Et si l’on réfléchissait aux clichés de la bien-pensance…

Agora Pensée libre

 

UGS : 2017016 Catégorie : Étiquette :

Description

Dans l’absolu, une définition de la bien-pensance ne fonctionnerait pas, puisque la bien-pensance est un organisme bien vivant et qui évolue aussi bien que la créature extra-terrestre du vaisseau Nostromo dans Alien, pour laquelle on ne sait jamais quelle forme elle prendra le lendemain.

La bien-pensance est un angle mort de la pensée contemporaine, et pour une raison bien simple : c’est que la bien-pensance est devenue, à peu près, l’exacte opposée de la liberté ou de la singularité de penser. La bien-pensance est devenue une espèce d’autoroute de la pensée commune qu’il s’agit d’ailleurs de suivre, sinon des agents de police, qui sont au service de cette bien-pensance, viendront, rapidement, nous remettre « sur les clous ».

Ce qui a largement permis l’émergence de la bien-pensance, c’est le fait que, tout d’abord, l’on n’ose plus ce que, pourtant, Malherbe préconisait, c’est-à-dire « appeler un chat, un chat ». Et d’autre part, on a peur des mots, de ce qu’ils disent, de ce que l’on croit qu’ils disent. On a peur de se mettre en porte-à-faux avec la doxa, avec la pensée commune, parce que les mots qu’on utilise semblent immédiatement pouvoir sauter à la gorge de notre interlocuteur et lui causer des dommages irréparables.

Or, au contraire, si l’on se met à penser avec les mots, et non pas contre eux, ou en essayant de les régenter sans cesse, les mots peuvent nous aider à bien penser, à aller loin. Contrairement au nivellement où on entend les placer aujourd’hui, les mots pensent en amont de nous, parfois depuis des millénaires. Et ces mots, qui pensent en amont de nous, nous permettent de mieux penser le réel, les autres, nos relations avec les autres, l’évolution de la société. Très souvent, les mots les plus évidents, en réalité, nous font défaut, parce qu’on n’en maîtrise plus le sens, ou que l’on n’utilise plus qu’un sens très superficiel, très contemporain de leur valeur. Pourtant, de l’éclairage qui vient de ce lointain passé, un mot se met à rayonner de manière nouvelle et, à partir du sens même de ce mot, on peut se mettre à dire : « Non, finalement, je ne suis pas d’accord avec ce qu’on lui fait dire aujourd’hui ».

Christophe Van Rossom est davantage attaché aux penseurs de l’Antiquité, aux Grecs, à la pensée gréco-romaine, à la pensée antique, à la pensée archaïque… Car, pour lui, il n’est pas certain que ce soit à la radio, dans le commentaire d’un humoriste ou du sniper de service, que l’on trouvera le meilleur éclairage sur les problèmes de l’actualité.

Par exemple : l’affaire Fillon. Vous imaginez la tête d’Ulysse si, en rentrant à Ithaque, Pénélope était en garde à vue. Soudain, lorsque l’on prend des raccourcis comme ça, on peut penser le réel de manière différente et on pourrait refaire l’histoire – il y aurait peut-être une tragédie Fillon à écrire… Les mots partent de loin, viennent de loin tout le temps, et l’imaginaire, à défaut d’autre chose, peut s’ouvrir. Et quand l’imaginaire s’ouvre, ce n’est pas une si mauvaise chose.

Ce qui est intéressant, c’est que la pensée est beaucoup plus puissante que la réalité. Quand on réfléchit, on se trouve dans un monde imaginaire, mais ce monde imaginaire peut devenir très vite réel si on applique ses pensées. Si quelqu’un était à la place de François Fillon, il pourrait se dire :

« Où est mon arc pour libérer Pénélope ? » ou alors « Faut-il libérer Pénélope pour être président de la France ? ». Tout cela pour dire que la pensée est extraordinaire et plus puissante que l’action, parce qu’elle permet l’action à un moment donné.

Dans la langue grecque, il existe des jeux de mots. Le mot bios selon qu’il est du masculin ou du neutre, peut être l’arc qui donne la mort, – Héraclite d’Éphèse joue sur cette idée-là, notamment – ou bien la vie elle- même, précisément. De ce fait, toute pensée peut être porteuse de mort ou porteuse de vie.

Le danger est d’avoir l’idée que la bien-pensance nous apporte le bien. Or, de manière très grammaticale, on entend, dans l’idée de la bien-pensance, nous faire « bien penser ». C’est donc une modalité de la pensée qui se définit en ce moment, qui a des contours assez confus, mais qui a aussi un certain nombre d’axes, de fonctionnements bien précis. Et il n’y a plus lieu de s’écarter de cette modalité de la pensée, d’autant que, très rapidement, nous sommes rattrapés au tournant par des gens qui sont prêts à nous assigner un procès. L’historien Georges Bensoussan a dû comparaître devant les tribunaux, simplement parce qu’un certain nombre de ces auditeurs « bien-pensants » avait mal compris une expression figurant dans le Robert des noms communs. Il doit se justifier d’avoir employé correctement le français, dans l’émission Répliques auprès d’Alain Finkielkraut, où il s’est exprimé avec un mot, un seul mot, malheureux. Cela semble être un monde dangereux, où on nous assigne devant un tribunal pour penser bien, pendant une heure, et pour être mal compris par trois imbéciles. Mais ces trois imbéciles ont désormais du pouvoir parce qu’on leur en donne, précisément, au nom de cette espèce de doxa nouvelle qu’incarne la bien-pensance.

À l’image de la justice, de la beauté, de la vérité, à l’image de tout ce qui vaut, la pensée ne relève ni du bien ni du mal. Sa complexité est autre, toujours autre. Elle est là où on ne l’imaginait pas, là où, parfois, on ne la souhaitait pas. Elle surgit souvent au détour d’une conversation, d’un échange, d’un cours ou d’un concours du hasard.

Il y a lieu de distinguer entre penseurs et philosophes. On observe d’ailleurs que les seconds, les philosophes, voire certains best-sellers contemporains de philosophes, se contredisent à l’envie, font fi de toute documentation sérieuse et sont devenus des millionnaires qui donnent des leçons de comportement de gauche, voire d’extrême gauche.

Il y a lieu, vraiment, de distinguer les uns des autres. Fatalement, les seconds sont très souvent contraints à la simplification, puisque, comme disait Gilles Deleuze, ces gens-là, les philosophes, élaborent des concepts et les concepts ont tendance à calcifier la pensée parce que ces concepts n’évoluent pas forcément avec elle.

Christophe Van Rossom souligne son intérêt pour ce qu’on appelait autrefois, les moralistes. Il cite, pour exemples, les noms prestigieux de Jean de La Bruyère et de Nicolas Chamfort. Pour lui, ces moralistes ne sont pas des moralisateurs, la différence est importante. Les moralistes étudient les mœurs d’une société, à un moment donné de l’histoire, et ils en tirent, éventuellement, des conséquences. Leur rôle n’est pas d’essayer de diriger la façon dont les gens pensent. Les grands moralistes du XVIIe, du XVIIIe –, et même Charles Baudelaire, lorsqu’à la fin de sa vie, en devient un, très mal pensant –, sont des gens qui, au sens étymologique, anatomisent, dévoilent, exhibent pour comprendre, pour aller plus loin dans la pensée, pour essayer d’aller plus en profondeur. D’ailleurs, on le sait bien, s’il advient pour certains d’entre eux, à certains moments de leur vie, ou pour les plus médiocres d’entre eux, d’entrer dans le cadre d’une forme de bien-pensance, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit de déterminer le bien et le mal, ils se trompent. Ou alors, on observe que leur forme devient ampoulée, empruntée, qu’ils ne sont plus du tout là où la forme, le style les porte à penser de manière plus claire.

Le philosophe Nietzsche se veut avant tout aussi un psychologue. Ces domaines ne sont pas ceux de la philosophie, ne sont certainement pas ceux de la religion, mais sont ceux de la compréhension profonde du fonctionnement des êtres humains. Et ces gens-là veulent penser l’homme, ils ne veulent pas penser pour l’homme, à sa place. Ils ne veulent pas non plus ériger les aphorismes qu’ils ont rédigés, en obligations absolues ou en lois. Ils nous font des propositions dont nous nous emparons, ou non, mais il ne s’agit pas d’imposer une pensée ou de construire un système. Dès le moment où on veut penser à notre place, ne disons pas comme André Breton, que nous sortons notre revolver, mais sortons notre dictionnaire pour voir si ce que la personne, en face de nous, nous dit, tient debout.

Rappelons aussi, à toutes fins utiles, que morale n’est pas moralisation. Il est un domaine qui est sur les lèvres, mais qu’on explore rarement comme il le faudrait, dans bien des champs de la pensée, dans bien des champs de l’activité humaine, c’est l’éthique au sens où Spinoza pouvait la définir.

Malheureusement, pour notre malheur à nous tous, aujourd’hui, les gens qui tiennent lieu de moralistes, ce sont, dans le meilleur des cas, ou dans le pire, chacun jugera, des humoristes appointés, jugés provocateurs ou autoproclamés provocateurs ou subversifs. Ils font rire tout le monde ou à peu près. On explique à leur public, quand et à quel moment applaudir, ce qui, évidemment, leur simplifie la tâche, et leur donne parfaitement raison par avance. On s’interroge très fort et on n’est pas les seuls, sur la qualité de pensée et la puissance de critique de ces gens qui ne gênent personne aux entournures, puisqu’ils se trouvent applaudis par tout le monde ou presque.

Pour ceux que cette question intéresserait, il y a un très beau livre de François L’Yvonnet qui s’appelle Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade. François L’Yvonnet brosse un petit peu l’historique qui a porté des humoristes, pas toujours très cultivés, à devenir souvent, très jeunes, des « directeurs de pensée de notre monde » au sens où on employait cette expression, il y a bien longtemps, dans l’ancien régime. L’expression directeur de pensée, par exemple, pour le père jésuite auprès duquel vous vous confessiez. Pour sa part, Christophe Van Rossom n’irait pas se confesser auprès de Nicolas Bedos ou de Gaspard Proust.

Le grand danger, c’est que ces gens dégainent plus vite que leur ombre : on les appelle d’ailleurs des snipers, terme affreux. Ils s’érigent, évidemment, parce qu’ils se pensent du côté de la bien-pensance, étant par ailleurs subversifs – si ce n’est qu’ils veulent le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière –, ils s’érigent volontiers en donneurs de leçons. Ce qui paraît plus inquiétant –, surtout dans le monde de plus en plus poujadiste dans lequel nous nous trouvons –, c’est qu’ils s’érigent volontiers en procureurs, sinon en jurés, jury, voire exécuteurs eux-mêmes. Tout cela est parfaitement gênant. Jamais un moraliste du grand siècle n’eut agi de cette façon-là.

À côté de cette dimension nouvelle, de ce que l’on pourrait appeler les penseurs de la morale, mais qui se trouvent très absents ou, en tout cas, qui ne sont pas fondamentalement valorisés aujourd’hui, et qui sont remplacés par une faune nouvelle. Il y a un autre aspect pour essayer de penser ces choses-là, parce qu’elles doivent être pensées à fond, c’est l’idée du retour par portes et fenêtres, du religieux.

La pensée, pas la bien-pensance, la pensée nous permettrait peut-être d’avoir des outils pour sortir de ce que toutes les religions et toutes les pensées religieuses, voire toutes les pensées idéologiques même au sens large du terme, parlent, évoquent comme étant la faute, les péchés que nous commettons et qui peuvent nous valoir évidemment des tas de sanctions.

En ce moment même, en Iran, le cinéaste Keywan Karimi est condamné à cinq ans de prison, revus – grâce à l’insistance de quelques opiniâtres qui veulent prendre son parti – par la justice religieuse qui fait force de loi, en tout cas, de loi supérieure là-bas. Il est condamné à cinq ans de prison revus à un. Mais en revanche, la peine théologique, qui d’ailleurs a été calibrée de manière absolument vertigineuse, dont il est également passible revient à recevoir deux cent vingt-trois coups de fouet pour avoir fait un film sur les graffitis de Téhéran, que personne n’a vu. Et l’avocat de la défense, quand il a le droit d’avoir accès au dossier, n’a jamais pu le voir lui-même. Deux cent vingt-trois coups de fouet, parce que cet homme est soi-disant sorti des clous de la bien-pensance, c’est beaucoup. Mais là, il s’agit d’une bien-pensance de type religieux.

La bien-pensance contemporaine a bien des aspects communs avec cette bien-pensance religieuse : c’est une « nov-religion » soft, new age,… , mais elle recèle quelque chose de très dangereux.

Nous nous trouvons dans un monde de plus en plus religieux, qu’on le veuille ou pas. Et si on essaie de s’en éloigner, on se retrouvera face aux néo-moralisateurs de tout poil qui sont, à l’instar d’une espèce d’hydre protéiforme, partout autour de nous, qui entendent nous expliquer comment, quand et selon quelles modalités nous devons penser. Surtout que, très souvent, lorsque l’on engage le dialogue avec des personnes qui sont convaincues de la cause pour laquelle ils viennent vous trouver, ils estiment être dans le bon camp. Les bonnes idées, ce sont les leurs forcément. C’est, d’ailleurs souvent, ce qui est rétorqué : « Comment pourrait-on ne pas être d’accord avec ça ? »

Alors que des lieux, des institutions, visibles, moins visibles, des professeurs, des chercheurs, des penseurs essaient d’édifier pour nous des balises pour ce monde de plus en plus complexe. Il y a en revanche, mais avec des solutions clés en main et de plus en plus faciles, des collectifs, des parastataux, des Asbl qui vous prennent en charge et qui vous expliquent ce qu’ils vont faire pour « votre » bien. Mais notre bien n’est pas forcément le leur, etc. Et par conséquent, il faut se méfier de ceux qui veulent notre bien. Comme le dit le grand poète Jacques Crickillon : « Ceux qui parlent avec la main sur le cœur ne désignent par-là que l’endroit qu’ils voudraient toucher avec une balle ».

Évoquons des noms – peut-être pour ouvrir aussi la pensée à des gens qui paraissent, aujourd’hui, en ce moment, penser pour nous autrement, pas forcément de façon bien-pensante. Il y aura quelques noms à évoquer, parce que nous pouvons parfaitement être nourris, nous devons l’être en permanence et également par des pensées contradictoires pour pouvoir jauger. Il ne faut jamais troquer la liberté d’une pensée toute faite, contre le confort et le froid d’une pensée qu’il est lieu de chercher. Ce qui est évoqué, ici, sous une forme rapide, c’est en gros ce qu’un certain Raoul Vaneigem disait déjà à quelques encablures de mai 1968.

De la même façon, le prosateur, poète et penseur Marcel Moreau a écrit des pages qui resteront dans l’histoire de la littérature, en indiquant que très souvent lorsque nous croyons penser, nous nous laissons dicter notre pensée par nos arrière-pensées et par les arrière-pensées du temps, de l’époque.

Voilà où nous en sommes. Et pourtant approximativement cinq siècles après la Renaissance et cinq siècles après un moment où un certain nombre de penseurs –, Montaigne, Érasme, Pic de la Mirandole entre autres –, nous ont donné d’autres voies à explorer et peut-être certains outils pour commencer à penser par nous-mêmes ; la bien-pensance étant le contraire de cela : c’est du prêt-à-penser.

Élargissons un peu les choses, et revenons, par exemple, au texte De la dignité de l’homme de Pic de la Mirandole.

Pic de la Mirandole s’adresse à des gens et il ne veut pas les déchristianiser de force, ce n’est pas du tout son intention. Et ça n’a jamais été de manière générale l’intention de la Renaissance.

Pic de la Mirandole, dans ce fameux discours, qui ne date pas d’hier, disait : « Cessons d’être des créatures. Puisque Dieu nous en a donné le pouvoir, devenons des créateurs ». Quel merveilleux changement, nous voilà désormais libres de sculpter un petit peu notre vie, notre destin, notre façon d’aller de son côté.

Quelques siècles plus tard, Baudelaire pensait que l’imagination est la vertu suprême. L’imagination au pouvoir, diront plus tard les insurgés de 1968, Si l’on prend, au pied de la lettre, cette idée et si on la pense de façon baudelairienne, pourquoi pas ?

Bien penser est, par définition, ne pas penser.

On ne peut pas soumettre impunément son intelligence à un système de valeurs préconçues, à une religion ou à une idéologie, à un but qui nous serait assigné, à une mission qu’on devrait remplir. La véritable pensée ne doit, ne peut s’assigner nul autre but que d’aller de l’avant dans son exploration, fût-elle nocturne et remuante et s’apparierait-elle du plus grand nombre de digressions possibles. La pensée digressive étant la plus puissante, disait Kleist.

Soumettre quelqu’un à des idées préconçues relève tout de même d’une prétention inouïe, et désirer soumettre un tiers ou, à plus forte raison, une collectivité à une vision du bien ou du mal, à une vision du bien ou une autre. Y a-t-il « une » vision du bien ? À plus forte raison, revenons-en à la modalité adverbiale du bien-penser semble être quelque chose d’infiniment prétentieux, arrogant.

