Le loup dans la bergerie

Agora Pensée libre

 

UGS : 2017028 Catégorie : Étiquette :

Description

Si l’on prend des adversaires de nos valeurs, on a des controverses sur les valeurs, bien sûr, mais grosso modo sur les valeurs de la démocratie libérale, c’est-à-dire les droits de l’homme, la démocratie, la laïcité au sens large du terme s’impose. On en a une conception plus exigeante, mais tout le monde ne l’a pas. Mais, au moins, l’idée que l’État respecte l’égalité et la liberté de conscience et traite, sur un même plan et de façon égale, les croyants et les non-croyants. Après, il y a beaucoup de problèmes qui se posent : la question des droits de l’homme, etc. Il y a des gens qui sont contre cela, tout simplement, et ils tiennent un langage politiquement très incorrect, mais au moins c’est clair. Ils diront, par exemple, que, pour eux, la liberté de conscience, l’égalité des croyants et des non-croyants, ou le fait que l’engagement spirituel ne soit ni un avantage ni un désavantage dans la vie en société, dans les rapports avec l’État –, ce qui paraît quand même normal, essentiel, ce que tout le monde devrait penser –, ils disent que cela n’a aucun sens. Parce que l’État devrait défendre le « bon » croyant et pourchasser, voire persécuter le mécréant ou, en tous les cas, essayer de le ramener dans le droit chemin, puisque le mécréant va contre la volonté de Dieu. Pour eux, c’est la volonté de Dieu qui est suprême. Ils n’imaginent pas qu’un État mette sur le même plan celui qui suit le mauvais chemin et celui qui suit le bon chemin. On entend moins cela chez nous, parce que les religieux ont été un peu travaillés par l’ascension de la laïcité. Mais on l’entend, en particulier de la part de Daesh. On l’entend chez un certain nombre de fondamentalistes protestants ou d’intégristes catholiques, ou on l’entend même dans le domaine bouddhiste, chez un certain nombre de bouddhistes radicaux. On peut l’entendre dans beaucoup d’endroits. Là, au moins c’est clair, c’est la stratégie de l’attaque frontale, on dit qu’on ne partage pas les valeurs de l’autre. Si on est au milieu de gens qui considèrent qu’il s’agit d’une valeur fondamentale, et que l’on dit que l’on adhère à la liberté de conscience, à la non-discrimination des croyants et des non- croyants, etc., on tient des propos fortement politiquement incorrects. Quelqu’un qui, n’importe où, commencerait à dire que, pour lui, c’est la loi de Dieu qui doit s’imposer par la force, c’est bien plus grave que toutes des histoires sur la façon de se vêtir, etc.

Dans cette mesure-là, on se trouve confronté à cette opinion, mais elle a un effet inverse. Tout le monde sait que ce n’est pas très convaincant, c’est-à-dire que si on tient un discours radical comme celui-là dans nos sociétés, cela ne va pas convaincre grand monde et cela n’ira pas très loin. De la même manière, si quelqu’un dit que les droits de l’homme n’ont aucun sens, parce que les droits de l’homme, c’est l’universalité des droits de l’homme, la protection d’un certain nombre de droits, de prérogatives pour tout individu en tant que tel, si l’on est raciste et que l’on fait une hiérarchie entre ceux qui doivent avoir des droits supérieurs et ceux qui doivent être maintenus dans l’infériorité ou encore ceux que l’on ne doit pas fréquenter…, on pourrait, effectivement, considérer que l’on est contre les droits de l’homme. On voit ce que cela donne quand quelqu’un tient des propos brutalement racistes et on peut également voir l’évolution, par exemple, de mouvements comme le Front national, qui partent d’un racisme affiché pour parvenir à un discours beaucoup plus politiquement correct. On peut discuter quand ils disent qu’ils sont contre l’euro, c’est politiquement correct. C’est une thèse : il y a des gens qui sont pour l’euro, d’autres contre. Il y a des gens plus souverainistes, des gens qui le sont moins. Il y a des gens qui considèrent qu’il ne faut pas délocaliser, d’autres qui considèrent qu’il vaut mieux quand même que les gens restent entre eux et ne soient pas trop mélangés, qu’ils aient des valeurs communes. Cela peut se discuter, mais c’est tout à fait différent du racisme affiché de quelqu’un qui dit que les Juifs doivent être éliminés, ou que les Noirs sont inférieurs ou sont des animaux. On entend ce genre de propos, pas dans le public, en général, mais on peut lire cela dans des livres, on peut le constater dans les officines. Aux États-Unis, on sait qu’il y a eu des groupes qui tenaient des propos racistes suprématistes, du temps de la présidence d’Obama. Ils sont d’ailleurs dans l’environnement de Donald Trump, qui lui se garde de tenir des propos politiquement incorrects. Ces attaques frontales existent, mais, en même temps, ces personnes-là sont les moins dangereuses. C’est dangereux physiquement de se trouver face à des gens de ce genre, mais ils ne risquent pas de contaminer notre pensée, parce que leur position est trop éloignée, parce qu’elle est trop différente, parce qu’elle est trop politiquement incorrecte. On se dit : « Attention, il faut lutter contre ces gens, il faut se méfier, se protéger, etc. ». Il n’y a, donc, pas de risque d’être contaminé.

En revanche, il existe une autre stratégie, inverse, et bien sûr, entre les deux on a plein de possibilités et de degrés possibles. La stratégie inverse, c’est celle du « loup dans la bergerie ». C’est-à-dire que le loup, on ne le laisse pas entrer dans la bergerie, parce qu’il va vouloir bouffer tous les moutons. Alors que va-t-il faire ? Il va se déguiser en mouton, et on lui ouvre la porte puisque l’on croit que c’est un mouton. Une fois qu’il est dedans, on voit les dégâts qu’il va causer. Pourquoi utiliser le mot « bergerie » pour parler des citoyens, etc. ? C’est une expression, une métaphore pour essayer de se faire comprendre. C’est simplement pour essayer d’expliquer que le loup n’est dans la bergerie qu’une fois qu’il a fait semblant d’être un mouton. Or, on se trouve aujourd’hui très souvent confronté à des gens qui arrivent au même résultat que ceux qui tiennent une attaque frontale visible, mais de façon beaucoup plus détournée et problématique, demandant beaucoup plus d’intelligence critique, parce qu’ils utilisent notre propre langage et nous le renvoie.

Voici deux exemples bien connus et auxquels on est sensible : c’est l’exemple du blasphème et celui de l’enseignement du créationnisme à l’école.

Pour le blasphème, on sait que c’est un combat qui dure depuis longtemps. Quand la personne en face de soi dit que l’on ne peut pas dire ces mots, car c’est contraire à la loi de Dieu et qu’il faut être sanctionné, mis à mort… on comprend tout de suite qu’il s’agit d’une attaque frontale. On défend la liberté d’expression et eux défendent la dignité de Dieu. On ne peut pas diffamer Dieu, car, au fond, c’est cela l’idée du blasphème : une attaque contre Dieu. Ce que l’on appelle Victimless Crime, parce qu’il n’y a pas de victimes sur terre, puisqu’on attaque Dieu. Si on est face à quelqu’un qui veut condamner quelqu’un d’autre pour blasphème, au moins c’est clair, c’est une attaque frontale, il ne partage pas les mêmes valeurs.

Maintenant, si quelqu’un nous dit : « Je ne vous empêche pas de dire des propos très critiques vis-à-vis de telle ou telle religion, de telle ou telle figure sacrée, etc. Je ne vous empêche pas de le dire, parce que c’est contraire à ma religion, mais je vous demande ‘simplement’ de respecter les croyants. Parce que ce n’est pas à Dieu que vous portez atteinte, ce n’est pas à Dieu que vous faites du mal, mais vous faites du mal aux croyants, vous heurtez leur sensibilité. C’est dur à entendre de leur part pour quelque chose que vous ne comprenez sans doute pas, vous, mécréants, mais qui est essentiel dans leur vie. Alors bien sûr, ils doivent vous respecter, ils doivent vivre dans un monde pluraliste, mais justement est-ce que le prix à payer dans un monde pluraliste ce n’est pas d’être un peu respectueux et, donc, de ne pas dire un certain nombre de choses par respect ? » À partir de ce moment-là, on peut supposer qu’on arrive à ses fins : que la personne ne dise pas ce qu’elle voulait dire ou que la loi le lui interdise. Le résultat sera le même que si on avait parlé de blasphème, les vilains mots du blasphème, l’attaque frontale du blasphème, le politiquement incorrect du blasphème. Le résultat sera le même, mais l’attitude aura été parfaitement gentille. Parce que parler de blasphème et de Dieu et de la foudre qui peut tomber sur la tête, ce n’est pas bien, mais dire que l’on est pour les droits de l’homme, c’est bien. Il faut respecter les sensibilités des gens, il ne faut pas les heurter inutilement, gratuitement, etc. Quand on entend ces paroles, on se dit que l’on a parlé le langage des droits de l’homme. Finalement, on est ennuyé parce qu’on se dit qu’on a parlé le langage des droits de l’homme pour arriver à un résultat de censure, et c’est extrêmement problématique.

Guy Haarscher donne, dans son livre, un exemple, dont on a beaucoup parlé, il s’agit de l’exemple du tricentenaire de la naissance de Voltaire que l’on a voulu célébrer à Genève.

Pour cette commémoration, le cinéaste Hervé Loichemol voulait faire jouer la pièce Le Fanatisme ou Mahomet le prophète qui est une tragédie de Voltaire. Évidemment, la pièce dit ce qu’elle dit et, à un moment, la censure a été beaucoup plus indirecte que l’idée, puisqu’il n’y a pas eu de jugement. Mais la municipalité a retiré les subsides. Pour monter une pièce, on a besoin d’argent, il faut payer les acteurs, etc. Et on a appris que des pressions avaient été faites sur la municipalité par un imam et par Tariq Ramadan qui est localisé à Genève. L’important, c’est l’argumentation.

Quand Tariq Ramadan a été accusé d’être un censeur et de vouloir censurer le blasphème, il a d’abord réagi dans un journal, La Tribune de Genève et par après, comme la polémique a duré, il l’a reprise dans Le Monde, une dizaine d’années plus tard, où il disait que l’on n’avait rien compris, que ce n’était pas une question de censure, mais une question de délicatesse. Qui est contre la délicatesse, le respect des sensibilités, des croyances ? Il disait que les musulmans n’étaient pas encore prêts à entendre un tel discours, à voir une telle pièce. En supposant que l’on accepte l’argument qu’il ne faut pas emmerder les gens, s’ils n’ont pas envie de la voir, il ne faut pas la leur imposer. Il faut être vigilant, parce qu’il y existe des espaces publics différents. Il y a l’espace public que l’on appelle

« auditoire captif », où les gens sont obligés d’aller : ils sont dans la rue, ils sont dans le métro pour se rendre à leur travail, etc. C’est comme la publicité qui est placée à l’endroit où ils ne peuvent pas ne pas la voir, même s’ils ne l’aiment pas. On ne peut pas être obligé de vivre dans un monde où tout le monde aime ce qu’il voit, il faudrait des murs blancs… Il y aurait peut-être un argument dans ce contexte pour avoir un peu plus de respect des gens, et de toutes les choses que l’on défend. C’est-à-dire des pièces très trash ou des expressions très dures pour, peut-être, ne pas les livrer ainsi à des gens qui seraient « obligés » de les voir, puisqu’ils sont obligés de passer par la rue. C’est une position qui se discute, parce que le diable est toujours dans les détails. Or, il ne s’agissait pas de cela du tout. Il s’agissait d’une pièce où allaient ceux qui voulaient y aller, qui auraient payé leur place. Ils « décidaient » d’y aller. C’est un « espace public volontaire », composé de gens qui décident d’aller voir la pièce librement. Ils peuvent se tromper, cela peut leur déplaire ; ils peuvent sortir, ils peuvent essayer de se faire rembourser, ce sera plus difficile… De la même manière, on peut fermer un livre, s’il ne plaît pas et choisir de ne pas le lire. Une quinzaine d’années plus tard, Tariq Ramadan a tenu ce discours-là –, mais c’était à propos d’une autre pièce –, et il a dit : « Si cela ne plaît pas aux musulmans, ils n’ont pas à y aller ». Ce sera leur manière de réagir. Mais ce n’est pas ce qu’il a dit en 1993. C’est intéressant, parce qu’arriver au même résultat, c’est-à-dire que la pièce ne soit pas montrée, en utilisant l’argument de la délicatesse, ce n’est pas du tout la même chose que dire que l’on ne peut pas montrer cette pièce parce que c’est Allah, c’est Dieu, le prophète Mahommed… L’on ne peut pas dire des choses sur le prophète Mahommed, parce que c’est un blasphème et que cela nous coûtera cher, comme cela coûte cher au Pakistan ou ailleurs.

C’est pour cela que des gens comme Tariq Ramadan sont des gens dangereux. Il faut savoir que s’il est dangereux, on doit pouvoir exercer une pensée critique, et c’est en exerçant la pensée critique que l’on est capable de déconstruire ce genre de discours. Dire de ne pas le mettre devant un auditoire, parce que les gens sont trop bêtes, que les gens vont se laisser influencer, là, c’est déjà une démission de la pensée. Il faut savoir que cette position existe. Pour la pensée critique, il n’y a, généralement, pas de lecture en arrière pensée. C’est une réaction par rapport à un titre, le titre de la pièce de Voltaire, mais on sait qu’il y a très peu de gens qui ont lu cette pièce. C’est pareil avec Les Versets sataniques, de Salman Rhusdie. Il y a des gens qui ont condamné ce livre –, ils sont cinq ou six a avoir reconnu qu’ils n’avaient jamais lu ce roman. Ce livre est paru en 1989, au moment où apparaît l’affaire du foulard en France. Les Versets sataniques est un bon livre en soi, peut-être un peu long, mais si on ne devait protéger que les bons livres, on ne protégerait pas tellement de livres ou de pièces. Le problème était que Salman Rushdie avait écrit des livres très touchants sur la difficulté des immigrants dans l’Angleterre blanche et très normatifs du point de vue du langage, des habitudes, etc., c’est cela qui montre la bêtise de tous ces activistes. Il vient d’une famille musulmane indienne, de ceux qui, après la partition, étaient restés du côté de Bombay. Ensuite, il s’est installé en Angleterre avec sa famille, où il est devenu citoyen anglais. Par après, il a écrit Les Versets sataniques, dans lesquels il a choqué, parce qu’il parlait de la polygamie de Mahommed et, aussi, parce qu’il reprenait une vieille tradition selon laquelle certains versets du Coran n’auraient pas été dictés par Dieu via l’archange Gabriel, mais par le diable. Évidemment, comme ces personnages n’étaient pas marqués, le croyant pouvait se tromper. D’emblée, il y a eu des manifestations au Pakistan, où l’on a brûlé Rhusdie en effigie, alors que le livre n’avait pas été traduit en urdu, la langue majoritaire au Pakistan. Ce sont des gens qui ne l’avaient jamais lu qui considéraient que c’était une atteinte fondamentale à l’islam. Voilà une attaque frontale très brutale. On a brûlé également un exemplaire des Versets sataniques en Angleterre, à Bradford, où il y a une communauté musulmane importante. Il y a eu des gens qui, par prudence, ont dit : « Est-ce que l’on devait vraiment provoquer des choses comme celles-là ? ». C’est un autre argument, c’est un argument qui devient politiquement correct lorsque l’on dit : « Bien sûr, Salman Ruhsdie a le droit de dire ces choses, mais comme ils sont tellement excités, ce sont des cinglés, on risque de mettre des gens en danger. Donc, il vaudrait peut-être mieux, quand même, ne pas le faire ». Si on ne le fait pas, on fait progresser les droits de l’homme dans l’immédiat, on sauve des vies, il y aura moins de violence, moins de gens dans les ambassades ou dans la rue qui risquent d’être violentés, voire tués. Mais sur le long terme, on fragilise essentiellement le tissu des libertés, parce qu’à partir du moment où on ne le publie pas, parce que l’on se dit qu’il y a des cinglés qui vont commettre des actes dangereux, les censeurs ont gagné.

Informations complémentaires

Année

2017

Auteurs / Invités

Guy Haarscher

Thématiques

École / Enseignement, Éducation, Lutte contre les fausses croyances et les fausses sciences, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses