Entre islam libéral et islam conservateur : où se situent les musulmans belges ? Questions – Réponses

Rachid Benzine,
Chemsi Chéref-Khan
et Malika Hamidi

 

D’après une conférence organisée par le Cercle du libre examen de l’ULB

UGS : 2015005 Catégorie : Étiquette :

Description

Beaucoup de questions ont été posées sur ce que Malika Hamidi appelle la troisième voie : qu’est-ce que c’est ?

Malika HAMIDI : La troisième voie, voie et voix à la fois, si je peux me permettre de préciser.

Cela fait maintenant une vingtaine d’années, on avait une pratique quotidienne de l’islam, à savoir cinq prières par jour, etc. Il y avait toujours cette frilosité à être visible dans les espaces publics, et cette frilosité de se dire que finalement si on avait une vie spirituelle, on ne pouvait pas avoir une vie citoyenne. Toute cette dichotomie, à un moment donné, a volé en éclat. Il y a eu tout ce travail d’émancipation en termes de discours pour se dire qu’il est possible d’avoir une vie spirituelle sans devoir divorcer de la vie citoyenne. Et c’est alors que l’on a commencé à parler de cet islam citoyen où, pour être finalement en accord avec sa foi, il fallait aussi avoir une vie citoyenne, respecter le cadre législatif du pays dans lequel on vit. Je crois qu’il y a eu tout un travail de réformes des mentalités qu’il a fallu faire.

Il y a une quinzaine d’années encore, simplement être une femme de foi, au-delà d’être une femme musulmane, prendre la parole en public, revendiquer des droits, que ce soit dans la société civile comme dans la communauté musulmane, c’était quelque chose d’absolument mal vu.

Cette troisième voie dont je parle, c’est vraiment cette génération de musulmanes, de musulmans, qui se prennent en charge, qui font tout ce travail de relier les deux univers de référence auxquels ils appartiennent. Je crois que vous pouvez tous reconnaître que l’on a une nouvelle génération de musulmans. Je parle encore de nouvelle génération parce que je parle de la génération juste avant moi qui est complètement décomplexée. Maintenant on parle de la islamique fashion, du rap musulman : c’est au-delà de la citoyenneté. Le débat sur la citoyenneté, sur l’identité musulmane, compatibilité ou pas, est dépassé.

Maintenant on a une jeunesse qui arrive, qui fait du rap musulman, qui fait des défilés de mode à partir d’une éthique islamique : c’est de cette troisième voie que je parle. Une troisième voie qui ne se reconnaît pas dans l’approche conservatrice.

Si je peux me permettre, j’aimerai rebondir sur un point abordé par Chemsi Chéref-Khan, lorsqu’il a évoqué la question du texte du Coran créé ou incréé. Je trouve dommageable que dans la communauté musulmane, aujourd’hui, en Europe ou ailleurs, au XXIe siècle on ne puisse pas avoir ces débats-là, qui avaient lieu au VIIe et VIIIe siècle sans tabou. Un des nœuds du problème du rapport des musulmans aux textes crée de la frustration et crée, finalement, une schizophrénie. Je tiens vraiment à mettre cela en avant parce que tout à l’heure quand je parlais des rapports qu’entretiennent les musulmans par rapport aux textes, on observe vraiment une frilosité. Lorsque l’on va dans les cercles de femmes musulmanes théologiennes et qu’elles remettent en question certains versets, certaines autres musulmanes, certains théologiens avancent la sacralité du texte.

Je ne lance pas le débat, mais c’est un des nœuds du problème qui fait qu’aujourd’hui, la communauté musulmane a du mal à avancer sur certaines questions. Sans parler de la tendance djihadiste qui est, il faut le dire, il faut le dénoncer, largement financée par l’Arabie saoudite et qui est en train de gangréner certaines associations musulmanes, ici à Bruxelles, et certaines mosquées.

Il est absolument intolérable qu’aujourd’hui dans certaines mosquées il y ait un discours radical. Le gouvernement belge savait très bien que dans certaines mosquées, il y avait des discours radicaux qui étaient tenus par des radicaux et il a laissé faire. C’est aujourd’hui, tout à coup que la Belgique et l’Europe se réveillent en se disant : « Ah, tiens, comment est-ce qu’on devient un radical ? »

Pourquoi demande-t-on aux musulmans européens de ne pas se communautariser, alors qu’en même temps on exige qu’ils condamnent les attentats en tant que musulmans ? Ne serait-ce pas une injonction paradoxale ?

Chemsi CHÉREF-KHAN : Par rapport aux excès du djihadisme radical et aux actes barbares, le musulman a deux attitudes qui ne sont pas contradictoires. Il peut réagir en tant que citoyens, mais il peut aussi réagir en tant que musulman, cela tient à lui. C’est son choix de réagir sur un registre ou l’autre, ou sur les deux. Dans la mesure où ces excès sont commis au nom de l’islam, les citoyens non musulmans attendent des citoyens musulmans qu’ils désavouent ces actes, parce que s’ils ne désavouent pas ces actes, c’est « comme si » ils les approuvaient. Pour éviter ce genre d’équivoque, il est important que les musulmans s’expriment en prenant soin de dire qu’ils le font en tant que citoyen, en tant que musulman. Ils peuvent le faire sur les deux plans.

Personnellement, je ne vois pas de contradiction.

Malika HAMIDI : Dans le prolongement de ce qui vient d’être dit par Chemsi Chéref-Khan, effectivement les musulmans se sont sentis, obligés de devoir montrer « patte blanche » face aux attaques de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher. Le débat a eu lieu au sein de certaines organisations qui était de se dire : « Mais ces gens-là ne nous représentent pas, ce sont des barbares qui n’ont rien à voir avec le message de l’islam. Pourquoi devrait-on se justifier ? » Pourtant les communiqués de presse ne se sont pas fait attendre. Je crois qu’en l’espace d’une heure une dizaine de communiqués de presse de toutes les organisations principalement musulmanes, même d’Angleterre, ont été balancés sur les réseaux sociaux. Il y a eu un débat clair et je crois que les musulmans n’ont pas cherché à se justifier par rapport à ces atrocités, mais avant tout en tant qu’humanistes ils ont dénoncé, ils sont indignés.

Quoi qu’il en soit, ces attaques ont eu, malheureusement, non pas le mérite, car c’est un mot qui n’entre pas dans le contexte, mais qui en tout cas ont posé de vraies questions : le vrai débat sur la question de la liberté d’expression, les limites de la liberté d’expression. Peut-on choquer au nom de la liberté d’expression ? Cela a posé la question de cette radicalisation, de ce phénomène du djihadisme et cela a posé la question de la place des musulmans dans les sociétés sécularisées. Sans oublier le fait que les musulmans ont aussi dénoncé le fait qu’il était insupportable qu’on impose les termes du débat tel qu’on les a posés avec le slogan Je suis Charlie Hebdo ou Je ne suis pas Charlie Hebdo.

Voilà, je voulais apporter ces éléments-là quant à cette justification qui donne l’impression que les musulmans ont été sommés de s’excuser pour ce qui a été fait, comme si les chrétiens s’étaient excusés de ce qu’avait fait Breivik en Norvège.

Rachid Benzine, quels sont, selon vous, les origines des courants ultraconservateurs de l’islam en Belgique ?

Rachid BENZINE : Il est très difficile de parler des courants conservateurs ou radicaux en Europe sans les inscrire dans un contexte qui est beaucoup plus large, et notamment le contexte géopolitique. Mais il s’agit aussi de faire de la généalogie de ces mouvements.

À partir de quand ces mouvements d’expression radicale, ou ces mouvements que nous voyons, que nous qualifions parfois par « extrémistes », ont émergé dans le monde musulman ? Je crois qu’il y a eu un véritable traumatisme, et pour cela nous avons des écrits qui en témoignent avec l’arrivée de l’Europe, avec l’arrivée de ce que l’on appelle les Lumières, et notamment en Égypte avec l’arrivée de Napoléon. Je crois qu’il y a là une véritable blessure qui a été portée à la tradition musulmane. Il suffit simplement de voir tout les travaux de la Narda, c’est-à-dire de la renaissance, à partir du moment où la civilisation dite occidentale entre avec la guerre dans les terres d’islam, le traumatisme que cela apporte et les réponses qu’un certain nombre de théologiens tentent d’apporter face à l’avancée occidentale. Et nous avons quelqu’un comme Mohamed Abduh, comme Rachid Rida et d’autres qui tentent d’apporter des éléments face au décalage qui est parfois historique puisqu’on se pose la question  : pourquoi les autres sont là et pourquoi sommes-nous dans cette situation ? Et on essaye d’apporter des éléments qui relèvent souvent de l’apologétique pour dire qu’en vérité l’islam permet la science, l’islam permet la raison. Finalement, ce n’est pas de la faute de l’islam, mais beaucoup plus de la faute des musulmans. Il y a donc tout un mouvement de réformes qui se met en place et qui tente d’apporter des éléments de réponse. Ensuite, après les indépendances, il y a eu plus de traumatismes dus aux faits des peuples libérés, des gouvernants par rapport à ce que Mohammed Arkoun appelle l’« étatisation de l’islam ». Dans les pays musulmans, ce n’est pas une confusion, c’est une subordination du religieux au politique. Donc le politique utilise le religieux. Face à cet état de fait, il n’y a pas beaucoup d’expression dans le monde dit « musulman » d’où la révolte puisse venir. Mais c’est très intéressant qu’elle vienne à partit d’une parole religieuse. Pourquoi ? Parce que la parole religieuse, face au déficit de la parole politique, relève quelque part de la transcendance : elle permet d’inscrire de la sacralité. ; elle permet d’inscrire les gens dans un processus sacré, mais elle permet surtout de donner une dette de sens en termes d’obéissance consentante.

Face à cela, pour moi, la question n’est pas tellement la réforme de l’islam. Si l’on doit parler de réformes, il faut parler de réformes en contexte islamique en islam, et de ce que cela donne. Mais surtout je pense qu’avant de parler de réformes, il faut faire le travail d’histoire qui n’est malheureusement pas fait. Il suffit simplement d’aller dans les universités musulmanes de théologie pour se rendre compte que le cadre épistémologique est encore médiéval, que l’on continue avec les connaissances médiévales, c’est-à-dire que la connaissance historique et philologique telle que nous pouvons la pratiquer aujourd’hui dans les universités européennes ou ailleurs n’est pas suffisamment prise en compte. Toute la grande difficulté tient au fait qu’une religion ne s’approprie pas son passé et son passé historique, pas au sens de l’histoire mythique, mais au sens de l’histoire historique. Il y a une règle en histoire qui est très importante et qu’il faut mettre en avant lorsque l’on veut étudier l’islam des origines et qui est « Le passé ne connaît pas encore son futur ». Il ne faut donc pas lire le passé en fonction du futur, en fonction de ce qu’il est devenu. C’est là qu’est toute la problématique. Elle est dans ce travail qui doit être fait, de déconstruction d’un certain nombre de représentations. Ce travail a du mal à se faire, notamment en Europe, puisque face à beaucoup de stigmatisations, face à de nombreuses difficultés, beaucoup de musulmans hésitent à faire ce travail-là qui doit absolument être fait.

Pensez-vous qu’un jour les femmes « foulardées », le petit foulard tiré en arrière, pourront travailler en frontdesk en Belgique, parce qu’en tant que « foulardée » on ne peut espérer travailler que dans le nettoyage ou en callcenter ? À quand des droits égaux ?

Malika HAMIDI : Si cela peut vous rassurer, je soutiens ma thèse dans un mois et on m’a d’ores et déjà prévenue que je n’avais aucune perspective académique. Soit ! J’acte !

Et alors qu’est-ce que je fais ? Je retourne à la maison ? Et dans ce cas-là, je donne raison aux sociétés européennes.

Pour le coup, j’ai envie de sortir de la Belgique parce que je pense qu’il y a moins d’animosité à l’endroit de l’islam, du religieux tout simplement, qu’en France, où vraiment on se retrouve dans cet état d’esprit anticlérical. Quand je vais à l’Université à Paris, ou quand j’interviens là-bas, on est dans des débats chaotiques où c’est vraiment la pensée unique, anticléricale. Qu’une femme voilée prenne la parole dans une université est quasi impossible. C’est pourquoi je suis quand même contente d’être en Belgique. Sincèrement je suis bien ici parce que je trouve qu’il y a du débat, que cela reste serein, cela reste sain. Ce n’est pas facile, mais les femmes musulmanes ont le choix : soit elles retournent à la maison et elles donnent raison à une certaine volonté de vouloir les rendre invisibles, en étant pleines de diplômes, armées de master, etc., soit elles font ce travail de normalisation de leur présence dans l’espace public et elles se battent pour que cette présence soit acceptée. Ça ne va pas arriver maintenant, il va falloir des années. !

Personnellement, je n’ai pas envie d’être pessimiste par rapport à l’avenir des femmes voilées. Je peux comprendre qu’une femme voilée, aujourd’hui, voit que la société belge ne lui offre rien et qu’elle va être renvoyée dans l’espace domestique. L’objectif, et là c’est aussi une question de personnalité et de force, et c’est là où le leadership féminin a un rôle à jouer dans l’espace politique, dans l’espace académique, de continuer à faire ce travail de normalisation de la présence des femmes voilées en sachant qu’il n’y a pas à se justifier de ce voile. Moi, si l’on me demande de me justifier, je ne le fais pas ! C’est un droit et les sociétés européennes, aujourd’hui, doivent être en parfaite harmonie avec les valeurs qu’elles prétendent défendre. Les cadres législatifs nous permettent de pouvoir être visibles dans l’espace public en arborant un foulard. C’est aussi ça la liberté d’expression.

La judaïsation et la christianisation de l’islam, cela ne risquent-ils pas d’être mal interprétées ? Dire que les fautes de l’islam sont liées à deux autres religions…

Rachid BENZINE : Ce que j’ai essayé de dire, ce n’est pas que c’est à cause des Juifs ou des chrétiens que nous en sommes là, loin de là. Ce que j’ai essayé de comprendre, c’est que les religions se modifient lorsqu’elles se rencontrent les unes et les autres. Il y a beaucoup de choses dans le contexte de la mondialisation qui n’étaient pas possible, à un moment et qui vont le devenir. Cette idée de l’aspect normatif nous ne l’avions pas, en ce qui concerne l’islam traditionnel qui, quand même, reste la grande majorité de l’expression de l’islam dans le monde. Dans cet excès, il y a un lien entre la construction identitaire et le besoin de normes. Ce lien est très important parce que pour que l’identité puisse se construire, elle a besoin à la fois de désidentifier et d’être la même que l’autre. Ce qui fait que le processus d’identification passe par la norme en termes de consommation, mais aussi, parfois, par le besoin de vêtements, puisque l’on a eu des vêtements islamiques – le mot islamique est devenu un mot à toutes les sauces – c’est ce que j’appelle l’excès de la norme en termes d’orthopraxie. Et cela nous renvoie à quelque chose de très important que j’ai essayé de vous expliquer, à savoir ce qu’il s’est passé au IXe siècle.

Au IXe siècle, la tradition se met en place, ce que nous appelons les textes seconds. Vous avez ce que l’on appelle la tradition prophétique, fin du XIIIe siècle, et le sunnisme et le chiisme à travers leurs corpus se mettent en place au IXe et Xe siècle. Le sunnisme n’existe pas à l’origine, juste après la mort du prophète ; c’est une longue maturation et il émerge au IXe et Xe siècle. À partir du moment où vous avez un ensemble de néo-convertis qui viennent à l’islam, qui sont des anciens Juifs et des anciens chrétiens, ces gens viennent avec leur propre passé. Il faut que vous sachiez que durant l’empire omeyade, à Damas, de l’an 660 à l’an 750, devenir musulman, c’était très difficile : il ne suffisait pas de lire l’attestation de foi tel qu’on le raconte. Pendant pratiquement un siècle, l’islam est resté une alliance ethnique, si vous n’étiez pas arabe, vous ne pouviez pas entrer dans cette alliance de l’islam. Il fallait passer par le processus de parrainage, de mawlâ, l’idée d’être rattaché pour entrer en islam.

À partir de l’an 750, l’islam va s’ouvrir davantage et la place des convertis va être très importante. Il y a plein de phénomènes que l’on ne trouve pas dans le Coran, mais qui se retrouvent dans la tradition prophétique : par exemple l’idée de la lapidation ne se trouve pas dans le Coran, mais se trouve dans le hadith . C’est une idée qui vient de la Bible et qui se retrouve dans le hadith : on est dans des phénomènes d’hybridations interculturelles. La même chose s’est passée avec l’idée de l’apostasie qui était impensable au VIIe siècle, mais qui va devenir pensable au IXe siècle parce que l’islam a changé de monde. Il a basculé en termes d’état de croyance, en termes d’état de société. L’islam au IXe siècle va devenir cette religion monothéiste avec tout ce débat de théologie du Coran créé ou incréé puisque lorsque Mohamed était en train de parler, ces questions ne se posaient absolument pas.

Ceci pour vous montrer que, dans un contexte d’hybridations interculturelles, il y a des choses qui se modifient à l’intérieur d’un organisme. De même que l’islam aujourd’hui, en tant que religion, est en train de subir toutes ces modifications d’un point de vue international et notamment la convocation d’un certain nombre de versets soit pour dire que l’on veut la paix, soit pour dire que l’on veut la guerre. Vous pouvez trouver de tout dans les textes. Il faut faire une distinction entre les textes et l’utilisation qu’en font les hommes. Et c’est surtout sur l’utilisation que nous devons nous interroger.

Ne serait-il pas utile que l’islam ait une forme de personnalité comme le pape pour le catholicisme ?

Chemsi CHÉREF-KHAN : Je laisserai passer cette question. J’ai plutôt une proposition en termes d’organisation : dans notre pays, nos concitoyens de confession juive ont l’avantage d’avoir deux organisations, l’une qui représente le culte au sens stricte du terme, et l’autre qui représente nos concitoyens de culture ou de confession juive dans leur diversité en tant que citoyen. C’est une organisation d’associations et on peut estimer que sur ces deux plans, nos concitoyens peuvent être représentés, à la fois sur le plan du culte, s’ils le souhaitent, et sur le plan du civisme en tant que citoyens. Pour les musulmans, il n’y a rien de tel. Il y a l’Exécutif des musulmans qui n’a pas à répondre sur des questions de théologie, par exemple, ce n’est pas son rôle, mais qui répond. Il y a le conseil des oulémas, mais qui n’a aucune existence légale. À côté de cela, il n’y a rien qui représente les musulmans en tant que citoyens dans leur diversité. Je pense, qu’à un moment donné, dans ce pays de communautarisme – puisque il y a une tradition communautariste dans ce pays, on fait des réformes sur des bases communautaires –, peut-être qu’il faut passer par là pour que tous les musulmans dans leur diversité puissent se sentir représentés et que personne ne soit tenté de monopoliser la parole des musulmans en parlant d’orthodoxie et d’orthopraxie. Ainsi les musulmans seront libres dans leur choix. Il faudrait que le monde politique prenne ses responsabilités par rapport à cela.

Quand Rachid Benzine dit que l’on n’a pas suffisamment enseigné l’histoire, à qui en incombe la responsabilité ? Si cela devait ce faire, qui serait à même de le faire, qui aurait la légitimité suffisante et l’objectivité pour le faire ?

Rachid BENZINE : Aujourd’hui, il y a un certain nombre de départements universitaires qui travaillent sur cet islam des origines. La question c’est : comment allons-nous articuler ce que nous allons découvrir en termes de débat historique dans les manuels scolaires ? C’est-à-dire que si nous nous arrêtons dans les manuels scolaires avec l’ange Gabriel, le prophète de l’islam et les cinq prières, on ne va pas aller très loin : ce serait du catéchisme, ce ne serait pas de l’histoire au sens historique. Je crois que c’est à l’Éducation nationale, aux professeurs d’histoire et aux anthropologues de proposer des pistes de réflexion, des ouvrages qui permettent à tous les concitoyens, qu’ils soient musulmans ou non, de pouvoir s’approprier une histoire. Nous avons l’histoire du christianisme dans son développement historique, nous avons des ouvrages historiques ou critiques sur le judaïsme. Il n’y a pas de raison que la société belge, l’Éducation belge ou l’Éducation française ne se saisisse pas de ce problème pour faire de l’islam non pas un objet de croyance, mais un objet de savoir. Et ça, nous savons le faire. Maintenant, il faut simplement s’y atteler parce qu’il y a véritablement urgence, sinon il y aura à chaque fois des fantasmagories de part et d’autre sur la représentation de l’islam, à la fois de ceux qui disent que l’islam serait anthologiquement violent, pour reprendre les propos de Michel Onfray, et les autres, les gens qui ne veulent pas se poser la question et qui refusent de voir la réalité et qui disent que l’islam, c’est la paix. Ces deux tendances sont, à mon avis, insuffisantes et il y a un vrai travail qui reste à faire. Les musulmans doivent aussi faire ce travail de critique. Cela prendra du temps, et on ne peut pas demander aux musulmans, en vingt ou trente ans, de faire ce qu’a fait le christianisme en trois ou quatre siècles.

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Informations complémentaires

Année

2015

Auteurs / Invités

Chemsi Chéref-Khan, Malika Hamidi, Rachid Benzine

Thématiques

Islam, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Vivre ensemble