Et si l’avenir de l’école demandait un retour à la tradition… Le savoir en perdition

Agora Pensée libre

 

UGS : 2016044 Catégorie : Étiquette :

Description

Voici une histoire qui n’existe nulle part, ni dans des livres, ni dans des vidéos, ni dans des documentaires. Au fond il n’y a pas de traces de ça et c’est une histoire terrible.

Transmettre, tradere en latin, c’est : se faire porteur du sens que le passé nous donne.

En 1971, trois ans donc après mai 1968, un de nos amis est à Rome dans un appartement qui lui a été prêté par un intellectuel romain d’importance. Il y a plusieurs bureaux, il y a des bibliothèques et il trouve sur le coin d’un bureau une sorte de document de cinq cents pages, où il est écrit « Top Secret ». C’est extraordinaire pour inciter à la lecture… Et notre ami passe sa soirée à lire ce document. Sur la couverture, il peut lire : « Comment éviter, en Europe, un nouveau mai 68 ». C’était assez volumineux, et notre ami qui est un lecteur rapide, va directement aux conclusions qui faisaient quand même cinquante pages, et le contenu était le suivant :

« Dans les vingt ou trente années qui vont venir, il va falloir que le monde de l’école se transforme et qu’on purge de l’univers scolaire tout ce qui a caractère historique, ne plus enseigner la littérature, ne plus enseigner l’histoire de l’art, ne plus faire allusion à tous les courants de sensibilité dans le domaine de la peinture ».

Et l’un des paragraphes cyniques disait que, de toute façon, les sociétés se reproduisent fort bien elles-mêmes, et qu’elles n’ont besoin que d’ingénieurs, mais il faudrait tout faire pour qu’il n’y ait plus des farfelus désireux d’étudier la philologie slave, car cela coûte beaucoup trop cher et cela ne sert à rien. Aujourd’hui, notre ami regrette de ne pas avoir subtilisé ces cinquante pages de conclusion, mais à l’époque les smartphones n’existaient pas et il n’était pas possible, techniquement, d’en prendre des copies.

Se faire porteur du sens que le passé peut donner au présent

Tout était déjà verrouillé dans des instances, à propos desquelles nous ne sauront jamais rien, à peu près en 1971-1972. Et depuis quarante ans, l’enseignement s’est dirigé dans cette voie. C’est-à-dire qu’on ne travaille plus la mémoire sur les produits remarquables pour faire de l’algèbre, les temps primitifs pour l’anglais, le néerlandais, le latin. Car voyez où en est le latin. Et ne parlons pas du grec dans un pays comme la France, qui est à notre porte, et qui est quand même la cinquième puissance au monde. Donc il y a des tas de problèmes qui se posent autour du savoir, de la mémoire, de ce qu’on emmagasine, des exercices de répétition qui peuvent peut-être être pris en charge par les outils numériques d’aujourd’hui. Il y a de bonnes choses dans la tradition, et il y a des choses qui ne nous intéressent plus.

Au départ, les compétences étaient quand même l’idée de mobiliser les savoirs. Maintenant dans beaucoup de cas, en histoire, en français, on n’est plus dans l’apprentissage, mais on est dans des exercices de « compétences » qui sont des exercices de découvertes où les élèves essayent, de façon tout à fait égalitaire de découvrir quel numéro il faut mettre à quelle boule ou à tel fait.

Il faut bien voir comment cela se passe sur le terrain. Lorsque l’on veut enseigner le passé simple –, le subjonctif n’en parlons même pas –, on se retrouve avec des demandes des étudiants telles que : il écrivit ou il écriva ? On ne peut pas enseigner le passé simple à des élèves qui ne connaissent même pas la conjugaison du verbe écrire à l’imparfait. C’est un cercle vicieux.

On ne cesse de dire aux professeurs qu’il ne faut pas enseigner la difficulté, qu’il faut enseigner la base, mais comme la base n’est pas connue après un nombre indéfini d’années – on parle de jeunes qui ont quatorze, quinze ans –, on n’avance pas. Et finalement, on recule. On recule parce qu’à force de ne pas enseigner les savoirs, on enseigne de moins en moins. Et on se retrouve avec ces étudiants qui viennent réclamer parce qu’ils ont un échec en français, et qu’ils ne comprennent pas leur échec puisqu’ils parlent français.

Les élèves s’étonnent, en entendant parler leurs professeurs entre eux, du français qu’ils utilisent, puisqu’eux-mêmes ne le pratiquent pas, ni au sein des établissements scolaires, et encore moins en dehors. Mais comment pourraient-ils acquérir du vocabulaire puisqu’ils ne sont plus soumis à la lecture, à la dissertation,… ?

Il n’y a pas eu de dégradation du côté des élèves, il n’y a pas de raison qu’ils soient plus idiots aujourd’hui, qu’il y a cinquante ans. Mais lorsqu’on entend parler des jeunes parents, ou ceux qui nous dirigent, on comprend vite les manquements. Quand une mère d’élève va voir un professeur pour lui dire : « Ma fille ne lit pas », il serait quand même bon de demander à cette maman si elle-même lit.

Il y a eu un responsable de l’instruction publique à la Communauté Française, quand elle existait encore, qui disait : « Mais de toute façon, – et il l’a écrit dans Le Vif/L’Express – a un certain moment tous ces problèmes-là nous les résolverons ».

Corinne Boulangier qui est devenue haute responsable à la RTBF a dit : « Ce qui se conçoit clairement, s’énonce clairement, les mots pour le dire etc… » et elle ajoute « comme disait Molière ». Une telle erreur pour une personne qui est romaniste est inconcevable, et pourtant…

Lorsque l’on entend, sur Musique trois, quelqu’un qui parle du Mozart espagnol, Arriaga qui est mort avant d’avoir trente ans, dire : « Écoutez, il n’a pas eu l’occasion d’écrire beaucoup de quatuor, mais on va écouter le dernier qu’il écriva », l’animateur est très probablement un brillant musicologue, parce qu’il a la faculté d’analyser des œuvres.

On en est là, c’est un phénomène de société global, on ne sait pas où sont les responsabilités, mais il faut savoir ce que l’on veut. Ce que l’on aime, ce que l’on découvre, ce que l’on lit, où on va en vacances, ce que l’on regarde comme film, c’est un ensemble. Ce n’est certainement pas en regardant un Cyril Hanouna ou une émission de tv-réalité que l’on développera sa culture.

Le monde de l’école est un baromètre de quelque chose qui la dépasse très largement.

Est-ce qu’apprendre une langue, étrangère ou non, c’est se limiter à la communication pour acheter un pain et une tranche de jambon ?

Tout ce qui était demandé par les inspecteurs aux professeurs de langues étrangères, c’était d’apprendre la langue comme outil de communication et pas du tout comme moyen de traduire sa personnalité. La langue doit être utilitaire, un point c’est tout.

Il n’y a donc plus de place pour la culture, car on ne peut plus la tester. Si on propose un texte de Shakespeare et qu’on l’analyse en classe, il n’est pas question d’en faire une interrogation, ni de poser des questions théoriques, ni d’interroger sur l’interprétation d’une pièce de théâtre qu’on a pu analyser avec les élèves. Tout cela doit se faire dans des activités parallèles ou après les cours, ou hors cours.

Pourtant, on est dans des écoles de l’enseignement officiel et on voit et on entend des gens, des parents, des élèves qui vont voir ou qui croisent des professeurs dans les préaux et qui expriment leur volonté d’un enseignement de qualité et qui semblent effarés de ce qu’il se passe. Ils ont l’air extrêmement enthousiaste et content de ce qui est fait dans des écoles comme l’Athénée Robert Catteau, ou comme l’Athénée Adolphe Max, chacun avec sa spécificité. Il y a des élèves qui sont demandeurs de cela.

Il y a de plus en plus de gens qui sont inquiets par toute cette évolution, et des élèves le sont aussi. Alors effectivement, ces gens ne sont pas représentatifs de ce que l’on peut entendre des parents en général dans les médias, et heureusement qu’il y ait des parents qui vont en recherche d’exigences, mais il y en a de plus en plus et ils grondent.

Ce sont ces parents-là qu’il faut encourager, ce sont ces élèves-là, en espérant que ce soit démocratique d’ailleurs, parce que sinon il y aura toujours des gens extraordinaires. Mais il ne faut pas reconstituer des castes de mandarins avec dix pour cent qui détiennent tout et les autres qui sont complètement démunis par rapport à tout. Il ne faut pas désespérer, jamais, mais il faut faire preuve de discernement et se rendre compte qu’il y a tout de même aujourd’hui des gens qui occupent le haut du pavé et qui ne s’expriment pas comme des politiques ou des journalistes d’il y a trente ans, ne serait-ce que dans la façon dont ils prennent la parole.

Le marquage est très fort entre les élèves extrêmement cultivés qui en redemandent et qui essayent de manier la langue de manière très jolie presque très poétique, et puis à côté de cela, il y a des élèves qui ne savent pas faire une phrase correcte avec un discours indirect et qui disent : « Je ne sais plus, c’est la fille que je t’ai parlé », par exemple. Ces élèves qui se côtoient au sein de la cour de récréation chaque jour, rendent cela d’autant plus frappant. Ces différences n’étaient pas aussi prononcées il y a vingt ans.

1 157 vues totales

Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

André Possot

Thématiques

École / Enseignement, Éducation, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses