Le politiquement correct dans ses différentes évolutions

Agora Pensée libre

 

UGS : 2017030 Catégorie : Étiquette :

Description

Dans les années 1960, on entendait dans les cours de récréation une liste interminable d’insultes : « Les Juifs sont des youpins, les Italiens sont des macaronis, les Allemands sont des Chleuhs ou des Boches, les noirs sont des… ». Il y avait un mépris constant, par rapport à ce que les philosophes appelleraient l’altérité de l’autre, un vocabulaire absolument dégradant. Avec le temps, on a acquis une tout autre attitude, dans la façon de parler des personnes qui nous entourent, une sorte de politiquement correct qui a évolué de manière naturelle.

Elle a évolué de manière naturelle parce qu’elle dépendait des actions d’un certain nombre de groupes, et qu’il y a un effet « boule de neige ».

En mai 1968, la parole était très libre. Et pourtant lorsque l’on retombe sur des textes de l’époque, on s’aperçoit que le politiquement correct marxiste, au sens large, était extrêmement pesant. Si quelqu’un disait être de droite, c’était presque un gros mot, et il ne faisait pas partie de la discussion. Mais, au contraire, il était qualifié de fasciste, etc. La discussion, à un moment, était bloquée, et cela menait à beaucoup d’hypocrisie, de conformisme. Les gens se disent être de gauche, non pas parce qu’ils sont engagés à gauche et qu’ils pensent que ce sont de bonnes valeurs, mais parce qu’ils se disent qu’ils seront mal considérés s’ils disent autre chose.

Chaque époque connaît ce type de politiquement correct qui, lui, doit être combattu et qui fait que l’on retombe aisément dans le conformisme. Il faut comprendre que le politiquement correct est utilisé par un certain nombre d’adversaires des valeurs de la démocratie libérale qui risquent de tromper pas mal de gens. Il y a toute une partie, notamment de la gauche, qui est sensible à ce type de discours, et qui n’est pas suffisamment vigilante, ou qui a oublié qu’effectivement, à un moment, on a dit que l’Union soviétique était la patrie de la classe ouvrière. « Il ne faut pas désespérer Billancourt », comme le disait Sartre, en sous-estimant le caractère meurtrier, totalitaire, concentrationnaire de ce type de régime. À un certain moment, sous prétexte que ce sont des gens qui s’opposent à un certain nombre de pratiques que l’on n’aime pas, il faut faire attention à ne pas être aveugle à ce qu’ils sont.

Au Cercle du libre examen, à l’époque, ils étaient pour Ahmadinejad en Iran, pour Chávez au Vénézuela, parce que c’étaient des adversaires de l’impérialisme occidental, etc. Ils disaient qu’ils avaient des défauts, mais que, quelque part, c’était pour eux des alliés.

Jean-Luc Mélenchon a dit des choses semblables à propos de Cuba, de Chávez, etc. C’est aberrant, parce que s’il était arrivé à la présidence de la République, il aurait dû, pour que les choses tiennent, faire des choses totalement opposées à tout cela. Et en Belgique, c’est pareil, c’est-à-dire qu’à force de vouloir absolument s’opposer à l’ordre établi, au nom de valeurs qui sont des valeurs d’égalité etc., on choisit parfois nettement pire. Il faut le savoir, et on devrait le savoir aujourd’hui. Mais il est parfois très difficile de le savoir quand on est dans l’œil du cyclone.

Lorsqu’Emmanuel Macron a créé son parti, il s’interrogeait sur la manière d’éviter la gauche, la droite, l’alternance etc. Ce n’est pas que les sensibilités de gauche et les sensibilités de droite n’existent pas, mais quand un pays est confronté à des difficultés, il ne faut peut-être pas vouloir tout structurer autour de la gauche qui déconstruit ce que fait la droite etc., chacun étant prisonnier, dans les primaires, de celui qui est le plus radical. Quelqu’un qui a dit à un moment : « Moi, je ne suis ni de gauche ni de droite, et je suis et de gauche et de droite ». Cela paraissait profondément ridicule. Emmanuel Macron semblait fort filandreux au début, il est devenu beaucoup plus rigoureux par la suite. C’est un homme très intelligent, il faut bien le dire, qui a eu de la chance, mais comme le disait Machiavel :

« Encore faut-il être capable de la saisir ». Cette idée de dire : « Je vais faire un gouvernement, je vais essayer d’être président de la République en n’étant ni de gauche ni de droite, ou et de gauche et de droite ». C’était complètement absurde et suspect. Les gens de droite disaient : « C’est un poisson pilote de Hollande », et la gauche disait : « Il n’est plus de gauche ». Quelque chose qui apparaissait comme étant complètement en dehors des clous du politiquement correct, il parvient à le faire, grâce à la chance, la conjoncture, à son talent. Alors qu’il y a un an, lorsque que l’on lisait les journaux, on disait que c’était ridicule, qu’il allait faire deux pour cent avec son truc de gauche et de droite.

Peut-être va-t-il échouer, mais quelque part il fait bouger les lignes en partant un peu tout seul, avec le soutien de gens qui croient en lui. Et il arrive, d’ailleurs, à être élu sur des idées européennes, grâce à la sagesse conventionnelle, ce que l’on appelle aux États-Unis conventional of wisdom, qui était de dire que tous les gens sont populistes, qu’ils sont pessimistes, qu’ils trouvent que cela va mal, etc. Bien sûr, qu’il y a de ça, mais Emmanuel Macron tenait un discours optimiste et, quelque part, qui allait gêner la gauche avec la réforme du code du travail, etc. Ce n’est pas exactement ce que la gauche veut.

Ensuite, son histoire familiale de familles recomposées, avec une femme plus âgée, ce n’est pas exactement ce que la droite aime. Mais il passe à travers. On ne sait pas ce que cela va donner, mais il est vrai qu’à un certain moment, y aller et dire : « Je sens que je dois aller dans ce sens- là, par ce que je trouve que, au moins pendant un certain temps, il y a des réformes sur lesquelles ils peuvent collaborer », c’est judicieux. Il y a des désaccords, c’est certain, mais cette espèce de naïveté, qui apparaît au début, est intéressante. On disait que c’est un banquier qui a travaillé chez Rothschild… Là, c’est le côté antisémite, sans avoir besoin d’un Juif, car il ne l’est pas. À un moment, dans la propagande du parti républicain, ils ont représenté Emmanuel Macron avec l’imagerie des années 1930.

Emmanuel Macron, c’est vraiment l’histoire de Machiavel : il faut être capable de saisir la fortune, le hasard et la chance. Par exemple, Napoléon, lorsqu’il choisissait ses généraux, avait pour habitude de leur demander s’ils avaient eu de la chance dans le passé, car pour lui, le diktat était « même s’il est excellent, je veux qu’il ait de la chance ». Il craignait, en effet, que tout manque de précautions ne lui apporte la guigne – mauvais temps, dysenterie –, lors de ces batailles.

S’il a eu de la chance, Emmanuel Macron a surtout eu la vertu d’être capable de la saisir. C’est fort, car c’était partir sur un quelque chose de complètement politiquement incorrect, pas au sens brutal du terme, mais c’est le fait d’être hors des clous. C’est comme tous les partis qui font zéro virgule cinq pour cent, comme le parti des chasseurs, comme le parti du vote blanc, etc., et lui, il va faire son parti de gauche et de droite. Cela prouve qu’il y a des ressources pour ceux qui peuvent penser de façon un peu critique, c’est-à-dire de manière non conformiste.

« Il faut avoir la chance du talent, mais il faut aussi avoir le talent de la chance. »

Il y a beaucoup de choses que l’on fait facilement dans la vie, qui sont liées à des processus de développement, de milieu social etc., que l’on ne maîtrise pas. Ensuite, il y a la façon de les cultiver et aussi le hasard extérieur, quelle que soit l’évolution personnelle. Il aurait pu faire un petit chemin, comme le chemin de tous les centristes. Mais c’est devenu un boulevard, sur lequel il faut encore marcher. Cela donne un peu d’optimisme, car cela permet de dire que le changement n’est pas aussi loin qu’on le croit, malgré le fait qu’on puisse croire que cela ne va pas changer.

Informations complémentaires

Année

2017

Auteurs / Invités

Guy Haarscher

Thématiques

Éducation, Lutte contre les fausses croyances et les fausses sciences, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Questions sociales