Et si l’avenir de l’école demandait un retour à la tradition… La résistance passive

Agora Pensée libre

 

UGS : 2016043 Catégorie : Étiquette :

Description

Pourquoi, les professeurs, les préfets n’agissent-ils pas publiquement ? Pourtant, on fait des grèves pour tout et n’importe quoi de nos jours et l’enseignement, c’est loin d’être du « n’importe quoi », puisque c’est dans nos écoles que grandissent nos dirigeants de demain. Il est effrayant de songer que nos futurs gouvernants n’auront pas de connaissance historique, philosophique, économique de la Belgique. Pourquoi ne pas refuser de donner ces cours qui mènent à rien ? Pourquoi accepter d’entrer dans le jeu des politiques qui font des élèves, qui au final, ne savent rien ?

Il y a un problème avec les médias. En 1980, Jacques Sojcher avait eu l’idée de publier par le truchement de la revue de l’ULB, un volume de six cents pages intitulé La Belgique malgré tout. Le but était de dire que l’image que les créateurs ont de la Belgique n’a rien à voir avec la carte géographique que les hommes politiques ont dans leur tête. Au fond la Belgique existe et tout le monde y a contribué, même Simenon…

Ce travail lui avait demandé deux années d’efforts pour arriver à son terme et à quoi cela a-t-il servi ? Il aurait fallu qu’on lui accorde un accès à des tribunes sur le plan des médias, mais il a reçu des fins de non-recevoir de partout. Ce n’était pas un pavé dans la marre, c’était une praline dans la mayonnaise.

Les politiques ne voulaient pas entendre parler de cela et les médias, la presse écrite, la radio, la télévision ont tous été verrouillés. Est-ce que vous pensez que ce monde fonctionne encore autrement aujourd’hui ? Pas du tout, on le croit démocrate, libre, mais sincèrement les débats extraordinairement dérangeants, tel que celui des vrais problèmes de l’enseignement, on s’arrange pour les mettre sous le boisseau.

Il y a moyen de réagir au jour le jour, évidemment, c’est plus dur qu’en se rassemblant et en descendant dans la rue, mais il y a moyen de faire une espèce de travail dans les tranchées, peut être non vu, non exposé : on pourrait appeler cela la « résistance passive ». C’est d’ailleurs ce qu’il se fait dans certaines écoles au quotidien.

On se rend vite compte du manque de vue globale et de réelle pensée, et peut-être est-ce vraiment mettre les pieds dans le plat. Mais lorsque l’on voit comment les réunions d’inspection sont gérées, on comprend très vite que lors de ces réunions, on ne pense pas vraiment. Un atelier philosophique est un feu de joie par rapport à une réunion d’inspection. C’est terrible, mais on s’aperçoit rapidement qu’il y a une mise en place de codes où on sent qu’on n’est pas si libre que cela de dire ce que l’on veut et de le clamer haut et fort. On est vite remis à sa place. Tout cela se fait de manière pas très claire et peu démocratique.

Exemple

Un jour, un inspecteur réunit les préfets et les directeurs et leur pose une question : faut-il, au troisième degré, maintenir l’exercice de dissertation ?

Un préfet de la ville de Bruxelles propose de supprimer l’exercice de dissertation, car il estime qu’aujourd’hui cela ne sert plus à rien. D’autres préfets de la ville de Bruxelles se démarquent en souhaitant le maintien de la dissertation.

L’inspecteur pose une deuxième question : « Faut-il maintenir au mois de juin, les soixante pour cent au deuxième et troisième degré ? Qu’en pensez-vous ? » Les préfets et les directeurs disent qu’ils ont bien leur idée sur ce sujet. L’inspecteur leur dit de prendre du temps, de réfléchir, et que la décision serait prise lors de la prochaine inspection. Il leur demande de lui envoyer leur avis.

Le même préfet de la ville de Bruxelles, sans surprise, a écrit qu’il était contre le maintien des soixante pour cent. Un autre préfet a écrit qu’il était pour les soixante pour cent, point à la ligne. Un autre préfet a écrit qu’il était pour le maintien des soixante pour cent en s’appuyant sur le texte qui a été pondu par l’Athénée Adolf Max, et qu’il se rangeait à l’avis de l’Athénée Adolf Max, et il a mis le texte en copie.

Lors de la réunion suivante, l’inspecteur dit aux préfets et aux directeurs : « J’ai lu vos avis. Six d’entre vous pensent qu’il faut maintenir les soixante pour cent, cinq autres pensent que ce n’est pas nécessaire. Donc on maintient les soixante pour cent. » Un préfet prend la parole et dit : «  oui, mais derrière ceux qui disent qu’il faut maintenir les soixante pour cent, il y a un contenu, ce n’est pas pour rien que l’on dit ça ». L’inspecteur l’a regardé et a dit : « Je me propose de ne pas en discuter ici ».

Il est clair qu’au moment où l’on ne discute plus des contenus, on est dans la forme. Cette forme peut devenir extrêmement dangereuse, puisque c’est une question de majorité, de voix. Malheureusement, énormément de choses, aujourd’hui, sont gérées de cette façon. Cela pour dire que les contenus n’ont plus d’importance, et que l’on est dans le quantitatif, et que c’est un mode de gestion catastrophique.

On remarque, rapidement, que l’on doit avoir recours à des moyens stratégiques, peut-être plus humbles, que le fait d’en appeler à la collectivité.

Lorsque l’on parle avec des gens plus âgés qui pensent plus simplement, ils disent : « Mais enfin, il faut descendre dans la rue ! » « Qu’est-ce que vous faites ? Regroupez-vous ! », etc. Cette idée est compréhensible, et est sans doute partagée par beaucoup. C’est assez terrible : on fait partie d’une machinerie, où il y a un discours d’efficacité, mais qui laisse peu de place à la pensée vraie, à la dialectique, au débat de fond, où en mettant les cartes sur table, les gens se sentent vite blessés de ce qui leur est dit.

Il y a plusieurs techniques de résistance, il n’y a pas que « descendre dans la rue ». Se battre au jour le jour, mais au fond tout le temps, c’est faire preuve d’esprit critique, d’être un individu libre homme ou femme. Il faut avoir une attitude de maquisards, et c’est extrêmement important. Par exemple, par rapport à ces inspecteurs qui cassent les pieds des professeurs et des préfets, et dont finalement le développement intellectuel n’est pas spécialement pyramidal, il est bon de se demander : « Est-ce qu’on est dans la résistance ou est-ce qu’on est dans la collaboration ? »

Il y a, à l’Athénée Adolphe Max ou à l’Athénée Robert Catteau, une sélection des professeurs bien organisée, mais il y a des écoles où il n’y a rien. Il y a des écoles où il n’y a pas de professeurs pour relever le niveau, qui est au plus bas. Il existe même des écoles où les professeurs n’ont pas les compétences pour enseigner, alors si on n’agit pas en collectivité, ces écoles-là ne pourront jamais remonter la pente.

Le monde politique verrouille les services, parce qu’il y va de l’objectif politique qu’il cherche à reproduire, il est fondamental de le comprendre, c’est choquant. Donc le monde politique, à travers la plupart de ses services, notamment l’enseignement, mais qui en est un parmi d’autres, verrouille le système à son profit, en gros c’est ça.

Quand on parle des inspections et qu’une inspectrice entre dans un bureau et dit : « Ce professeur-là, je suis désolée, mais il enseigne le subjonctif imparfait, cela ne va pas, il doit revenir à des bases et continuer à enseigner le présent de l’indicatif », pour protéger l’enseignant, elle pourrait lui dire : « Écoute, fais attention à ce que tu fais, continue à enseigner le subjonctif, mais essaye que cela se voie moins ». C’est cela être maquisard. C’est dire « Attention, fais bien ce qu’il faut », car s’il ne le fait pas, à ce moment-là, c’est la responsabilité du préfet qui va être en jeu et mettre à mal le niveau des études. C’est extraordinaire qu’on en vienne à renverser la valeur des mots et finalement faire du mal à l’enseignant qui pourrait à son tour dire : « Mais enfin, c’est à cause du préfet qui a dit que je devais continuer à enseigner le subjonctif, etc. » Et en agissant de la sorte, le préfet risque d’avoir les syndicats sur le dos, parce qu’il est le patron et l’enseignant est le prolétariat. C’est donc une situation verrouillée.

Être maquisard, c’est se dire qu’il faut se jouer du système. Il faut jouer avec le système et ce n’est pas facile. Si on commence à mettre une pancarte, etc., tout le monde tombera dessus, les syndicats parce que le préfet met à mal l’institution et le travailleur, la hiérarchie qui va lui dire : « Vous n’êtes pas loyal avec les instructions ». Les choses sont pas mal verrouillées, mais les enseignants continuent à faire un travail, et il faudra continuer à faire ce travail parce que là où l’on a laissé tomber les choses, on reviendra très difficilement en arrière.

Rappelons-nous que les Florentins, au XVe, siècle n’ont jamais eu d’armée et c’est pourquoi ils ont inventé la diplomatie. La diplomatie ne consiste pas à devenir le copain de l’adversaire, mais c’est une technique très fine qui cherche à trouver des méthodes tranquillisantes pour neutraliser les conflits avec l’adversaire. C’est tout à fait différent, et c’est cela qu’il faut faire.

Il n’y a pas tellement de choix. Mais s’il n’y a pas la recherche d’une technique qui consiste à installer une méthode tranquillisante avec la personne avec laquelle on est en conflit…, c’est la guerre !

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

André Possot

Thématiques

École / Enseignement, Éducation, Philosophie