Imaginez-vous vous ériger en tuteur de la pensée d’autrui, pensant pour lui, imaginant le monde pour lui, imaginant les formes que ce monde doit prendre, s’imaginant les guider à tout moment du quotidien, etc. Quitte évidemment à obtenir en échange de la part de qui –, il faudra encore le déterminer –, un certain nombre d’instruments pour punir ceux qui ne pensent pas bien.

Et les gens qui sont des subversifs appointés à la télé, à la radio ou ailleurs pour jouer le rôle de trublion, de bouffon, de provocateur de notre société, sont évidemment des gens qui sont potentiellement des jurés professionnels et qui sont prêts à nous envoyer au billot. Un peu comme on envoyait les gens au billot lors de la Terreur. Cette bien-pensance qui gouverne est, aujourd’hui, appuyée par tout le monde, y compris par ceux qui nous gouvernent, qui sont, dans certaines instances, largement noyautés par cette bien-pensance. Et cela se traduit par un emploi complètement calcifié, stupide, sans imagination, du vocabulaire. Le lexique disparaît à proportion que l’intelligence et que la liberté de penser disparaissent.

Aujourd’hui, la bien-pensance domine et gouverne. Elle se donne évidemment pour belle et subversive. Rien ne l’est davantage que ceux qui s’autoproclament tels.

Reparlons de cette « novlangue » et cette « néo tolérance » qui s’érigent sous nos yeux. Une tolérance complètement décervelée qui n’a plus le sens de la mise en perspective, ni dans le sens de l’histoire, et qui n’a plus jamais, ou qui ne possède plus jamais, la moindre notion de ce qui relève de l’intolérable. La tolérance est pensée largement. Bien ou mal. Voltaire l’a sans doute bien pensée, mais il n’est pas certain que tous ceux qui se réclament d’elle aujourd’hui mettent le même poids dans ce mot que Voltaire n’en mettait autrefois.

Les modalités de cette bien-pensance sont : les modes, les slogans, l’esprit régressif, le désir puéril et paradoxal d’une sécurité maximale appariée à l’exigence de liberté maximale. Fantasme vraiment très puéril de l’enfant qui n’est jamais puni, mais pour de bonnes raisons, et pour des raisons qu’on lui explique, et qui ne relève pas d’une doxa.

Voilà donc que nous sommes conduits à une espèce de carrefour de l’histoire. Il y a un risque très grave de dévoiement de la démocratie que provoque la bien-pensance. C’est-à-dire le dévoiement qui conduit de la démocratie vers le démocratisme. Le même problème se produit lorsqu’on souhaite passer de l’égalité pour tous –, ce qui est, évidemment, le combat à mener encore et toujours si l’on veut être fidèle à certains idéaux –, mais, en revanche, l’égalitarisme est la pire des choses. C’est au nom de cet égalitarisme que l’on construit l’école d’aujourd’hui et de demain. L’égalité des chances, parfait… L’égalitarisme nivelant et desséchant, le déni absolu de l’élaboration de forme de fraternité nouvelle par rapport aux fraternités qui ne fonctionnent peut-être plus et particulièrement les fraternités dures religieuses. Les Frères musulmans ne s’appellent pas Frères musulmans par hasard. Les catalogues d’attitudes, de poses, de formules, très stratifiés qui vont de la main sur le cœur à tout un registre de gestes et de mots qu’on apprend aux hommes politiques, que des conseillers en communication bien-pensants, qui viennent souvent du monde publicitaire, apprennent aux hommes politiques. Ce sont des choses dont il y aurait peut-être lieu également de nous défier.

Ce n’est pas aujourd’hui, ce n’était pas, hier, une fatalité que nous tombassions dans cette bien-pensance. Il faut lire Philippe Murray, L’Empire du bien et un certain nombre de ses grands livres pour se rendre compte que c’est un empire du bien tautologique. Dans cet empire, on échange des fêtes qui n’existaient pas quelques années plus tôt pour apaiser les tensions publiques, plutôt que de régler les problèmes réels pour que le bruit, la rumeur permanente qui nous entoure, empêche les gens qui rendent un autre son de se faire entendre.

Tout cela change le monde complètement.

Si vous voulez passer à la télévision, aujourd’hui, il vous faudra être coupable, au besoin de choses graves et télégéniques : soyez cannibales, ayez dévoré deux ou trois jeunes femmes, ainsi vous deviendrez animateur vedette sur une chaîne de télévision japonaise (toutes ressemblances avec des faits se produisant réellement étant purement fortuites) ; ou alors il vous faudra être victimes et, là, vous pourrez même devenir écrivain à succès, puisqu’il est évident que si vous avez été violés dans votre enfance par votre père, cela vous donne un talent littéraire certain. Cela n’est pas sûr non plus.

Tous ces gens évidemment s’expriment à gauche et à droite et nous font prendre, très souvent, des vessies pour des lanternes, nous amènent le jour dans la nuit, l’art partout et de toutes les façons. Alors que le mot « art » est un mot qui fait peur aujourd’hui, alors que dans les écoles d’art, parfois, le mot « art » lui-même disparaît des projets pédagogiques. En revanche l’art est devenu la culture ; le culture est devenu le culturel ; le culturel est devenu l’événement ; l’événement est devenu événementiel. Et au nom des bourses qui, autrefois, pouvaient être distribuées à de véritables artistes, ce sont, aujourd’hui, des événements publics d’ordre divers et très ponctuel qui sont organisés. Mais qui sont, peut-être, des emplâtres sur des jambes de bois et des lunettes complètement opaques qui empêchent aux demi- aveugles que nous sommes de percevoir encore quoique ce soit du réel. Songez tout de même que tous les étés, on nous transforme les rives du canal de Willebroek en Rio de Janeiro et que cela donne des vacances à tout le monde. Égalité, égalitarisme… à chacun de voir. Qui ne marche pas dans la combine, est évidemment un mauvais canard, est mal étiqueté, mauvais coucheur, sale type, prétentieux, péremptoire, fasciste.

Pour sortir des sentiers de la bien-pensance dans lesquels nous sommes tous menacés de nous promener, citons un penseur qui est également un grand poète –, les deux sont très souvent les mêmes – : il s’agit de Jean de La Fontaine. On lui doit le plus beau bréviaire de la mal pensance qui soit. La Fontaine nous invite à penser autrement, loin de la cité et de cette de nouvelle religion qu’est la société. Et il y a une fable qu’on ne lit guère, c’est Démocrite et les Abdéritain.

Démocrite et les Abdéritains est une fable de La Fontaine reprise d’un récit apocryphe du début de notre ère. Cette fable relate la rencontre entre Démocrite, le plus grand penseur de Grèce –, non ce n’est pas Platon –, qui était l’honneur de sa ville Abdère, mais qui en avait marre de voir les habitants d’Abdère ronronner, bien penser et se croire bien- pensants précisément parce qu’ils avaient un grand penseur dans leur ville. Démocrite décide, à un moment donné, de quitter la ville, de s’éloigner de la ville emportant avec lui beaucoup de livres et de s’installer, très exactement, entre le cimetière et les bois. Là, il recouvre un peu d’équilibre, mais évidemment les habitants d’Abdère sont moins contents puisque leur vedette locale est partie. Imaginez, aujourd’hui, la colère de supporters de football, si leur butteur vedette était transféré, ce serait terrible… C’est un peu la même chose à l’époque, toutes proportions gardées. Et, comme le disait merveilleusement La Fontaine, on dépêche quelques ambassadeurs de la ville d’Abdère auprès d’Hippocrate –, tout cela n’a pas de réalité historique, c’est une fable –, qui est le grand médecin. On envoie le grand médecin auprès du grand penseur. Et les habitants d’Abdère lui disent qu’ils sont prêts à payer une fortune à Hippocrate, mais il doit expliquer à Démocrite qu’il doit rentrer, que ce qu’il fait n’est pas raisonnable et que ce n’est pas bon pour lui, qu’au vu de son grand âge –, il a quatre-vingts, voire nonante ans –, il ne peut plus se permettre d’aller se promener entre les tombes et les arbres, il faut qu’il soit au chaud dans sa maison de repos. Pendant une journée Hippocrate va interroger Démocrite. En revenant dans la ville les responsables politiques et toute la foule bien-pensante d’Abdère l’interrogent : « Mais alors quel est votre verdict maître ? » Et Hippocrate dit : « Oui, en effet, il y a un problème sérieux. Démocrite va très bien, c’est vous qui êtes devenus tous fous. »

Informations complémentaires

Année

2017

Thématiques

Bien-pensance, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Questions éthiques

Auteurs / Invités

Christophe Van Rossom