Et si l’avenir de l’école demandait un retour à la tradition… Le manque de moyens

Agora Pensée libre

 

UGS : 2016046 Catégorie : Étiquette :

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Ce qui tient à cœur à pas mal de parents, par rapport au retour de l’enseignement traditionnel, c’est le retour des classes d’études encadrées par des professeurs pour permettre justement à certains enfants d’avoir le niveau culturel et social qu’ont d’autres enfants. Sera-t-il possible de revenir à cela ou est-ce une utopie quand on parle de l’école de l’excellence ?

Ce serait une bonne chose que de pouvoir y revenir, mais c’est l’affaire de moyens. Il est évident que le petit garçon turc qui doit commencer à mettre de l’ordre dans des caisses à trois heures et demie, après l’école, parce que son père est commerçant, aura plus de mal durant son parcours scolaire qu’un autre élève ayant du temps libre, alors quez l’enfant pourrait faire un parcours brillant s’il pouvait étudier jusqu’à dix-huit heures.

Pour prendre un exemple pratique, certaines écoles ont inséré dans l’horaire des élèves de première et de deuxième année une heure d’étude active, ou une heure de remédiation, s’ils ont des faiblesses. Que constate-t-on durant cette heure d’étude active ? On demande aux élèves – tout est dans les mots – d’étudier activement, c’est-à-dire ne pas bavarder, d’être sérieux, de faire ses devoirs anticipativement, de mettre ses cours en ordre.

Et pourtant, on retrouve les clivages habituels. Les bons élèves travaillent et les autres doivent absolument être aiguillés : il faut leur dire de bien se tenir, de se redresser ; il faut leur demander s’ils n’ont rien à faire ; il faut leur demander où sont leurs cahiers,… C’est invraisemblable, on se retrouve comme ça avec un réfectoire plein où les professeurs sont contraints de jouer aux gendarmes sans interruption. Déplacer cette heure, et la mettre de dix-sept à dix-huit heures, ne modifierait pas le problème.

Par contre, proposer, en dehors des heures de classe, des activités culturelles, encourager les visites culturelles à l’intérieur des classes et liées au cours serait sans doute la meilleure des solutions. Par ailleurs, on peut éveiller des curiosités chez des enfants qui n’auraient pas l’occasion de découvrir des choses pareilles avec leurs parents. Mais qui se rendrait compte de la nécessité de cette émulation, et qui, peut-être, la prolongerait chez eux ?

En France, les politiciens disent que c’était un calvaire pour les parents lorsque les enfants devaient faire leurs devoirs quand ils rentraient chez eux. Ils estiment qu’il est heureux que ce soit le cas à l’école primaire. Dans le secondaire, les devoirs ont été maintenus, mais il ne faut pas que cela dure plus de vingt ou trente minutes. N’oublions pas que ce qui se passe chez nos voisins français ne met jamais très longtemps à arriver en Belgique.

On peut sortir du débat français, et s’apercevoir qu’il y a des chiffres qui sont encore bien plus parlant en Italie. Il y a cinq ans, sous le gouvernement Berlusconi, la signora Germini, qui était la ministre de l’Éducation, a opéré une réforme en supprimant notamment le latin dans les lycées classiques. Les conséquences de cette décision furent dramatiques. Les lycées classiques ont perdu quarante-quatre pour cent d’élèves. Quarante-quatre pour cent qui sont partis, suivant la réforme, vers les lycées scientifiques où l’on apprenait davantage l’anglais. On entend encore monsieur Berlusconi dire que l’anglais doit devenir la lingua madre. Cinq ans après, après toutes ces réformes brillantes de la signora Germini, l’Italie est encore plus bas au niveau de son enseignement dans les connaissances et dans l’enseignement des langues étrangères. Ce qui est incroyable, c’est qu’une réforme a été faite pour cela et qu’elle a abouti à un échec le plus total.

Se tourner vers l’Italie est parfois intéressant, parce que c’est aussi un laboratoire d’idées venues des États-Unis, de France, où les gouvernants, les ministres ont parfois une grande liberté pour appliquer tout et n’importe quoi. L’actuel Premier ministre, Matteo Renzi, veut faire marche arrière, mais cela lui est extrêmement difficile. On lui reproche de vouloir mettre du latin dans la grille horaire alors que, maintenant, il faut enseigner les langues étrangères.

Avec le décret inscription qui fait en sorte que des parents se voient obligés d’inscrire leurs enfants dans des écoles à mille lieues de chez eux, comme par exemple des personnes qui habitent Jette et qui inscrivent leurs enfants à Adolphe Max, on fait pire.

Il n’est pas certain que l’école ouverte de sept à dix-huit heures fera le bonheur de beaucoup de gens, à la fois des professeurs, des surveillants et des élèves : cela ferait des journées invraisemblables. Parce que le bonheur de l’élève et l’épanouissement de l’élève n’est sans doute pas de rester dans les murs de l’école de sept à dix-huit heures.

Lors d’échanges linguistiques avec l’Angleterre, on a pu découvrir leur système éducatif. Et le système là-bas fonctionne un peu comme cela. C’est-à-dire que les professeurs sont obligés de rester jusque dix-sept heures, dix-sept heures vingt. Ce sont des journées interminables. Par contre, en Belgique, enseignants et élèves peuvent parfois partir à quinze heures. Les professeurs anglais qui ont été rencontrés, ont expliqué à quel point leurs journées sont horribles. Ils multiplient les heures d’études et les heures de réunion après les heures d’études. Chaque jour se clôture par au minimum une heure de réunion, de sorte que, lorsqu’arrive le jeudi matin, ils sont éreintés, ils n’en peuvent plus. Ce n’est donc peut-être pas la solution la plus heureuse, et cela ne palliera pas les différents problèmes d’apprentissage.

En Corée du Sud, il y a des petits garçons et des petites filles qui sortent à vingt heures de l’école, qui mangent sur la banquette arrière de la voiture de leurs parents et puis qui retournent à l’école jusqu’à vingt-deux heures. Et le lendemain ça recommence. Ces enfants là subissent énormément de stress, de dépressions et en viennent facilement au suicide.

Il faut travailler, étudier, mais toute une série d’exercices répétitifs peuvent être pris en charge, aujourd’hui, par le numérique. Cela ne nécessite pas de le faire à l’intérieur de la classe. Il faudrait dégraisser, alléger le travail scolaire, pas pour ouvrir les portes aux divertissements intensifs, mais au fait de pouvoir vivre. Cela demanderait un cadre pour le faire, parce que le jeune n’est pas porté vers sa tablette pour faire ses exercices de math, il est porté à jouer en ligne. C’est peut-être cela qui est le nouvel apprentissage.

Tout cela pour dire qu’il y a une réelle question de moyens techniques et de moyens financiers. À ce propos, il existe d’ailleurs beaucoup de « revendications syndicales ».

Même si on n’aime pas trop les chiffres, parce qu’on fait dire aux chiffres ce que l’on veut, il faut s’y intéresser. Il y avait dans L’Écho de la Bourse, un jour, une enquête comparative sur les budgets qui étaient accordés à l’enseignement secondaire par rapport au coût de la vie. Tout n’a fait que régresser depuis vingt ans. Alors, d’une part, on a des défis nouveaux qui s’amplifient aujourd’hui, et en même temps, on a une restriction de moyens, ou du moins une stagnation de moyens. Si ce qui est alloué à l’enseignement secondaire a évolué, ce doit être de l’ordre d’un pour cent en vingt ans.

Les défis évoluent, d’un côté, les politiques disent qu’il faut changer l’enseignement parce que la société change. Et, en même temps, on n’accorde pas les moyens parce que la société change. Et tout cela se perpétue parce qu’il n’y a pas de vision d’ensemble. Il y a le ministre du Budget, le ministre de l’Enseignement, ce ne sont pas les mêmes personnes, l’un n’a pas de ressources, l’autre en a, mais ne les distribue pas à l’enseignement.

Depuis que la Fédération Wallonie-Bruxelles existe, avec son ministère et avec toutes ses dépendances, les grandes entraves qui existent dans le métier d’enseignant ne font que s’amplifier chaque année. Il y a de plus en plus de gens qui s’occupent du travail des enseignants sans forcément avoir la moindre notion du terrain. C’est-à-dire qu’il y a une multitude de fonctionnaires qui vont s’occuper ici de la question de la sécurité, là de la question des voyages scolaires, là de la gestion financière, là de la question pécuniaire. Il y a une masse de fonctionnaires qui établissent des circulaires, qui au départ avaient dix pages. Et puis on voit ces dix pages devenir cinquante, et ces cinquante devenir cent pages, et ces cent pages devenir deux cents pages. Et il y a donc là toute une série de services qui s’occupent du travail de l’enseignement et qui, en fait, empêchent de faire ce travail.

S’il fallait lire tout ce qui est produit comme textes législatifs, les préfets et les directeurs ne pourraient plus agir, ne pourraient même plus écouter un parent, ne pourraient plus écouter un professeur. Ils doivent lire toutes ces circulaires où on leur explique ce qu’ils doivent faire et comment le faire, mais c’est humainement impossible. C’est une mammouthisation incroyable.

Lorsqu’un préfet va assister à une réunion, il reçoit une circulaire de nonante pages. Cela tiendrait pourtant en neuf paragraphes, mais il y a le problème des outils. De nos jours, avec les outils informatiques qui sont à notre disposition, on fait très rapidement de beaux documents. Du coup, les gens qui sont pléthoriques dans les bureaux, n’arrêtent plus de pondre, d’ovuler des documents interminables. Et pour cela, on dispose de moyens…

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

André Possot

Thématiques

École / Enseignement, Éducation, Philosophie, Politiques publiques