Et si, avec les IA, l’Autre c’était nous ?

Claude VASAMILLET

 

UGS : 2026024 Catégorie : Étiquette :

Description

Avant-dire

Quand l’assistance devient suspecte et la créativité coupable

Il commence à devenir lassant d’entendre condamner l’écriture assistée par intelligence artificielle au nom d’une prétendue pureté de la création intellectuelle. À en croire certains, celui qui recourt à ChatGPT aurait renoncé à penser, sacrifié son originalité et confié à une machine le soin d’accomplir ce que sa paresse l’empêcherait désormais de faire lui-même. Le soupçon tient lieu de démonstration : l’IA est intervenue, donc l’auteur n’a pas véritablement écrit. Voilà qui dispense commodément d’examiner son travail.

Encore faudrait-il que ceux qui prononcent si facilement ce verdict prennent la peine d’observer ce qui se passe réellement lorsqu’un auteur dialogue avec une intelligence artificielle. Qu’ils distinguent celui qui copie servilement une réponse de celui qui l’interroge, la conteste, vérifie ses affirmations, rejette ses banalités, confronte ses propositions à ses lectures et transforme les matériaux reçus en une réflexion personnelle. Qu’ils expliquent surtout pourquoi l’assistance d’une machine serait nécessairement suspecte alors que celle d’une personne érudite, d’un ami, d’un correcteur ou d’une bibliothèque entière ne compromettrait nullement l’authenticité d’une œuvre.

Car enfin, depuis quand la créativité se mesure-t-elle à la solitude de celui qui écrit ? Depuis quand penser par soi-même signifie-t-il penser sans les autres ?

C’est précisément cette conception de l’écriture que le présent essai entend interroger. En retrouvant notamment chez Pascal et Roland Barthes l’idée qu’une pensée se transforme lorsqu’elle rencontre un autre esprit, il invite à considérer l’IA non comme une intelligence appelée à se substituer à la nôtre, mais comme un nouvel instrument susceptible d’en stimuler l’activité. La machine propose des informations, des rapprochements, des objections et des formulations ; nous pouvons les accepter, les rejeter, les améliorer, les développer et leur donner un sens nouveau. La créativité ne disparaît pas nécessairement dans cette rencontre. Elle peut au contraire y trouver de nouveaux terrains d’exploration.

Le véritable danger n’est donc pas que l’IA nous fournisse trop de matière à penser, mais que nous renoncions à en faire quelque chose. Et la véritable exigence intellectuelle ne consiste pas à s’interdire toute assistance, mais à conserver la maîtrise de ce que nous recevons, transformons et signons. Avant de condamner l’écriture avec l’IA, encore faudrait-il savoir ce que l’auteur a réellement fait avec elle. A-t-il simplement reproduit une réponse ou s’en est-il servi pour approfondir sa réflexion ? A-t-il abandonné son jugement ou l’a-t-il exercé davantage ? La question mérite mieux qu’une indignation de principe.

Cet essai est né de cet agacement, mais aussi d’une interrogation plus fondamentale : si notre pensée s’est toujours construite au contact de celle des autres, pourquoi l’intervention d’une IA devrait-elle soudain nous déposséder de notre qualité d’auteur ? Et si, finalement, ce qui nous répond sur l’écran nous révélait surtout quelque chose de nous-mêmes : notre capacité à recevoir, à contredire, à interpréter et à transformer ? Car l’originalité n’est pas de n’avoir rien emprunté. Elle consiste à faire de ce que nous avons reçu une pensée singulière, que personne d’autre n’aurait formulée exactement ainsi.

Il m’agace sérieusement, ce petit tribunal de la pureté intellectuelle qui se réunit chaque fois que quelqu’un avoue avoir écrit avec l’aide d’une intelligence artificielle. À peine les mots ChatGPT, Claude, Gemini ou simplement IA sont-ils prononcés que les sourcils se lèvent : « Ah ! ce n’est pas toi qui a écrit ça c’est l’IA ! »

La formule a quelque chose de délicieusement accusateur. Comme si écrire exigeait que le texte surgisse, intact, d’un cerveau enfermé dans une chambre hermétiquement close ; comme si Montaigne n’avait pas lu Sénèque et Plutarque, Pascal saint Augustin et Montaigne, comme si Hugo, Proust, Borges, Vaneigem et tous ceux qui écrivirent avant nous avaient composé leurs œuvres en dehors de toute influence, sans livres, sans maîtres, sans conversations, sans souvenirs, sans adversaires, sans amours, sans colères, sans cette immense rumeur humaine qui imprègne chacune de nos phrases.

Écrire seul ? Quelle étrange fiction ! Nous n’écrivons jamais à partir de rien. Avant même que la première phrase soit couchée sur la page, notre cerveau bouillonne d’idées issues des livres lus, il y a une phrase entendue auparavant dont quelques mots remontent soudain à la surface. Il y a le professeur qui nous a appris à regarder autrement, l’ami qui nous a contredit, l’enfant dont une question apparemment naïve a déplacé notre raisonnement, le journal du matin qui nous a irrité, le roman qui nous a bouleversé, la conversation de table qui a fait germer une idée. Il y a même nos erreurs, nos malentendus et nos souvenirs infidèles.

Tout cela travaille en nous. L’auteur n’est donc jamais propriétaire absolu des matériaux avec lesquels il construit son texte. Il les reçoit, les transforme, les rapproche, les rejette parfois, les malmène souvent. Son originalité ne consiste pas à créer ex nihilo[1] mais à faire quelque chose de singulier avec ce qui lui vient d’ailleurs.

Blaise Pascal l’avait compris avec une finesse remarquable lorsqu’il écrivait : « Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel, abondantes étant transplantées[2] ». L’image est admirable. Une pensée serait donc une graine. Elle peut demeurer presque stérile dans ce qui l’a fait naître et devenir féconde une fois transplantée dans un terrain différent. Quelqu’un peut avoir exprimé une idée sans en percevoir toute la portée, tandis qu’un autre saura en tirer une suite de conséquences nouvelles.

L’antériorité d’une formulation ne suffit donc pas à supprimer l’originalité de celui qui la féconde. Voilà qui complique singulièrement le procès intenté aujourd’hui à l’écriture assistée par l’intelligence artificielle. Car qu’est-ce qu’écrire, sinon transplanter des idées et faire fructifier ce que les autres ont semé en nous ? Nous approchons une idée d’une autre, nous la contestons, nous la déplaçons. Elle rencontre notre expérience, notre vécu, nos enthousiasmes, nos déceptions, nos colères, nos blessures, nos connaissances et nos ignorances. Elle n’est bientôt plus exactement celle que nous avions reçue. Ce qui nous vient d’ailleurs entre en nous et ressort autrement.

Ce que l’IA change réellement

Et voici maintenant l’intelligence artificielle qui débarque avec ses milliards de paramètres, son aplomb parfois irritant et ses réponses produites en quelques secondes. Aussitôt, les Cassandre entrent en transe et sonnent le glas de l’intelligence humaine : l’auteur serait mort, la créativité à l’agonie, l’élève réduit à l’état de légume intellectuel et l’écrivain démasqué en vulgaire imposteur. Quant à la machine, elle aurait déjà pris possession de nos cerveaux pour penser, imaginer et écrire « à notre place ». À les entendre, il faudra bientôt exhiber ses ratures et ses fautes d’orthographe pour prouver qu’on possède encore un cerveau en état de marche !

Peut-être faudrait-il commencer par regarder plus précisément ce qui se passe réellement lorsque quelqu’un utilise une IA pour écrire. Je pose une question. La machine répond. Sa réponse m’intéresse, m’étonne, m’agace ou me paraît parfaitement banale voire fausse. Je précise. Je conteste. Je lui demande de soutenir la thèse inverse. Elle me propose un rapprochement auquel je n’avais pas pensé. Je vérifie. J’en rejette parfois les trois quarts. Une phrase m’arrête. Elle réveille un souvenir. Ce souvenir me renvoie vers une lecture ancienne, me remémore une discussion, une émission radiophonique ou télévisée. Je reprends mon texte, déplace un passage, et découvre quelquefois que ce que je croyais vouloir dire n’était pas exactement ce que je voulais dire.

Qui écrit alors ? La machine ? Moi ? Les idées qui ont nourri ma réflexion ? Le professeur qui, quelques années auparavant, m’a appris à examiner un problème autrement ? L’ami qui m’a contredit hier ? Ou le lecteur futur qui donnera peut-être à ma phrase un sens auquel je n’avais jamais songé ? Peut-être faudrait-il cesser de poser la question comme un contrôle en douane : « Vos idées personnelles, s’il vous plaît ! Rien d’autre à déclarer ? »

Nous avons tous quelque chose à déclarer. Nous sommes faits d’emprunts. Cela ne signifie évidemment pas que nous soyons tous des plagiaires. Le plagiat consiste à s’approprier le travail identifiable d’un autre en dissimulant cette appropriation[3]. Penser consiste au contraire à transformer ce que nous recevons, à l’intégrer dans un ensemble nouveau et à répondre de ce que nous en faisons. La culture elle-même serait impossible si chaque génération devait recommencer avec un cerveau vierge, inventer son alphabet avant d’écrire son premier poème et redécouvrir la roue avant de construire une bicyclette.

L’enfant apprend à parler avec les mots des autres, il ne fabrique pas sa langue : il l’entend, l’imite, la répète, la déforme, joue avec elle, l’expérimente et, peu à peu, avec ces mots qui ne sont pas de lui, parvient à dire quelque chose que personne n’avait jamais dit exactement de la même façon. Quel magnifique paradoxe ! C’est avec les mots des autres que nous devenons nous-mêmes. Pourquoi l’écriture échapperait-elle à cette règle ? Le livre lui-même est déjà une technologie de rencontre avec des auteurs. Lire Pascal, Cervantès, Defoe, Montaigne, Hergé ou Vaneigem, c’est accepter que leur pensée entre provisoirement dans la nôtre. Mais elle y rencontre quelque chose qu’ils ne pouvaient pas prévoir : notre époque, notre histoire, nos souvenirs, nos problèmes, nos convictions et nos refus.

Nous pouvons comprendre un texte autrement que son auteur ne l’avait imaginé, en tirer une conséquence qu’il n’avait pas envisagée, l’appliquer à un problème qui n’existait pas lorsqu’il écrivait.

Le lecteur n’est pas un récipient dans lequel l’écrivain verserait un sens déjà constitué. Il reconstruit, associe, interprète et transplante. Pascal avait donc raison : la pensée change de sens lorsqu’elle change de terrain. Le lecteur est ce terrain. L’utilisateur d’une intelligence artificielle peut l’être également. L’IA n’est cependant ni une bibliothèque consciente ni un interlocuteur humain caché derrière l’écran : un grand modèle de langage produit des réponses à partir de régularités apprises dans d’immenses ensembles de texte[4]. C’est précisément ce décalage qui rend notre responsabilité décisive : la machine propose ; nous décidons ce qui mérite d’entrer dans notre expression.

Écrire avec l’IA ne signifie pas lui céder la plume : ses propositions peuvent être acceptées, rejetées, améliorées ou développées.

Assistance ou abdication ?

La différence, et elle est considérable, est que l’intelligence artificielle répond. Le livre reste muet ; l’IA accepte la contradiction, la reformulation et le changement d’hypothèse. Je peux lui dire : « reformule ta réponse avec plus de clarté ! ». C’est précisément là que l’IA peut devenir intéressante : non comme un distributeur automatique de phrases, mais comme un catalyseur[5]. Une réponse provoque une autre question ; cette question oblige à préciser une idée ; cette précision révèle une contradiction ; la contradiction impose une reformulation ; la reformulation fait apparaître un problème nouveau. Alors commence réellement la pensée. Mais tout dépend évidemment de ce que nous demandons à la machine, de la précision du prompt[6]. Si je lui commande : « Écris-moi trois pages sur la laïcité » et que je copie tout simplement le résultat, il serait excessif de prétendre que j’ai écrit ces trois pages. J’ai tout sous-traité. Le problème n’est pas que la machine ait travaillé ; le problème est que j’ai cessé de le faire.

Si, au contraire, je l’interroge, la contredis, vérifie ses affirmations, lui demande plusieurs formulations, refuse ses banalités, confronte ses propositions à mes lectures et introduis mes expériences, mes souvenirs, mes colères, mon humour, mes hésitations et mes contradictions, quelque chose de très différent se produit. La machine n’est plus mon remplaçant. Elle devient un interlocuteur paradoxal : dépourvu d’expérience vécue mais capable de provoquer la mienne.

Voilà pourquoi la condamnation indistincte de l’écriture avec l’IA me paraît inadéquate. Elle confond assistance et abdication. On ne reproche pas au photographe d’avoir utilisé un objectif au motif que cet objectif aurait participé à la fabrication de l’image. On lui demande ce qu’il a regardé, pourquoi il a cadré ainsi, pourquoi il a attendu cette lumière, pourquoi il a choisi cet instant, ce qu’il a voulu montrer.

De même, la question intéressante n’est peut-être plus : « Avez-vous utilisé une IA ? », mais : « Qu’avez-vous fait de ce qu’elle vous a proposé ? » Avez-vous pensé davantage ou moins ? Avez-vous vérifié ou gobé ? Avez-vous choisi ou copié ? Avez-vous découvert une piste nouvelle ou demandé à la machine de parcourir le chemin à votre place ? La machine n’abolit pas la créativité ; elle la met à l’épreuve. Elle oblige à distinguer deux usages radicalement différents : celui qui se contente de reproduire et celui qui s’en sert pour élargir l’horizon. Dans le premier cas, l’outil devient béquille. Dans le second, il devient tremplin. Or c’est précisément parce qu’il donne accès, avec une rapidité inédite, à des informations, à des objections possibles, à des formulations variées, à des comparaisons et à des pistes de développement qu’il peut devenir fécond. Encore faut-il ne pas se coucher devant lui. Il ne s’agit pas de lui abandonner le travail d’invention, mais d’utiliser ce qu’il propose comme autant de matériaux à éprouver, à discuter, à accepter, à rejeter, à améliorer ou à développer.

La créativité augmentée

Nous touchons ici à la question la plus intéressante. On entend dire à longueur de journée que l’intelligence artificielle tue la créativité. L’affirmation me paraît aussi paresseuse qu’imprécise. Ce qui tue la créativité, ce n’est pas l’existence d’un outil ; c’est l’usage servile que l’on en fait. Un ciseau ne tue pas la sculpture ; un marteau permet aussi bien d’assembler correctement deux planches que d’enfoncer maladroitement un clou. De même, une IA n’étouffe pas la pensée. Elle peut au contraire la stimuler parce qu’elle nous met sous les yeux une pluralité d’angles, d’informations, de formulations et d’hypothèses qui, autrement, nous auraient échappé. Elle ne crée pas nécessairement à notre place ce que nous n’aurions plus qu’à signer ; elle peut nous obliger à aller plus loin que notre première idée, plus loin que notre habitude.

Une réponse imparfaite peut provoquer une meilleure formulation. Une objection sommaire peut susciter une argumentation plus subtile. Une piste secondaire peut devenir un chapitre central. Une analogie maladroite peut faire surgir une image plus juste. C’est pourquoi l’IA, utilisée avec esprit critique, ne stérilise pas l’imagination : elle lui fournit du matériau, des résistances, des écarts, des bifurcations. Elle augmente les occasions de penser. Elle nous met en présence d’une abondance que nous devons trier. Or trier, comparer, hiérarchiser, reprendre et réécrire, c’est déjà créer. L’écriture n’est pas une éruption magique sortie d’un cerveau isolé. Elle est la capacité de faire quelque chose d’inattendu avec ce qui est donné. Montaigne, qui assumait pleinement ses lectures et ses emprunts, écrivait : « Je ne peins pas l’être, je peins le passage[7]. » Le passage est précisément ce mouvement par lequel ce que nous recevons cesse d’être extérieur à nous et devient matière de notre propre pensée. De ce point de vue, l’IA peut être un formidable atelier d’essais. Elle propose ; nous disposons. Elle suggère ; nous décidons. Elle rapproche ; nous jugeons. Elle reformule ; nous choisissons. Elle ouvre ; nous construisons. Dès lors, la créativité n’est nullement abolie : elle change de terrain. Elle se loge moins dans l’illusion romantique du jaillissement pur que dans l’art beaucoup plus exigeant de la sélection, de la transformation et de l’appropriation.

L’écrivain, l’élève, l’étudiant, le chercheur ou le simple citoyen valent pas par leur aptitude à valoriser ce qu’ils ont reçu. L’originalité n’est peut-être pas de n’avoir rien emprunté ; elle est d’avoir suffisamment pensé ce que l’on reçoit pour que cela cesse d’être seulement ce que l’autre avait pensé ou écrit.

L’IA n’enlève pas la créativité : elle lui donne de nouveaux horizons lorsqu’elle est interrogée, comparée et retravaillée.

Le lecteur, l’auteur et le texte qui leur échappe

Cette transformation ne commence d’ailleurs pas avec les machines. Roland Barthes avait déplacé radicalement notre manière de penser la relation entre l’auteur et son texte lorsqu’il publia « La Mort de l’auteur[8] ». Il ne prétendait évidemment pas que les écrivains allaient disparaître, mais contestait l’idée que le sens d’un texte puisse être enfermé pour toujours dans l’intention de celui qui l’avait rédigé. Un texte entre dans une langue qui le précède, circule parmi d’autres textes, puis rencontre des lecteurs qui le réorganisent selon leur propre histoire. Nous retrouvons ici Blaise Pascal par une autre voie : les mêmes pensées poussent autrement dans un autre. Et voilà ce qui justifie le titre de cet essai. L’autre c’est nous. Nous transformons et nous nous approprions ce que l’IA écrit et une phrase peut provoquer chez un lecteur une association, une objection ou un prolongement auxquels je n’avais pas pensé.

L’IA rend ce phénomène plus visible parce qu’elle nous renvoie immédiatement des reformulations, des prolongements et parfois des contresens. Elle agit alors comme un miroir. Et les miroirs sont quelquefois très instructifs : ls montrent précisément ce que nous devons corriger. Une réponse algorithmique peut m’apprendre que ma demande était vague, que mon concept était mal défini ou que mon raisonnement comportait une faille. Le bénéfice créatif ne réside donc pas seulement dans ce que l’IA apporte, mais aussi dans ce qu’elle nous oblige à préciser en nous.

Cela change la question de l’auteur. L’auteur n’est peut-être pas celui qui fabrique chacune des briques. Il est celui qui choisit l’architecture, qui élimine, rapproche, transforme, hiérarchise, décide et, surtout, assume. Une IA peut fournir une proposition ; elle ne peut pas signer à ma place. Si je signe le texte, j’en réponds. Cette responsabilité interdit toute vision béate de la collaboration avec les machines. Une IA peut se tromper, fabriquer une référence, simplifier abusivement une question ou produire avec une admirable assurance une affirmation fausse : ce phénomène est couramment appelé « hallucination[9] ».

La fluidité du discours est l’un des grands talents de l’IA, mais aussi l’un de ses pièges les plus redoutables : elle peut présenter avec la même assurance une information exacte et une affirmation erronée. Une faute grossière éveille immédiatement notre méfiance ; une absurdité enveloppée dans une prose élégante, soutenue par un raisonnement apparemment rigoureux et agrémentée de références inventées, risque au contraire de passer pour une vérité établie. La qualité de la formulation ne garantit jamais la vérité du contenu. Il faut donc apprendre à vérifier les faits, à confronter les sources et à exercer son jugement plutôt que de se laisser séduire par l’apparente véracité du texte. Mais ces risques ne justifient nullement de condamner l’IA comme un instrument de tromperie. Ils rendent au contraire plus indispensable que jamais une éducation à l’esprit critique. Car ce n’est pas en se privant d’un outil que l’on apprend à en déjouer les pièges, mais en apprenant à s’en servir avec discernement. Il faut donc vérifier. Mais ce danger ne justifie pas le procès en sorcellerie. Il justifie l’éducation.

Ce que l’école devrait enseigner

Voilà les questions qui devraient passionner l’école. Car interdire l’intelligence artificielle au nom d’une prétendue pureté intellectuelle serait une manière assez étrange de préparer les jeunes au monde dans lequel ils vont vivre.

Les abandonner à l’IA serait pire encore. Il faut leur apprendre un art beaucoup plus difficile : le dialogue critique avec la machine. Questionner, reformuler, comparer, vérifier les sources, déceler une réponse douteuse, distinguer vraisemblance et vérité, confronter plusieurs interprétations, identifier les présupposés d’une question, rechercher ce qui a été omis, demander une objection, réclamer plus de clarté, introduire leur propre expérience et finalement décider eux-mêmes ce qu’ils veulent dire.

L’élève ne devrait plus seulement apprendre à obtenir une réponse. Il devrait apprendre à faire quelque chose d’intelligent avec une réponse. L’enseignant retrouve alors une fonction essentielle : non plus seulement transmettre ce qu’il sait, mais organiser les situations dans lesquelles l’élève apprend à questionner ce qu’on lui présente comme allant de soi. Une IA peut proposer dix réponses en quelques secondes. Elle ne dispense aucunement de décider laquelle mérite d’être retenue, corrigée, nuancée, approfondie ou jetée à la corbeille. Elle rend au contraire cette compétence plus nécessaire.

À l’école, j’aimerais infiniment mieux demander à l’élève : « Montre-moi comment ton texte s’est construit. » Qu’as-tu demandé à l’IA ? Qu’a-t-elle répondu ? Qu’as-tu rejeté ? Qu’as-tu vérifié ? Quelle erreur as-tu trouvée ? Où as-tu changé d’avis ? Quelle formulation as-tu conservée et pourquoi ? Quelle proposition t’a paru séduisante mais fausse ? Quelle phrase as-tu supprimée parce qu’elle sonnait admirablement bien mais ne disait pas ce que tu pensais ? Voilà une évaluation autrement intéressante. Elle ne contrôlerait plus seulement le produit fini ; elle observerait la pensée en train de travailler. Nous passerions ainsi d’une pédagogie du soupçon à une pédagogie de la réflexivité et de la métacognition, où l’élève apprend à examiner sa propre manière de penser, à identifier ses présupposés – ces idées ou croyances qu’il tient implicitement pour vraies sans les avoir vérifiées – et à exercer son jugement critique sur les propositions de l’IA[10]. Et c’est là que se situe probablement le véritable problème. La menace la plus sérieuse que l’intelligence artificielle fait peser sur l’écriture n’est peut-être pas qu’elle écrive trop bien. C’est que nous acceptions de penser trop peu.

Le danger commence lorsque la fluidité du texte dissimule l’absence de cheminement intellectuel. Une IA peut produire en quelques secondes une introduction impeccable, trois arguments subtilement équilibrés et une conclusion élégante. Tout semble intelligent. Mais rien n’a nécessairement été vécu, examiné, discuté ou assumé par celui qui apposera son nom au bas de la page. Voilà la question. Non pas : « Une machine a-t-elle participé ? » Mais : « Quelqu’un a-t-il encore pensé ? » Il faudrait presque inventer un nouveau critère de qualité de l’écriture assistée : non plus seulement mesurer la beauté du texte produit, mais observer la qualité de la pensée humaine qu’il a provoquée. Une IA qui me permet d’écrire dix fois plus vite mais me fait réfléchir deux fois moins n’est pas un progrès. Une IA qui me fait perdre du temps parce qu’elle m’oblige à vérifier, discuter, comparer et reformuler peut paradoxalement me faire gagner quelque chose de beaucoup plus précieux que quelques minutes : une pensée.

Pour les étudiants, l’enjeu n’est pas de copier l’IA mais d’apprendre à questionner, comparer, vérifier et transformer.

L’auteur demeure responsable

Voilà pourquoi la chasse aux textes « générés par IA » risque de manquer complètement sa cible[11]. Que cherchera-t-on ? Des phrases trop bien balancées ? Un vocabulaire trop riche ? Une syntaxe trop élégante ? Faudra-t-il bientôt conseiller aux élèves d’introduire volontairement deux fautes d’orthographe et trois maladresses pour prouver qu’ils sont bien les auteurs du texte ? Ce serait un curieux aboutissement de l’éducation : avoir passé son temps à apprendre aux élèves à bien écrire pour finir par soupçonner ceux qui y réussissent. L’enjeu véritable est ailleurs. Il faut apprendre à laisser des traces de pensée : garder les premières questions, comparer plusieurs réponses, annoter les désaccords, repérer les erreurs, justifier les choix, pouvoir dire : « Je pensais d’abord ceci ; puis cette objection m’a obligé à modifier mon raisonnement. » Apprendre, autrement dit, à se regarder penser. Voilà ce que l’IA pourrait même, paradoxalement, apporter à l’école.

La rédaction scolaire traditionnelle ou la dissertation livrent un résultat achevé. L’élève rend sa copie. L’enseignant la corrige. Entre la consigne et le texte définitif, nous ne savons rien du cheminement de la pensée. Avec l’intelligence artificielle, nous avons peut-être l’occasion de décider enfin que le chemin compte autant que l’arrivée. Il s’agirait de procéder à une véritable anamnèse intellectuelle : à l’image du médecin qui reconstitue l’histoire d’un patient pour comprendre l’évolution de son état, l’élève serait invité à retracer le parcours de sa pensée, depuis ses premières intuitions et ses présupposés jusqu’aux interrogations, aux erreurs, aux contradictions et aux découvertes qui ont progressivement façonné son raisonnement. Ce serait un joli retournement : la machine que l’on accuse de tuer la pensée pourrait nous obliger à mieux observer comment elle naît, se construit et se transforme.

Et voici que l’Autre revient, mais peut-être pas là où nous l’attendions. L’IA ne réfléchit pas – du moins, pas encore ! Pourtant ses réponses se répercutent en nous, réveillent des souvenirs, suscitent des associations, provoquent des objections et font parfois surgir des pensées nouvelles. La machine n’a pas voulu produire ces effets, mais nous donnons à ses mots un sens qu’ils n’avaient pas nécessairement au départ.

Nous retrouvons ici Pascal et Barthes : une pensée peut devenir féconde dans un autre esprit, et le sens d’un texte ne se réduit pas à l’intention de son auteur. Avec l’IA, le phénomène devient plus singulier encore : elle produit des mots sans intention humaine, tandis que nous leur donnons sens en les confrontant à notre propre expérience.

Et si, avec les IA, l’Autre, c’était nous ? Car ce que nous découvrons dans ses réponses, ce ne sont pas seulement des informations venues d’ailleurs, mais aussi des aspects de notre propre pensée qu’elles contribuent à révéler et à transformer. L’IA devient ainsi un miroir paradoxal : elle ne pense pas à notre place, mais ce qu’elle écrit nous permet parfois de penser autrement

Recevoir sans se soumettre. Emprunter sans piller. Écouter sans obéir. Dialoguer sans s’effacer. Utiliser sans abdiquer. Transformer. Choisir. Assumer. Alors oui, écrivons avec les intelligences artificielles lorsqu’elles nous permettent de chercher, de contredire, de comparer, de découvrir et de reformuler. La question décisive restera toujours ailleurs : qu’avons-nous fait, nous, de ce qui nous a été donné ? Car l’autre était déjà là. Il était dans la langue, dans les livres, dans les maîtres, dans ceux que nous avons aimés, dans ceux que nous avons mal compris, dans ceux dont nous avons oublié jusqu’au nom. Et cet autre, transplanté, assimilé, discuté, contrarié, détourné, parfois rejeté et quelquefois recréé, devient peu à peu une partie de nous.

L’IA écrit, nous réécrivons, puis le lecteur transforme à son tour ce que nous croyions avoir fixé. Et tout recommence. Peut-être est-ce cela, finalement, écrire : non pas produire du neuf à partir de rien, mais recevoir quelque chose, le faire passer à travers une existence singulière et le rendre suffisamment transformé pour qu’un autre puisse, à son tour, en faire autre chose. Celui qui écrit n’est pas celui qui n’a rien reçu. C’est celui qui répond de ce qu’il transmet[12]. Et si une intelligence artificielle prend désormais place dans la longue chaîne des médiations grâce auxquelles les humains apprennent, discutent, écrivent et se transforment, la véritable question n’est donc pas de savoir si elle contribue à écrire un texte mais de savoir si nous en sommes toujours les auteurs : ceux qui pensent, ceux qui choisissent, ceux qui transforment et ceux qui assument.

Cessons de juger la valeur d’un texte uniquement d’après l’outil utilisé pour l’écrire. Ce n’est pas le recours ou non à une IA qui prouve la qualité, l’honnêteté ou l’originalité d’une pensée, mais la manière dont l’auteur s’en sert : ce qu’il vérifie, transforme, choisit et assume et dont le lecture se l’approprie.

Quand la littérature se met à traquer ses propres auteurs

La méfiance envers l’intelligence artificielle a désormais gagné le monde des lettres. Le 18 juin dernier, Jean-Christophe Rufin[13], Abel Quentin[14] et de nombreuses autres personnalités signaient dans Le Monde un appel au boycott des intelligences artificielles génératives grand public. Leur critique dépasse la littérature : elle vise un développement technologique dont ils dénoncent les coûts écologiques et sociaux, mais aussi le risque de voir les machines prendre progressivement en charge l’élaboration de notre pensée.

Cette inquiétude mérite d’être prise au sérieux. Car une intelligence artificielle qui nous dispense systématiquement de chercher, de réfléchir et de décider peut effectivement devenir un instrument d’appauvrissement intellectuel. Mais faut-il en conclure que toute écriture assistée par IA relève de cette abdication ? Entre confier sa pensée à une machine et utiliser ses propositions pour approfondir la sienne, il existe toute la différence qui sépare la soumission du dialogue.

C’est précisément cette distinction que je voudrais réintroduire dans le débat. Refuser personnellement l’IA est un choix respectable ; considérer que son utilisation suffit à déposséder un écrivain de son originalité serait une tout autre affirmation. Le recours à un outil ne nous renseigne pas, à lui seul, sur le travail intellectuel accompli. Encore faut-il examiner ce que l’auteur a interrogé, vérifié, contesté, transformé et finalement assumé.

La défense de la création humaine ne devrait pas conduire à confondre l’assistance avec le renoncement à penser. Elle devrait, au contraire, nous obliger à mieux distinguer l’une de l’autre.

 Leur inquiétude dépasse la seule littérature : elle concerne notamment les conséquences environnementales de ces technologies, leur développement sans véritable débat démocratique et la place laissée à l’être humain. Abel Quentin, dans son essai Sanctuaires, défend plus particulièrement la création d’espaces et d’œuvres préservés de l’IA, afin que subsistent des lieux où l’intelligence et la création humaines puissent s’exercer sans elle. Ces préoccupations méritent d’être entendues.

Mais une question demeure : faut-il, pour défendre l’écriture humaine, commencer par suspecter ceux qui utilisent une machine ? Le refus personnel de l’IA est parfaitement légitime ; sa transformation en critère universel d’authenticité l’est beaucoup moins. Entre faire écrire intégralement un roman par un logiciel et solliciter celui-ci pour explorer une hypothèse, rechercher une objection, éprouver une formulation ou éclaircir une pensée, il existe une différence considérable. Confondre ces pratiques revient à effacer le travail intellectuel de l’auteur au moment même où l’on prétend le défendre.

La polémique qui frappe, en cette rentrée littéraire de septembre 2026, l’écrivain québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien[15] en offre une illustration saisissante. À peine son roman C’était ça ou mourir avait-il reçu le prix du Roman Fnac qu’un compte anonyme sur le réseau X, « Balance ton Claude », l’accusait d’avoir été presque entièrement rédigé par intelligence artificielle. Pour étayer cette accusation, ses auteurs invoquaient les résultats du logiciel de détection Pangram. L’écrivain a démenti avoir utilisé l’IA pour produire ses textes ; son éditeur Grasset a également rejeté les accusations. À ce stade, le résultat d’un détecteur ne constitue pas, à lui seul, une preuve permettant de trancher l’origine d’une œuvre.

Il y a quelque chose de troublant dans ce retournement : une écriture d’abord accueillie et récompensée devient soudain suspecte parce qu’un algorithme lui attribue une origine artificielle. La critique littéraire, qui devrait examiner une voix, une construction, des images et ce qu’elles éveillent chez le lecteur, risque alors de céder sa place à une expertise automatisée dont les conclusions demandent elles-mêmes à être examinées. Des recherches ont montré que certains détecteurs peuvent attribuer à tort à l’IA des textes rédigés par des personnes dont l’anglais n’est pas la langue maternelle. Ces résultats ne démontrent pas que Pangram commet la même erreur avec le français d’Orélien ; ils rappellent néanmoins pourquoi un verdict algorithmique ne devrait jamais suffire à condamner un auteur[16].

L’affaire soulève une interrogation plus dérangeante encore : pourquoi l’éventuelle intervention d’une IA ferait-elle disparaître, d’un seul coup, la valeur que des lecteurs avaient reconnue à un livre ? On peut parfaitement critiquer un roman pour ses répétitions, ses images convenues, ses incohérences ou ses faiblesses de construction. On peut aussi demander à un écrivain de ne pas dissimuler une délégation substantielle de son travail. Mais ni une prose séduisante ni une prose médiocre ne permettent, à elles seules, de déterminer comment elle a été écrite. Et l’usage éventuel d’un outil ne dispense jamais de lire l’œuvre.

Les inquiétudes exprimées par Abel Quentin et les signataires de l’appel au boycott soulèvent une question légitime : quelle place voulons-nous accorder aux machines dans la culture et la création littéraire ? Mais elles ne sauraient nous conduire à considérer qu’une œuvre écrite avec l’aide d’une IA serait nécessairement inauthentique, ni que son auteur aurait renoncé à sa propre créativité. L’authenticité d’une œuvre ne se mesure pas à l’absence d’assistance, mais à la part de réflexion personnelle, d’expérience et d’invention que l’auteur y engage. Ce qui importe, ce n’est donc pas seulement l’instrument utilisé, mais la manière dont l’écrivain s’approprie ce qu’il reçoit, le transforme en une pensée singulière et assume ce qu’il signe.

Une œuvre ne devient pas personnelle parce que son auteur s’est interdit certains instruments ; elle le devient par les choix, les expériences, les transformations et la responsabilité qu’il y engage.

Défendre la création humaine ne devrait pas consister à dresser un tribunal autour de chaque manuscrit. Ce serait substituer à la lecture une enquête de provenance, à la critique un soupçon et à la liberté de création une nouvelle orthodoxie. L’auteur mérite d’être jugé sur ce qu’il fait de ce qu’il reçoit, non sur la seule présence d’un outil dans son travail d’écrivain. C’est précisément la question que cet essai a tenté d’approfondir.

[1] Ex nihilo : expression latine signifiant « à partir de rien ». Dans le domaine intellectuel, la création procède le plus souvent de recombinaisons, de transformations, de déplacements et d’interprétations de matériaux antérieurs.

[2] Blaise Pascal, De l’Esprit géométrique, deuxième partie, « De l’art de persuader », texte composé vers le milieu des années 1650. La métaphore de la « transplantation » lui sert à montrer qu’une pensée peut devenir féconde dans un esprit autre que celui où elle est d’abord apparue.

[3] Il convient de distinguer influence, emprunt, citation, paraphrase et plagiat. L’influence devient féconde lorsqu’elle est intégrée et transformée ; la citation désigne sa source ; le plagiat dissimule l’origine d’un apport dont on s’attribue indûment la paternité.

[4] Un grand modèle de langage, ou large language model (LLM), est entraîné sur de très grands ensembles de données textuelles afin d’apprendre des régularités du langage et de produire, en fonction du contexte fourni, des suites de mots plausibles. Cette description technique ne suppose ni conscience ni intention propres.

[5] Catalyseur : par analogie avec la chimie, élément qui facilite ou accélère une transformation sans constituer à lui seul le produit final. Appliqué à l’IA, le terme désigne ici un outil susceptible de déclencher associations, objections et reformulations sans se substituer au travail intellectuel de l’auteur.

[6] Prompt (ou requête) : instruction adressée à une intelligence artificielle pour obtenir une réponse, un texte, une image ou accomplir une tâche. Il peut contenir une question, un contexte, des consignes précises, des exemples, des contraintes, une demande de style, un résumé d’un article joint à la demande, etc. Sa formulation influence la pertinence et la qualité du résultat. Contrairement à une simple commande, le prompt peut engager un dialogue évolutif dans lequel l’utilisateur précise, conteste, corrige et enrichit progressivement les propositions de l’IA.

[7] Michel de Montaigne, Essais, livre III, chapitre 2, « Du repentir » : « Je ne peins pas l’être, je peins le passage. » La formule souligne le caractère mouvant de l’expérience et du moi que l’écriture tente de saisir.

[8] Roland Barthes, « La Mort de l’auteur », publié d’abord en anglais sous le titre « The Death of the Author » dans Aspen, nos 5-6, 1967, puis en français dans Mantéia, no 5, 1968. Barthes conteste la réduction du sens d’un texte à l’intention de son auteur et insiste sur le rôle du lecteur.

[9] « Hallucination » désigne une réponse d’IA plausible mais fausse ou inventée ; le terme est métaphorique et n’implique aucune expérience consciente.

[10] Réflexivité, métacognition et présupposés : capacité de prendre du recul sur sa propre activité mentale pour en examiner les démarches, les choix, les erreurs et les présupposés. Le préfixe grec méta- signifie ici « au-delà » ou « à un niveau supérieur » : la métacognition consiste ainsi à réfléchir sur sa propre manière de penser, autrement dit à « penser sa pensée ». Les présupposés sont les idées, croyances ou hypothèses que nous considérons implicitement comme vraies, sans nécessairement les avoir examinées ou vérifiées, et qui orientent notre raisonnement. Par exemple, demander à une IA « Pourquoi les jeunes ne lisent-ils plus ? » suppose d’emblée qu’ils ne lisent plus, alors que cette affirmation mériterait d’être vérifiée et nuancée. Dans une pédagogie de l’IA, la réflexivité suppose donc que l’apprenant ne se contente pas du résultat obtenu, mais soit capable d’expliquer comment il a interrogé l’outil, quels présupposés ont orienté ses questions, pourquoi il a accepté, rejeté ou modifié certaines propositions, comment il a vérifié les informations et selon quels critères il a construit son propre raisonnement. L’objectif est de développer sa capacité à comprendre, à questionner et à maîtriser ses processus intellectuels plutôt que de déléguer aveuglément sa réflexion à la machine.

[11] Les détecteurs automatiques de textes générés par IA ne permettent pas, à eux seuls, d’établir avec certitude l’origine d’un texte. Une évaluation plus solide examine le processus de travail, les sources, les brouillons et la capacité de l’auteur à expliquer ses choix.

[12] Ici, « auteur » désigne moins celui qui aurait tout produit sans aide que celui qui sélectionne, transforme, vérifie et assume publiquement le texte final.

[13] Jean-Christophe Rufin et Abel Quentin : Jean-Christophe Rufin (né en 1952) est un écrivain, médecin et ancien diplomate français, engagé dans l’action humanitaire. Lauréat du prix Goncourt 2001 pour Rouge Brésil, il est membre de l’Académie française depuis 2008.

[14] Abel Quentin (né en 1985), écrivain et avocat français, est notamment l’auteur du Voyant d’Étampes (prix de Flore 2021), de Cabane (2024) et de Sanctuaires (2026), essai critique sur l’intelligence artificielle générative dans lequel il plaide pour préserver des espaces de création et de vie sans IA.

[15] Thélyson Orélien (1988), écrivain québécois d’origine haïtienne, poète, romancier et critique. Installé au Québec après le séisme de 2010, il explore notamment les thèmes de l’exil, de la mémoire et de l’appartenance. Son premier roman, C’était ça ou mourir (Grasset, 2026), consacré au parcours d’un enseignant haïtien contraint de fuir son pays, a reçu le prix du Roman Fnac 2026. En septembre 2026, un compte anonyme sur X l’a accusé d’avoir largement rédigé ce livre à l’aide d’une IA, en s’appuyant sur un logiciel de détection. L’écrivain et son éditeur ont contesté ces accusations, qui ne constituent pas une preuve établie de l’origine du texte.

[16] Weixin Liang et al., « Gpt detectors are biased against non-native English writers », Patterns, vol. 4, no 7, 2023. L’étude porte sur des textes anglais et sur les détecteurs évalués par ses auteurs ; elle ne permet pas de conclure directement à la fiabilité ou au manque de fiabilité de Pangram dans l’affaire Orélien.

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Éducation, Esprit critique, Intelligence artificielle, Pédagogie, Technologies, Autonomie, Barthes, Créativité, écriture assistée, Métacognition, Michel de Montaigne, Originalité, Pascal, Plagiat

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