Épistémologie et libre examen

Marcel Voisin

 

UGS : 2021001 Catégorie : Étiquette :

Description

Introduction

De multiples facteurs semblent converger pour déterminer de nos jours ce qu’il faut bien nommer une décadence de l’esprit et de la pensée. La dictature du temps court, de la vitesse et de la performance tend à éliminer la réflexion, la méditation, la rêverie et le temps libre indispensables à un véritable équilibre épanouissant. L’évolution contemporaine du travail l’atteste par la multiplication des dépressions diverses pouvant mener au suicide, en tout cas à une dénaturation du service et de l’ouvrage dont leurs facteurs positifs s’évacuent en provoquant une exténuation physique et morale.

Les dysfonctionnements, certains diront la déroute, des institutions d’éducation dispensent encore des formations particulières, surtout utilitaires, mais ratent l’édification d’une culture vivante digne des valeurs humanistes. Les préoccupations trop bien médiatisées de consommation, de « nouveautés », d’exploits et de divertissements faciles nous empêchent de construire l’essentiel de l’humain, à savoir une capacité d’autonomie informée, solide et largement ouverte, toujours curieuse d’applications bénéfiques et de découvertes valorisantes.

Le règne des algorithmes aux mains de puissances financières avides de profit maximum immédiat nous robotise de plus en plus au détriment de notre humanité profonde, de notre héritage multimillénaire tant physiologique que psychologique et nous bâtit un monde où la notion de progrès réel a perdu tout sens, un monde où notre intelligence sera réduite à celle des objets dits intelligents auxquels la 5G va permettre de nous envahir, voire de nous dominer. On n’en finirait pas de dénombrer les causes de cet effondrement des valeurs humaines au profit des valeurs boursières comme des manipulations dominatrices.

Face à cette dérive, l’humanisme est particulièrement désemparé, semblant même dépassé, obsolète. Que faire ? Aucune solution miracle. Une petite lueur m’est venue à l’esprit pour tenter de restaurer l’attrait de l’esprit scientifique, pilier des progrès de la pensée et du savoir qui, lui aussi, paraît se déliter.

Certes, le positivisme, « religion de la science », constitue un excès, donc une erreur et une impasse, mais le désamour qui se développe risque de nous priver d’une des conquêtes exceptionnelles et vitales de la culture, de la nôtre en particulier : un progrès réel qui devrait soutenir le véritable développement humain et non les bénéfices matériels de quelques-uns. Or, ce progrès fut possible et même spectaculaire par la naissance et la croissance d’une nouvelle discipline de la pensée qui s’est révélée – loin de la métaphysique diverse et des idéologies manipulatrices – la matrice des sciences qui ont permis les succès de notre civilisation, aujourd’hui combattue et dénigrée par certains. Il s’agit de l’épistémologie. Mais aujourd’hui s’est développée une technophobie irréfléchie plutôt qu’une maîtrise raisonnable, tandis que l’esprit scientifique, naguère parangon d’honnêteté intellectuelle, s’est parfois compromis avec l’économisme et la politique partisane. De leur côté, les populations n’ont pas vraiment digéré Hiroshima et Nagasaki ni le cortège de catastrophes industrielles qui obèrent notre avenir.

Je considère donc comme une erreur, parallèle à l’absence d’éducation politique et citoyenne pour soutenir l’idéal démocratique, la quasi-absence d’éducation de la discipline épistémologique à tous les niveaux et dans notre culture générale. C’est pourquoi je me permets le développement qui suit, humble ouverture à une réflexion où pourrait s’affirmer un libre examen vraiment libérateur et novateur.

L’épistémologie

Cette discipline s’inscrit d’abord dans le sillage de Kant comme une « philosophie des sciences » (Émile Meyersom), une « théorie de la connaissance appuyée sur l’étude critique des sciences » (Louis Conturat) qui définit les conditions de la vérité objective, c’est-à-dire les fondements de la méthode scientifique explorant à la fois la logique et l’expérience.

On en comprend aussitôt l’importance et l’urgence dans notre monde de manipulations, de fausses nouvelles et de religiosité radicalisée. Car cette discipline ne devrait pas être l’apanage de spécialistes. Nous avons tous besoin de repérer les vérités fondées comme d’une pensée aussi éduquée que possible. D’ailleurs, le philosophe Cassirer, entre autres, l’assimile à la « critique de la culture ». Comme à la pointe de la recherche scientifique, nous avons besoin au quotidien de preuves, de démonstrations, de critères de validité, etc. Le problème général est de savoir comment le sujet érige un phénomène en objet de connaissance, de distinguer savoir et croyance, d’user d’un doute instruit donc pertinent, d’essayer d’ordonner notre compréhension du monde et de nous-mêmes avec toutes ses conséquences sociales et politiques.

Une vie culturelle enrichissante suppose l’ouverture au dialogue véritable, à l’impensé, ainsi qu’à l’exercice d’une pensée approfondie, pratique du libre examen capable de scepticisme éclairé allant jusqu’au relativisme constructif. On retient aussi la leçon de la philosophie analytique de Russell et de Moore s’efforçant d’analyser les problèmes de correspondance entre la langue et la réalité comme l’a fait aussi Wittgenstein.

L’épistémologie apparaît dans le domaine français surtout avec Gaston Bachelard, son disciple Georges Canguilhem et le philosophe Michel Foucault. Le premier est connu notamment par son concept d’obstacle épistémologique, capital pour libérer notre esprit de nombreux pièges mentaux traditionnels de la pensée. Le deuxième nous recommande la prudence dans le repérage de « précurseurs » ou de « sources » de nos découvertes et de nos théories, car le risque d’anachronisme est grand. Quant à Foucault, il tend vers une histoire critique du pouvoir. En effet, savoir en français, au contraire de l’anglais knowledge, a aussi un sens performatif comme dans l’expression savoir-faire.

Toutes ces recherches et de nombreuses autres refusent en somme l’époché du scepticisme antique à la Pyrrhon, visant l’ataraxie comme chez Sextus Empiricus, c’est-à-dire la « pensée suspendue » qu’évoque Montaigne. L’analysant, Husserl évacue toutes nos croyances, évidences, contradictions pour ne conserver que le sens de l’objet en soi ou « l’évidence du vrai apodictique ». Car il s’agit d’avancer sérieusement dans la connaissance. La phénoménologie de Husserl et celle de Bachelard s’enclenchent sur l’effet premier de l’objet sur le sujet en dehors des théories ou systèmes. Une fois de plus, on le verra, la notion d’épistémologie, très dialectisée, devrait bien se dire au pluriel.

Gaston Bachelard (1884-1962)

 « La vie de l’esprit est illusion avant d’être pensée »
(L’Intuition de l’instant, p. 61).

Le problème de la fiabilité de la connaissance, en particulier celui de la méthode scientifique, est central dans l’œuvre épistémologique de Gaston Bachelard. Sa recherche, ordonnée dans son livre classique La Formation de l’esprit scientifique (1938), apparaît dans sa thèse de doctorat publiée en 1928 sous le titre : Essai sur la connaissance approchée, titre qui dénote à la fois sa prudence et son attitude critique envers les usages. Il aboutira à une petite révolution de la raison classique, un absolu formel et trop facile qui se révèle un piège ourdi en somme par notre confort intellectuel installé dans le cartésianisme. Son recours à la psychanalyse, notamment la jungienne, nous enseigne à nous méfier en particulier de l’inconscient et à rompre avec la fixation des archétypes grâce à un dynamisme instruit d’une pensée ouverte et conquérante. Il propose un « nouvel esprit scientifique » non aristotélicien, non cartésien et non newtonien.

Au cœur de cette recherche, de ce qu’il a nommé « l’obstacle épistémologique », cette conviction entêtée, cette évidence fausse, ce biais cognitif traditionnel qui nous empêchent d’atteindre à l’objectivité, à la connaissance vérifiée en flattant notre vanité, nos illusions et notre paresse. Son disciple, Georges Canguilhem a résumé de façon énergique l’axiomatique de l’épistémologie bachelardienne. La véritable tâche de la rationalité, exercice jamais achevé, mais toujours indispensable, est de mener ce combat sans faille pour parvenir à une pensée qui soit réellement l’honneur de l’homme et la preuve d’une volonté civilisatrice.

Ainsi, s’agit-il de lutter contre le verbalisme qui nous fait confondre le mot et la chose ; l’étymologiste qui fait savant, mais n’est qu’un pléonasme ; nommer n’est pas connaître, mais nous avons le culte facile de la définition qui fait de l’objet étudié une abstraction ; le monisme, cette fascination pour l’unité qui nous cache le pluralisme ou la complexité des choses (ainsi, le rationalisme se dialectise en « rationalismes régionaux » c’est-à-dire adaptés à la discipline étudiée) ; l’intuition première nous cache sa racine souterraine, très difficile à extirper, souvent source de « valorisation indue » ; l’analogie flatte notre satisfaction, parfois esthétique, mais nous écarte d’une vérification soigneuse de la pertinence de la comparaison (les mythologies et les symboliques ne cessent d’en abuser !) ; le postulat tacite fausse notre raisonnement à notre insu ; ainsi de l’éternel anthropocentrisme dont « l’anthropocène » nous révèle aujourd’hui les ravages et qui souvent nous accroche à notre échelle malgré la découverte de l’univers et de l’infiniment petit ; le substantialisme tellement favorisé par nos langues qui permettent formellement de chosifier n’importe quoi ; même notre rationalisme installé peut faire obstacle à une avancée de la recherche, ce qui permet à Bachelard de distinguer soigneusement « rationalisme enseigné » et « rationalisme enseignant ». Bachelard en tire la conséquence : notre cerveau n’est pas toujours notre outil le plus précieux ni notre ami. À la limite parfois, « il faut penser contre le cerveau » !

Bachelard insiste constamment sur la nécessité pour progresser de dialectiser, c’est-à-dire de confronter les expériences et les idées sans craindre la multiplicité, la pluralité, la complexité et même la libération d’un empirisme ou d’un réalisme naïfs. La physique contemporaine illustre parfaitement, avec des succès retentissants, cette conquête de l’inouï, de l’impensé et même de l’impensable.

Revenons à l’axiomatique. Le premier axiome bouscule tout un pan de notre culture : « Il ne saurait y avoir de vérité première. Il n’y a que des erreurs premières » (Recherches philosophiques, 1934-1935, p. 22). Voilà qui balaye les certitudes ancrées dans le passé, le mythe de la valeur de l’ancienneté, le discours assertorique fondateur. La soi-disant vérité première ne peut être qu’une croyance. Notre paresse intellectuelle ne peut se reposer sur le passé comme dans les justifications faciles : on l’a toujours dit, pensé, c’est ainsi.

Deuxième axiome : « L’immédiat doit céder le pas au construit » (La Philosophie du non, p. 144). Cela signifie qu’il nous faut retrousser nos manches pour patiemment bâtir notre vérité ou plutôt nos vérifications qu’il faut sans cesse remettre en question ou affiner. La science véritable ne peut accepter la dictature de l’absolu, du définitif. Rien n’est donné ni trouvé par chance : le valable est le fruit de notre effort intellectuel. La science postule une vérification permanente.

Troisième axiome : il constitue une rupture avec l’empirisme naïf. C’est la critique des apparences, des faits bruts, non reliés qui construit une pensée capable de concevoir et rencontrer une réalité supérieure, amendable, révélatrice d’un ordre de choses insoupçonné. L’objet scientifique n’est plus une réalité offerte, mais une rencontre construite de plusieurs déterminations, rencontre qui enrichit sa « nature » et ses possibilités d’application. « L’objet est le foyer imaginaire de la convergence des déterminations » (Essai sur la connaissance approchée, p. 246).

Nous voici à la pointe de la recherche scientifique contemporaine, loin des évidences, des illusions, des croyances et des mythes. C’est la transcendance bachelardienne, la construction et la sublimation de la pensée qui traduit le sens profond de l’humanisation au long de l’aventure humaine. « C’est la pensée qui mène l’être. » (L’Intuition de l’instant, p. 95) ; « La science contemporaine fait entrer l’homme dans un monde nouveau. » (Le Matérialisme rationnel, p. 2) ; « Un peu de doute potentiel reste toujours en réserve dans les notions scientifiques que le philosophe tient trop simplement comme dogmatiques » (Id., p. 123).

Bachelard insiste sur la rupture épistémologique d’une période à l’autre de l’histoire des sciences. Il s’agit surtout de l’air du temps, car les techniques traversent les siècles en s’affinant, en passant de l’expérience à l’expérimentation. Bien sûr, il s’agit d’un schéma pédagogique, car la nouveauté conceptuelle se forme lentement, difficilement, à travers des savoirs qui résistent. Le cas de Newton, empreint d’alchimie, de théologie et d’astrologie est célèbre. En outre, la mathématisation se révélera essentielle à la modernité.

Bachelard fixe la naissance du nouvel esprit scientifique en 1905, quand Albert Einstein avec sa relativité réunit matière et énergie, espace et temps, brisant ou modifiant des concepts séparés bien ancrés dans notre esprit qui peina tout un temps à l’accepter, même dans les milieux scientifiques. On comprend que son rationalisme hétérodoxe, opératoire et dynamiques ne soit ni cartésien ni aristotélicien ni kantien. Il ne peut s’accommoder de principe absolu comme du doute systématique et du réalisme ordinaire, de l’idée qu’il n’y a de science que du général. Tel est le sens de la philosophie du non qui ose définir l’atome non comme une miniature, mais comme « la somme des critiques auxquelles on soumet son image première. » (p. 139).

La philosophie de Bachelard est un activisme instruit et dynamisant. L’être humain qui y participe connaît « au-dessus de l’être, l’émergence de l’énergie ». La joie d’un devenir en marche.

Karl Popper (1902-1994)

Pour Popper, la connaissance humaine représente le fait majeur de l’évolution, une des merveilles de notre univers. Encore faut-il qu’elle rompe avec les pièges de l’immédiateté, de l’intuitionnisme, du réalisme naïf, de l’idéalisme philosophique, des habitudes culturelles, etc. En se servant du modèle biologique darwinien, il analyse les conditions d’existence d’une « épistémologie évolutionnaire ».

Par ailleurs, le philosophe est sensible à l’incarnation sociale et politique de sa pensée, en défenseur de l’humanisme et de la démocratie. Il est soucieux de « notre autotranscendance par voie de sélection et de critique rationnelle. » (p. 135.) Il est connu par sa volonté de clarifier l’accès au statut scientifique de la vérité et à celui de la validité qui doivent être « nettement distinguées de toutes les questions de génétique, d’histoire et de psychologie ». (p. 78.) Son critère essentiel est devenu célèbre : « la réfutabilité ». Une hypothèse n’est valable que si elle résiste à tous les efforts pour la détruire : « La méthode de la science est la méthode critique » (p. 81).

Cette réfutabilité est rendue possible par « l’invention d’un langage descriptif et argumentatif » (p. 81). Mais Popper reconnaît que notre « organisation mentale » doit s’adapter aux difficultés et aux problèmes nouveaux. Sinon on ne les voit ni ne les comprend. Ce que certains appellent « l’épistèmê » d’une époque. « La méthode de la science est une méthode de conjectures audacieuses et de tentatives ingénieuses et sévères pour réfuter celles-ci » (p. 92).

Cela suppose une haute valeur intellectuelle, une éthique rigoureuse dont l’importance culturelle est capitale, car « la trahison des intellectuels suscite presque inévitablement une réaction d’anti-intellectualisme » (p. 43). Notre actualité ne cesse de nous le prouver de façon parfois tragique. Nous ne pouvons sans danger renoncer à la lumière ou aux lumières de l’esprit, car « toute science et toute philosophie n’est autre que du sens commun éclairé », c’est-à-dire transcendé en accédant à la si difficile objectivité. Popper cite Frege : « Par la pensée, j’entends non pas l’acte subjectif de penser, mais le contenu objectif de la pensée » (p. 122). Tout le reste n’est que croyances dont la facilité, la fausse évidence et l’absolutisme ont des effets ravageurs sur la construction de la civilisation.

Popper défend l’existence d’un « troisième monde » à côté du monde des objets physiques et du monde des états mentaux, « le monde des contenus de pensée objectifs » (p. 120). Un monde où les systèmes théoriques se transforment en problèmes ou en situations problématiques grâce aux arguments critiques, donc à un libre examen approprié. « La notion d’autonomie est centrale dans ma théorie du troisième monde. » (p. 131) Par ailleurs, « une épistémologie objectiviste qui étudie le troisième monde » peut éclairer « le second monde de la conscience subjective », mais « l’inverse n’est pas vrai » (p. 125). « C’est au développement des fonctions supérieures du langage que nous devons notre humanité, notre raison » (p. 134). Il s’agit donc de les privilégier pour assurer « notre auto transcendance » (p. 135).

Foucault et alii

Sa célèbre critique du « bio pouvoir » s’origine dans la conception darwinienne du vivant et de sa généalogie. L’explosion contemporaine de la génétique la concrétise de façon évidente. L’actuelle pandémie ne risque pas de l’invalider. Ainsi, la numération et l’impact des mathématiques, si importants aujourd’hui dans notre technologie et notre vie personnelle, commencent déjà nettement au XVIe siècle avec le développement de machines de guerre et le début de l’industrie. N’oublions pas que les savoir-faire ont toujours été vitaux. Le philosophe a d’abord interrogé la relation du sexe avec le pouvoir, sujet qui ne cesse de rebondir.

Pour Foucault (1926-1984), le sujet se développe dans des formes de pouvoir garanties par un système qu’il voit surtout comme répressif et technocratique y compris dans la reproduction, ce qui engendre des responsabilités nouvelles issues des connaissances qui progressent, impliquant médecine, pédagogie, psychiatrie, démographie où la raison d’État tend à se confondre avec les intérêts techniques et commerciaux. Ainsi, le pouvoir de la connaissance en arrive à devenir un facteur considérable de transformation de la vie privée et sociale. Dans l’ensemble de son œuvre, Foucault tente de comprendre les mutations et les limites dans l’histoire des idées.

Remarquons aussi la théorie qui fut célèbre et fort discutée de Thomas Kuhn sur les changements de paradigmes qui rythment l’histoire des sciences. Comme Bachelard, il pointe un progrès discontinu qui est diversifié par les changements culturels. Ceci le fera accuser de relativisme que Paul Feyerabend, lui, exposera de façon radicale.

De fait, le contexte social influence aussi l’histoire scientifique. Il suffit de penser, par exemple, à la longue invisibilité des femmes pourtant actives et créatrices, Marie Curie étant une magnifique exception. Bruno Latour argumentera aussi une approche anthropologique contre une espèce de sacralisation classique. Il est difficile aujourd’hui de considérer l’activité scientifique comme neutre ou indépendante de son contexte.

Notons enfin l’exemple curieux de ce que certains appellent des épistémologies coloniales marquées par les constats et « valeurs » des colonisateurs blancs, par exemple ceux qui se sont définitivement installés aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande et en Australie. Ils ont fixé et défendu notamment une hiérarchie sociale et raciale et répandu le mythe de la faiblesse et de l’inculture des indigènes, vision racialisée de l’humanité qui a marqué les travaux scientifiques quasi jusqu’aujourd’hui. Même les « génies » les plus reconnus, tels que Benjamin Franklin, « le premier philosophe américain » selon David Hume. La première version de La Croissance de l’humanité est ouvertement racialisée.

La science américaine s’est développée comme légitimation de la domination blanche et masculine. La difficulté de réception de Darwin aux États-Unis est significative. Mais le darwinisme social y prospère ! Parfois, il arrive que l’intérêt ethnographique pour l’originalité, les mœurs, l’art ou l’esprit des Indiens soit valorisé. Par exemple, dans Travels (1791-1798) de William Bartram. Cependant, l’européocentrisme originel demeure une tentation.

Perspectives

L’épistémologie représente une part essentielle de notre patrimoine culturel pour assurer notre autonomie intellectuelle et sa vitalité dans l’avenir. Part qui paraît menacée dans le public et confinée dans les arcanes de la recherche scientifique. Cette rupture tend à renforcer un aspect supplémentaire de société à deux vitesses.

Comment l’éviter ? En l’incluant dans l’éducation de base. Comment ? Bien sûr sans tomber dans l’érudition ou le discours abscons. En y faisant participer les élèves selon les possibilités de l’âge aussi bien en puisant dans l’expérience individuelle que par une expérimentation élémentaire en commun. Laisser venir les questions et en poser qui conduisent à réfléchir plus profondément aux problèmes posés en préservant les nuances et les incertitudes.

Encore un cours supplémentaire ? Certes non. Il suffirait d’intégrer la démarche aux cours existants. Comment a-t-on connu ou reconnu ceci ou cela ? Comment un savoir utile et fondé s’est-il dégagé des illusions courantes, des traditions imposées, des croyances populaires ? Dans quel climat culturel, la démarche a-t-elle pu ou non réussir ? Comment est-on passé du savoir à la science, d’une fausse évidence à une connaissance réelle ? Quelles leçons tirer d’un tel échec ? Comment s’en prémunir ? Etc.

Prenons l’exemple de l’histoire. Au lieu de se contenter de répéter un savoir acquis qui se trouve un peu partout et souvent de façon plus attrayante, pourquoi ne pas faire la place la plus large possible à la critique historique, partie la plus excitante et la plus formatrice de la discipline ? En biologie, on découvrirait sérieusement l’épopée évolutionniste. En physique, on reconnaîtrait l’incroyable fécondité des mathématiques pour la compréhension affinée de la matière. On expliquerait la genèse de découvertes. En géographie, on analyserait ses implications déterminantes dans l’histoire comme dans la sociologie et dans la vie quotidienne. On peut en imaginer nombre d’autres. Voici une excellente occasion de revaloriser le libre examen en lui donnant un contenu concret, actualisé, nécessaire. Peut-être une façon de réaliser le rêve ambitieux et généreux du regretté Philippe Grolet : « une école du libre examen » !

Ainsi serait restaurée la riche aventure de la pensée qui, comme l’affirmait déjà Pascal, constitue notre honneur et une destinée unique dans l’univers. Les générations montantes, au lieu de risquer d’être abâtardies et engluées dans une pensée unique, seraient outillées pour conserver l’humain dans un avenir dominé par la culture de l’argent et de la technologie qu’on nous prépare soigneusement. Car la « philosophie du everything goes où ce qui compte avant tout est le résultat (financier ou compétitif) conduit à une rupture vis-à-vis des valeurs publiques et morales attribuées à la science ».

Évidemment, la science (y compris les savoirs) ne se réduit pas à l’épistémologie qui n’est que l’entrée essentielle. L’histoire des connaissances est infiniment complexe et variée. Elle requiert une recherche multidisciplinaire. Au premier rang, surtout aujourd’hui, la technologie et l’économie sans oublier la géopolitique y jouent un rôle majeur qui se traduit par la création de multiples enseignements spécialisés à but strictement utilitaire. La géographie physique et sociale des lieux d’éclosion est révélatrice des enjeux et des possibilités d’avenir. Une complexité difficile à maîtriser, mais qui ne doit pas nous décourager. D’autant que « les sciences n’englobent pas aujourd’hui l’ensemble des savoirs pertinents, utiles, intéressants ». Un chantier passionnant peut s’ouvrir à l’éducation générale comme à la culture.

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Marcel Voisin

Thématiques

Libre examen, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses