Combattre la régression par l’éducation

Agora Pensée libre

 

UGS : 2015026 Catégorie : Étiquette :

Description

À propos de progrès, il faut s’entendre sur quelques valeurs. Il y a progrès lorsque l’on se soucie de la santé, de l’éducation : que l’on songe dans les pays à ce qu’il y ait une Constitution ; que l’on valorise le multipartisme, le parlementarisme ; que l’on rejette tout ce qui abaisse l’humain pour ne valoriser que ce qui l’élève. Si on prenait tout cela en compte, il y aurait progrès. Et cette vue du progrès ne se retrouve dans aucun des trois livres sacrés.

Comment faire pour reléguer les religions, car c’est bien là que se situe le problème ? Nonante-huit pour cent de la population mondiale est emberlificotée dans ces histoires de religion, et cela pose un gros problème. Mais quelle est la solution ?

Une des clés serait l’éducation, mais l’éducation c’est Condorcet, c’est le XVIIIe siècle. Un jour, dans certaines écoles secondaires, on interdira à des professeurs de français, en classe de rhétorique, de donner leur cours sur le XVIIIe siècle, au nom de la lâcheté politique. Actuellement, on n’en est pas loin. Le problème se pose déjà dans les cours de biologie avec le darwinisme. Il faut se battre pour une éducation de qualité, et qui ne pourra pas être traversée, si peu que ce soit, par les religieux ; le religieux relève de la sphère privée.

L’école ne peut pas tout non plus et il faut s’en rendre compte. Imaginons que, demain, les cours de religion soient donnés en dehors de l’école, parce que finalement ce n’est pas le rôle de l’école d’enseigner les religions et qui plus est, cela coûte très cher. On arrivera à cela tôt ou tard, mais on y arrivera. Quand bien même on arriverait à faire cela, on arriverait à rassembler les élèves de manière à ce qu’ils puissent se connaître et connaître l’autre. L’éducation, ce n’est pas seulement l’école, c’est aussi ce qui se passe en dehors de l’école, c’est les quartiers, ce sont les familles, ce sont les lieux de rassemblement. Et tant que l’on n’arrivera pas à donner la possibilité aux gens, qui vont se réfugier dans les religions, l’occasion d’avoir autre chose comme espoir, ou comme univers, ou comme horizon, on se retrouvera dans un piège. Quand on voit tous les candidats au djihad qui vont en Syrie, la Belgique, par rapport à la France, est le pays qui envoie le plus de djihadistes en Syrie. Ce ne sont pas seulement des musulmans belges ou des Belges musulmans et ce sont des gens de toutes les couches sociales, culturelles, religieuses, opinions philosophiques. Comment se fait-il que notre jeunesse d’aujourd’hui soit attirée par les sirènes intégristes ? Comment se fait-il qu’il y ait plus de jeunes qui partent de Belgique que de France ou d’ailleurs ? Cela pose question quand même.

On voit que, dans certains quartiers, la seule issue que les jeunes ont, au niveau social, c’est la mosquée, les lieux de cultes, parce qu’il n’y a rien à côté. Dans certaines communes, rien n’est prévu pour la jeunesse, pas de centres sportifs, pas d’académies : c’est une des raisons pour lesquelles les jeunes se retrouvent sous l’emprise d’un chef religieux « autoproclamé » qui tente de leur donner une identité. Il s’agit vraiment d’un problème social.

Refusons l’argumentation qui dit que c’est parce qu’il n’y a pas d’horizon que les jeunes vont ailleurs…

La question est « Comment fait-on pour donner du sens à notre jeunesse ? » Car il s’agit bien de notre jeunesse, il faut le rappeler. Quelles que soient leur culture, leur origine, c’est notre jeunesse. La plupart de ces jeunes sont nés et ont grandi ici ou sont Belges d’origine.

Pour donner du sens, il n’y a rien de tel que l’école. Lorsque certains étudiants posent des questions en rapport avec les livres « sacrés », il faut leur expliquer que, pour qu’ils puissent faire leur chemin spirituel personnel, il faut qu’ils se documentent en lisant, par exemple, Le Livre des morts égyptien, la Bhagavad-Gita, Origène et Celse, la première partie des Pensées de Pascal, « La misère de l’homme sans Dieu », mais à côté de cela il faut également lire L’Antéchrist de Nietzsche,… Il existe beaucoup de textes permettant d’ouvrir les esprits. Mais qui, dans le cercle familial, peut guider vers ses œuvres ? Et les médias n’en parlent pas non plus… Donc il ne reste que l’école pour guider les jeunes. Il faut travailler de manière critique des textes extrêmement nombreux et venant de partout. Il y a de la poésie, il y a de la philosophie, il y a de l’histoire,… Mais il se fait que l’école va, tout doucement, être grignotée par cette lâcheté politique et que les échevins vont aller trouver les professeurs qui enseignent ce genre littérature et leur demander de mettre un bémol parce qu’il ne faut pas froisser les sensibilités en enseignant, par exemple, l’athéisme de Diderot.

Il faut faire un travail de fond pour vraiment penser par soi-même. Malheureusement cela ne se fait plus dans le cercle familial, et pour cela il faut que le niveau des enseignants soit revu à la hausse.

Dans certaines communes, dans certains centres culturels où l’on sent qu’il y a des dérives de l’islamisme, où l’éducation ne forme plus vers la démocratie, où les femmes ont l’obligation de se voiler, qu’est-ce qui est fait pour lutter contre cette situation en Belgique ? Comment est-ce surveillé ? Comment est-ce combattu ?

Certaines communes prétendent avoir une façon particulière de travailler sur le terrain, mais toutes les communes ne se valent pas. Les gens ne sont pas toujours au fait de ce qui est dit dans certains lieux culturels, de culte, religieux ou sportifs. La chose fondamentale à se dire c’est qu’en dehors de l’école, qui ne dure qu’un temps, (et il ne faut pas oublier que beaucoup de jeunes sont en décrochage scolaire, ou sont sortis de l’enseignement secondaire, mais sans certification ou sans diplôme), il y a toute une jeunesse qui est désœuvrée, qui est en désespérance, qui est en errance. Et c’est cette jeunesse-là qui est la plus sujette à être embarquée par des dérives, quelles qu’elles soient.

Chaque commune a sa façon de procéder. Woluwé, ce n’est pas Saint-Gilles, ce n’est pas Molenbeek, ce n’est pas Anderlecht. C’est pourquoi chaque commune procède différemment. Il y a des communes qui sont des foyers de repli sur soi plus que d’autres, et le sentiment que l’on peut en avoir est qu’il n’y a pas de mélange même au niveau des communes. À Saint-Gilles, par exemple, il faut savoir qu’il y a le haut et le bas de Saint-Gilles, et il n’y a pas vraiment de brassage des populations. On croise une certaine population dans le haut de Saint-Gilles et lorsque l’on se rend dans le bas de Saint-Gilles, les gens sont totalement différents. L’interculturalité ne se fait pas vraiment, malgré les nombreuses associations de cohésion sociale, qui sont financées ça et là, qui font un bon boulot. Mais où se fait la rencontre ? Comment les gens se rencontrent-ils ? Le seul lieu où les femmes des quartiers « pluriels » peuvent se rencontrer, c’est dans le monde associatif, le monde de l’éducation permanente ou dans tout ce qui touche à l’alphabétisation. Ce sont les seuls espaces qu’elles ont pour pouvoir sortir de chez elles, quand bien même elles ne sont pas accompagnées par les fils qui viennent les rechercher après la réunion. Ces associations font un travail vraiment important en la matière. Ce qui est inquiétant, ce n’est pas la génération qui est chez nous depuis très longtemps, c’est la jeunesse d’aujourd’hui qui finalement se replie sur elle-même. Cette jeunesse qui est née et qui a grandi ici, une jeunesse « bien de chez nous » comme on dit, tient un discours qui est encore plus rétrograde que celui de leurs parents. Il y a vingt ou trente ans, ce discours n’existait pas, il y avait une mixité sociale. Il n’y avait pas ces demandes d’horaires séparés dans les piscines…

Comment donner un nouveau sens aux jeunes et comment empêcher les « laveurs de cerveaux » d’avoir une emprise sur ces jeunes ?

Malheureusement, ces mauvais conseillers jouent sur les frustrations, jouent sur les discriminations que les jeunes subissent, sur les désillusions au niveau du logement, de l’emploi, de la formation. Ils expliquent aux jeunes qu’ils ne feront jamais partie de la société, qu’ils ne seront jamais acceptés, qu’ils ne seront jamais intégrés. Les jeunes ont « la haine » parce qu’ils se sentent totalement rejetés. Et la discrimination est bien présente, disons-le sans détour. En même temps, dans des écoles, qui sont de vrais ghettos, le décret inscription n’est pas parvenu à mettre l’accent sur la pédagogie et cela crée une jeunesse qui est très désespérée. Ces jeunes s’entendent dire qu’ils doivent rentrer chez eux, qu’ils ne sont pas d’ici, alors qu’ils sont nés ici.

Comment se fait-il qu’au bout de trois générations, l’ascenseur social soit en panne ? Lorsque la première génération est arrivée, dans des conditions difficiles, les gens ont travaillé dans les mines, dans la construction. Leurs enfants, eux, ont pu accéder à l’ascenseur social et les enfants de cette deuxième génération se retrouvent davantage précarisés. Cette jeunesse est pleine de révolte, elle est pleine de rage.

Quand on a un emploi, une formation, que l’on a de quoi vivre décemment, on possède une dignité dont beaucoup ont besoin. Tous ces chefs autoproclamés, qui ne savent même pas de quoi ils parlent, qui n’ont jamais eu aucune formation à quel que niveau que ce soit, d’où viennent-ils, qui les envoient ? L’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, qui elle aussi, a une mainmise très forte au niveau des mosquées turques.

Que veut dire l’expression « islam de Belgique » quand l’islam n’a jamais autant été sous l’emprise de l’extérieur ? Il est peut-être temps de « repenser » et « repanser » l’école et aussi de mettre au devant de la scène les croyants laïques, qu’ils soient musulmans ou autre. On ne les entend pas beaucoup, mais on ne les soutient pas assez. C’est là que les médias ont un vrai rôle à jouer, mais malheureusement les médias préfèrent le sensationnel et donnent plutôt la parole aux extrémistes.

Il y a énormément de citoyens de culture musulmane qui n’osent rien dire, car sinon ils sont ostracisés par leur propre communauté, parce qu’il y a le tribunal communautaire. S’ils étaient mis en valeur par la société, davantage qu’ils ne le sont maintenant, cela ouvrirait certainement une voie. Mais pour cela, il faudrait que les mentalités changent, car même pour ces musulmans laïques, le chemin n’est pas simple, puisque ce sont des personnes qui traditionnellement vivent plus en groupe identitaire. Pour que ces gens, qui oseraient se manifester et prendre le risque d’être exclus de leur communauté, puissent vivre normalement, il y a un énorme travail à faire de la part de tous. Même les élus au Parlement bruxellois de culture musulmane, et il y en a beaucoup, on ne les entend jamais sur ce sujet ; soit ils se taisent dans toutes les langues, soit ils font « la politique du slalom ». L’électorat étant communautarisé, les Turcs vont voter pour les Turcs, majoritairement, les musulmans pour les musulmans, majoritairement. Les hommes politiques ont compris cela et donc ils ne vont pas prendre le risque de décevoir leur électorat. Les rares qui ont osé avoir une posture laïque, il y en a un ou deux, l’ont payé très cher. Si les partis politiques acceptaient de mettre en avant les valeurs qui sont les nôtres, et pas les valeurs des communautés, cela changerait beaucoup de choses.

Certains candidats politiques sont réellement des laïques à la base, mais une fois qu’ils sont élus, dans leur communauté, s’ils tiennent un discours qui n’est pas conforme à l’attente que l’on a d’eux, ils seront pénalisés.

 Par exemple, à Saint-Gilles, une mosquée a voulu s’agrandir. Il y a eu une enquête publique et une parlementaire vivant dans cette commune, s’est manifestée, a participé à la concertation sociale, a été à la commune, a été entendue avec d’autres riverains. Quelques temps plus tard, les gens disaient qu’il ne fallait pas voter pour cette femme parce qu’elle était contre les mosquées, parce que la rumeur a couru qu’elle avait osé en parler, qu’elle était intervenue, qu’elle en avait parlé à la presse. Ces consignes venaient de la communauté africaine. Alors qu’elle s’était manifestée comme tant d’autres citoyens pour expliquer que le vivre ensemble n’était plus possible dans de telles conditions.

Cet exemple pour expliquer que la sanction tombe très vite. Ce que doivent faire les citoyens de culture plurielle, c’est de sortir de leur communautés et aller convaincre tous les laïques pour qu’ils partagent ce combat-là, car si les candidats politique ne devaient être élus qu’avec les voies laïques de leur communauté, ils ne seraient jamais élus. C’est un combat difficile, mais qui ne pourra se faire que si, au niveau politique, on prend les citoyens, et non pas les communautés, pour ce qu’ils apportent.

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Informations complémentaires

Année

2015

Auteurs / Invités

Fatoumata Fathy Sidibe

Thématiques

Cohésion sociale, Discriminations, Diversité culturelle, École / Enseignement, Éducation, Interculturalité, Islam, Jeunesse, Multiculturalisme, Politique belge, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses