Et si l’on en finissait avec le politiquement correct… Les dérives de la perversion

Agora Pensée libre

 

UGS : 2017026 Catégorie : Étiquette :

Description

Historiquement, le politiquement correct vient des États-Unis. Ce n’est pas pour cela que c’est spécifiquement américain, mais c’est là que l’idée est née. Guy Haarscher a pu l’expérimenter puisqu’il a commencé à enseigner aux États-Unis en 1984-1985, au moment où on commençait à parler du politiquement correct.

L’idée est partie d’une bonne intention, ce qui démontre une vertu dans le politiquement correct. À un certain moment elle dérive, c’est-à-dire qu’il faut l’analyser de façon critique pour ne pas accepter trop de choses au nom d’une idée qui est une idée de qualité. Mais il ne faut pas le rejeter, sinon on jette l’enfant avec l’eau du bain.

À l’origine, le politiquement correct consistait à utiliser des mots : c’était une question de langage et d’attitude, mais qui s’exprimait par le langage lequel n’était pas en contradiction avec ce que tout le monde devrait penser.

« Ce que tout le monde devrait penser. »

On vit dans un monde pluraliste, et les gens pensent des choses différentes, etc. Mais il y a une base commune qui est, par exemple, les droits de l’homme, l’égalité de l’homme et de la femme, un certain nombre de valeurs fondamentales, la liberté de la science, des choses qui théoriquement nous rassemblent tous. Après, on peut être en désaccord sur beaucoup de choses. L’idée était de faire en sorte qu’il y ait de moins en moins de comportements et de paroles qui soient en contradiction avec ces valeurs. Par exemple, il y avait –, et c’était politiquement correct –, sur les portes des professeurs aux États-Unis, pour les professeurs femmes ou les assistantes femmes, il y avait soit Mrs, soit Miss et chez les hommes il était noté Mr, Doctor, Professor, etc. Cela voulait dire que, au fond, les hommes ne devaient pas dévoiler leur statut marital, alors que chez les femmes, il était indiqué parce que Miss ne voulait pas dire Mrs. Il y a eu une volonté de dépasser cette distinction. Ce dévoilement discriminatoire peut paraître bénin, mais, souvent, le politiquement correct tournait autour de choses comme ça. Plus généralement, ça tournait autour de certaines attitudes. On ne disait plus « une bonne femme », en Belgique, on ne disait plus Chairman, comme si celui qui présidait était toujours nécessairement un homme, on a commencé à dire Chairperson, etc. Il y a eu la féminisation des mots en français : tous ces éléments qui, au fond, obéissaient à une idée selon laquelle, si on polissait un peu notre langage, cela permettrait de mieux se respecter les uns les autres. Et, en particulier, ici, de mieux faire respecter l’égalité entre l’homme et la femme. C’est pareil pour les Noirs : on ne dit pas Neger aux États-Unis, on ne dit même pas Negro et on ne dit plus Black. On dit Black dans un certain nombre de milieux, mais il vaut mieux dire African American et non pas « afro-américain », parce qu’afro-américain donne trop de place à américain par rapport à l’élément africain. Tout cela est bien balisé. On dit African American de la même manière qu’on ne dit pas Indian, mais Native American, c’est-à-dire ceux qui étaient là avant la colonisation par les Européens. C’est tout un ensemble de revendications de groupes qui demandent que l’on s’exprime, vis-à-vis d’eux, dans un langage qui ne contredise pas la prétention à l’égale dignité des individus.

Tous ces changements n’allaient pas mal, mais étaient poussés par un certain nombre d’activismes qui ont pu mener, évidemment, à des excès. Parce qu’à force de dire qu’on ne peut pas prononcer des mots qui peuvent apparaître comme étant non respectueux vis-à-vis d’autrui, ou comme étant en contradiction avec les grandes valeurs d’égalité et de dignité, on n’ose plus faire de blagues, on n’ose plus s’exprimer librement, on est intimidé. Or, là, on heurte ce qui est essentiel : c’est-à-dire, dans la liberté d’expression, la possibilité de dire des choses qui sont peut-être exagérées, que la discussion doit équilibrer. Après on se dira que l’on aurait pu penser différemment, mais au moins on aura dit ce qu’on avait sur le cœur. Souvent, on veut limiter la liberté d’expression, car le politiquement correct visait une limitation pour de bonnes raisons de la liberté d’expression. Mais la question n’est pas tellement que les gens en disent trop ou exagèrent, ce qu’ils font parfois. Il y a des limites, on ne peut pas calomnier, etc. Mais, souvent, ils n’en disent pas assez, tout simplement, parce qu’ils risquent d’être intimidés en pensant que s’ils disent quelque chose, le ciel va leur tomber sur la tête ou que s’ils font de l’humour, cela attirera des conséquences.

À l’époque où Guy Haarscher enseignait aux États-Unis, une plainte avait été déposée. Un étudiant se baladait avec un T-shirt, au dos duquel il y avait un homme préhistorique qui tirait sa femme par les cheveux, la promenant comme un sac, et, circonstance aggravante, la femme souriait et avait l’air d’aimer ça… Il y eut une plainte d’organisations féministes disant qu’on ne pouvait pas se balader sur le campus avec une image qui était une image de la dégradation de la femme ou de l’intériorisation de son infériorité par la femme, puisqu’elle souriait. Cette histoire est arrivée jusqu’à la doyenne de la Faculté de Droit qui a demandé à Guy Haarscher ce qu’il en pensait en tant qu’Européen. Il s’agissait d’un de ses étudiants qu’il n’avait jamais vu. Il répondit à la doyenne que c’était de l’humour, que c’était plutôt drôle… Lorsqu’il a vu son étudiant, il lui a demandé comment cette affaire s’était terminée. Il a répondu qu’il ne mettait plus le T-shirt. Il ne le met plus, donc il ne fait pas ce mot d’esprit ou il ne montre pas le mot d’esprit qui se trouve sur le T-shirt. On s’aperçoit qu’il y avait là comme un dérapage de la notion, parce que le politiquement correct au sens profond du terme, c’est-à-dire quelque chose qui apparaît comme étant correct pour la polis, c’est-à-dire pour la collectivité en général. Alors, si c’est effectivement le respect de l’égalité des droits de l’homme, etc., on se dit qu’il est politiquement incorrect d’être raciste ou de parler de nègres, ou de parler de « bonne femme », ou d’obliger les femmes à montrer leur statut marital et de ne pas le faire pour les hommes…

Mais le problème est de savoir jusqu’où cela va aller. Car lorsqu’il y a des revendications, comme la revendication de ces mouvements féministes, c’est une atteinte forte à la liberté d’expression, c’est une intimidation. On se dit que l’on va franchir la ligne : on ne sait pas très bien où elle est, on sait qu’il y a de grandes valeurs et que, dans des cas particuliers, on ne peut pas dire des choses qui les contredisent et, donc, on a tendance à s’auto-censurer. Cette attitude est très mauvaise pour la démocratie. On se retient de dire certaines choses pour ne pas avoir d’ennuis, pour ne pas être mal considéré, éventuellement pour ne pas être poursuivi en justice, car il y a, dans beaucoup de pays, un certain nombre de règles juridiques qui empêchent d’exercer sa liberté d’expression de façon très libre. Dans les pays autoritaires, tels que la Turquie, la Russie, si on dit des choses qui peuvent apparaître comme une attaque contre la nation, l’État, la dignité des dirigeants etc., on est vite en danger. Aussi que cette réaction arrive dans une démocratie pour de bonnes raisons, cela pourrait poser un certain nombre de problèmes. Sans dramatiser, on sait que les grands totalitarismes du XXe  siècle, en particulier le communisme, sont partis de très bonnes idées. C’est pourquoi, il faut peut-être faire attention…

Une expression résumait le paradoxe du politiquement correct en disant : « Au fond, le politiquement correct, c’est le remplacement (en anglais) de deux lettres par trois lettres ». C’est le remplacement de « SK » par « DMP ». « SK », c’est serial killer, le tueur en série. C’est quelqu’un dont l’orientation de vie et les goûts font qu’il se satisfait en découpant les gens en morceaux, de façon régulière. Quand on dit serial killer, c’est très péjoratif, ce n’est pas respectueux vis-à-vis de cet homme… Et donc il faut remplacer « SK » par « DMP », difficult to meet person : voilà l’expression politiquement correcte. C’est sans doute, effectivement, une personne difficile à rencontrer…

De nombreux livres sont parus aux États-Unis, dans les années 1980-1990, comme Le Petit chaperon rouge et tous les Contes de Perrault, etc. dans une version politiquement correcte, c’est-à-dire corrigés. Ainsi, chaque fois que l’on parlait du loup, on mettait en garde en disant qu’il ne fallait pas mépriser les animaux, mais bien les traiter. On mettait en garde par rapport à la grand-mère et à la vieillesse. Tout cela est un peu amusant, mais cela pose un problème de fond.

Le problème de fond, c’est justement que cette manière d’agir risque de générer, d’engendrer, du conformisme. On se dit : « Pourquoi dire ce que tout le monde accepte ? » C’est cela le politiquement correct. Pourquoi dire ce qui est acceptable par tout le monde ? Oui, pour les valeurs fondamentales, on aimerait bien que lorsque l’on adopte des valeurs fondamentales comme celle des droits de l’homme et de la tolérance, que tout le monde respecte les droits de l’homme et la tolérance. On considère qu’il est inacceptable que des gens se comportent ou défendent des thèses différentes. Mais si on considère que ces thèses ne sont pas correctes, il faut quand même accepter des règles qui sont les règles fondamentales des démocraties libérales et des droits de l’homme. Donc, demander qu’il y ait des éléments politiquement corrects. Et par conséquent, le refus, par exemple, des discours de haine, des discours de rejet, des discours d’intégrisme religieux, des discours racistes suprématistes, etc. Cette exigence peut paraître comme étant normale. Maintenant, quand on va dans les détails, quand on va jusqu’aux Miss, aux Mrs sur les portes des bureaux, le politiquament correct pose un vrai problème.

L’ULB a été confrontée à ce sujet tout récemment, via un mail adressé à toute la communauté universitaire, dans lequel le recteur de l’Université rappelait toutes les activités concernant les Gender Studies et tout ce que l’Université fait pour favoriser l’épanouissement des femmes et l’égalité des hommes et des femmes.

Ainsi, l’Université faisait sa publicité, comme elle aurait pu dire qu’elle est très forte en sciences nucléaires ou autre chose. Or, elle le faisait à partir d’un incident. L’Université s’excusait, parce qu’elle avait été politiquement incorrecte.

Qu’avait-elle fait en réalité ? Lors de l’invitation à la cérémonie de remise des diplômes en médecine, que l’on appelle Commencement ceremony –, c’est la cérémonie de fin d’études, mais du début de carrière –, une secrétaire a formulé le mail d’invitation de la manière suivante : « … et que les filles viennent avec un beau décolleté », ou quelque chose du genre. Rien que cela ! Et cette invitation, évidemment, apparue comme étant l’expression d’une sorte de machisme et a fait que l’Université a sorti la grande artillerie.

L’envoi d’un mail à toute la communauté universitaire, cela n’arrive généralement pas. Car on considère qu’il ne faut pas que les gens soient totalement débordés par tous les mails qu’ils reçoivent. Par exemple, lorsque l’on organise des colloques, etc. et que l’on demande aux autorités d’avoir un mail adressé à toute l’Université, on ne l’obtient pas, car ce système est dédié uniquement aux choses importantes. Or, maintenant, on en fait pour le décolleté… Guy Haarscher en avait parlé avec le recteur et le doyen de médecine qu’il a rencontré par hasard et il leur a dit qu’il se sentait comme aux États-Unis en 1985, et qu’à l’époque, lorsqu’il revenait des États-Unis, il pouvait souffler. Il revenait à l’ULB où on pouvait rigoler, où on était moins contraint, on était moins obligé de parler de son mariage, de ses enfants, de sa carrière, de ce qu’on gagnait, etc.

Quelque part, il faut faire attention à ce qu’une perversion du politiquement correct ne mène pas à sa mauvaise face.

Vu l’importance de ce sujet, Guy Haarscher en a fait un livre intitulé Comme un loup dans la bergerie.

Informations complémentaires

Année

2017

Auteurs / Invités

Guy Haarscher

Thématiques

École / Enseignement, Éducation, Lutte contre les fausses croyances et les fausses sciences, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses