Il n’y a plus de boussole. Il faut inventer, soi-même, la boussole. Il est compréhensible qu’il soit intolérable, pour un croyant, de perdre ses repères. C’est terrible : il avait des repères et ils sont perdus. L’absence de sens dans la vie est intolérable.

Deux grandes philosophies de vie se démarquent : – Celle de la donation : le sens est donné par la religion, par Platon ou par la lutte des classes… On a interprété le sens « donné » et on a tenté de le suivre. – Celle de la construction : à partir d’éléments pris à la religion, pris à la laïcité, pris à la politique, pris aux sciences, pris à la philosophie, on va élaborer et construire, soi-même, le propre sens de sa vie.

« Faire, du chaos, naître une étoile dansante »

L’absence de sens peut être tout à fait intolérable et apporter le désespoir, car le monde n’a pas de sens : d’où le chaos. Mais on peut, sans le nier, le transfigurer, en créant une fiction régulatrice. En étant créateur de notre propre vie et d’une vie commune, on peut le créer soi-même, non pas ex nihilo, mais à base de différents éléments.

Ainsi, les phénomènes de la construction ne sont pas les mêmes que ceux de la donation. On peut comprendre que, pour un croyant sincère, la perte de sens, l’absurde est intolérable. À chacun son degré d’intolérable. Pour un croyant, le discours tenu par Jacques Sojcher, sans vouloir être blasphématoire, peut être tout à fait intolérable. Et s’il tient ce discours face à un musulman, ce dernier pourra, de la même manière, se sentir agressé, alors que ce n’était pas son intention.

Le desonor

Dans le film Noces, il s’agit de l’histoire du mariage forcé d’une jeune fille, dans le milieu pakistanais – ce qui existe encore aujourd’hui en Belgique, en France… Elle a eu une aventure, elle est enceinte et on voudrait qu’elle avorte pour épouser un musulman pakistanais, choisi sur Internet. Mais elle refuse, car elle veut vivre sa vie, choisir l’homme qu’elle aime… Le génie de ce film est qu’il n’y a pas de joueur de morale, mais la loi du clan. Si elle n’épouse pas un musulman, elle déshonore sa famille. C’est le desonor. On la rejette, elle n’appartient plus au clan, au groupe, à la communauté. C’est l’oumma. Quel bonheur de pouvoir s’incliner ensemble par terre ! Ce n’est pas de la soumission… Ils vibrent ensemble. C’est magnifique ! Ce n’est pas très individualiste, c’est vibrer ensemble. S’ils sont jetés, ils sont perdus. Il est très compliqué de sortir de sa communauté. L’apostasie est un crime.

Tout le monde n’a pas une vie communautaire. Les libres penseurs, c’est une communauté, mais qui n’est pas la même que celle des croyants. Dans le livre Quelle spiritualité aujourd’hui ?, Jacques Sojcher demande à Benoît Lobet ce qui lui plait dans son statut de chef des prêtres. Celui-ci répond que c’est sa paroisse, sa communauté des croyants. Quel bonheur de vivre en communauté ! Communauté juive, communauté chrétienne, communauté de l’islam.

On peut être sans communauté, avoir des traces de communautés, et très bien comprendre le bonheur de vivre en communauté, ainsi que ce que représente la perte intolérable de n’avoir plus de communauté.

Où est la logique de l’individu ? Ce sont deux logiques incompatibles. Il n’y en a pas une qui est bonne et l’autre qui est mauvaise. De manière descriptive, elles sont incompatibles.

En conclusion, l’intégration n’existe pas ; il y a une grande incompatibilité. Il faut beaucoup de pédagogie, beaucoup de tolérance, beaucoup de respect pour approcher un certain type de dialogue. Pour beaucoup de musulmans, notre façon de vivre, notre mode de vie occidentale est insupportable, d’où leur grande difficulté à s’intégrer. Il n’y a jamais de vraie intégration, c’est impossible.

La « banalisation » de l’antisémitisme est intolérable

Prenons l’exemple de l’antisémitisme, – que l’on peut réprouver, non seulement en tant que Juif, mais en tant qu’homme également –, qui devient un phénomène presque normal aujourd’hui : on peut se déclarer antisémite. Un exemple pour l’illustrer : une dame qui travaillait dans une école catholique, lorsque ses collègues apprirent qu’elle vivait avec un Juif, reçut des réflexions du style : « Tu es avec un Juif ! » Ce n’était pas méchant, juste un petit antisémitisme culturel qui est une forme de rejet. Cela existe à d’autres niveaux, dans le judaïsme, dans l’islam, tout comme dans le catholicisme.

Il y a donc deux logiques qui s’affrontent. Chacun vit la violence de l’autre. La fille vit la violence du clan, cruellement, avec son père, avec sa mère, avec son frère, avec sa sœur… Le clan, lui, vit la violence de la fille qui veut être autonome. D’où la variation de l’insupportable qui dépend d’où l’on vient, d’où l’on naît… Ce sont deux insupportabillités qui s’affrontent.

Au sein même de la famille, il y a là aussi l’infibulation des filles, mutilation intolérable pratiquée par la grand-mère à sa fille, sa petite-fille, à la demande de l’ensemble de la communauté, à travers les hommes.

En politique, en 1956, on a vu des individus jetés hors du parti communiste français, mais ce n’est, et ne fut pas, le cas ni pour les socialistes ni pour les libéraux.

Il s’agit de groupes politiques et non de communautés. À l’époque, on faisait partie d’une communauté communiste, des cellules communistes… En être exclu était terrible. C’était presque religieux. Tout comme être exclu de l’Église ou de l’islam. Il y a un messianisme communiste qui n’est pas sans grandeur. D’ailleurs, Jean-Luc Mélenchon essaie de le retrouver un peu…

La mort en tant que partie d’un cycle organique

Dans une perspective athée partagée, la mort peut être foncièrement acceptable et presque accueillie avec sérénité, avec joie, dans la vision d’un mouvement naturel. Si on revient à Spinoza, ou à d’autres philosophes, c’est la nature qui fonctionne. Il s’agit simplement d’un changement d’énergie.

C’était déjà la conception des épicuriens. La mort n’est qu’individuelle. L’espèce continue, la nature continue. La bonne nouvelle est l’éternité de l’espèce, pour des millions d’années. Au niveau de l’espèce, nos descendants vont vivre, car la vie continue. Ce n’est pas une consolation, c’est un apaisement, ce qui est très différent.

À la fin de sa vie, lorsque l’on pense que l’on n’a fait que la moitié de ce que l’on voulait faire, la mort est plus paisible. Le pire est de se dire que l’on n’a pas vécu ce que l’on aurait voulu vivre, comme dans l’histoire magnifique d’Yvan Ilitch de Tolstoï où il dit avoir trahi sa jeunesse, ses projets, avoir raté sa vie.

Néanmoins, c’est à l’heure de sa propre mort que l’on a l’impression de rater sa vie et que l’on est seul. Si on est entouré de ses proches, de sa famille, de respect, de l’amour des siens, il est déjà plus aisé d’atteindre la sérénité, l’apaisement. Quoiqu’elle soit naturelle, elle n’en reste pas moins scandaleuse et intolérable.

Comment voir le fait de pouvoir se dire, en toute conscience, que le moment est venu, pour terminer son existence sur terre ?

Ce n’est pas en contradiction avec ce qui a été dit. C’est au nom de la vie que l’individu choisit. Il ne veut pas vivre de façon « dévitalisante ». De plus en plus de personnes peuvent se permettre, aujourd’hui, avec une aide médicale ou autre, selon les pays, de mettre un terme à leur existence : – Il ne veut pas finir comme un légume, être à la charge des autres et être dégradé. – Le suicide, souvent, est un cri de la vie.

Celui qui meurt « volontairement », ou qui se sacrifie pour une cause, pour la patrie ou autre chose, a le sentiment d’être « actif ». Il « active » sa propre mort, parce qu’il ne veut pas d’une vie « dévitalisante ».

L’histoire Hugo Claus, un homme admirable, qui, à un stade de la maladie d’Alzheimer très avancé, décide de réunir ses amis, de boire du champagne et puis de se faire euthanasier… Quelle grandeur ! Quel panache ! Quelle mort extraordinaire, puisque l’action se déroule dans la joie de ne plus arriver à un tel degré de souffrance et de ne plus faire souffrir ses proches. Mais, l’apaisement n’est pas la consolation.

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Thématiques

Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses

Année

2018