Entre islam libéral et islam conservateur : où se situent les musulmans belges ? Partie II

Malika HAMIDI

 

D’après une conférence organisée par le Cercle du libre examen de l’ULB

UGS : 2015003 Catégorie : Étiquette :

Description

Je commencerai par les remerciements traditionnels.

Je remercie Hamza, le Cercle du Libre Examen, de cette invitation. Quand je suis arrivée, on m’a demandé pourquoi est-ce que j’avais accepté d’intervenir au sein du Librex ? Et bien je relève le défi justement parce que je pense que c’est une opportunité, ce soir, d’essayer de vous apporter des éléments de réflexion.

À partir de mon expérience de terrain, en tant qu’activiste, en tant que militante engagée sur la question des droits des femmes, principalement, et sur l’islam européen en général, mais aussi dans une perspective sociologique, donc en tant que sociologue, et ce que j’observe sur le terrain depuis plus de dix-huit ans maintenant (d’abord en France, puis en Belgique, maintenant depuis dix-sept ans), en sachant que les choses évoluent, je crois qu’il est important, effectivement, c’est une affaire qui nous concerne tous, de se rendre compte de cette cartographie de l’islam qui se dessine ici en Belgique.

En guise d’introduction, je voudrais simplement vous présenter European Muslim Network puisque c’est aussi ce qu’il m’a été demandé par Hamza Belakbir : de présenter cette dynamique. European Muslim Network, le réseau des musulmans européens, est une plate-forme de réflexion, avant tout de réflexion et non pas d’action, puisqu’à un moment donné on s’est dit qu’effectivement les musulmans européens ont bien évidemment ce devoir de proposer des analyses de l’intérieur, des réflexions propres.

European Muslim Network est une plate-forme qui rassemble entre trente-cinq et quarante intellectuels engagés, experts du terrain, académiciens qui viennent de l’Europe entière (Europe de l’Est et Europe de l’Ouest), qui partagent une vision, un think tank qui essayent de développer une voie alternative à partir de principes et qui essayent aussi de contribuer au débat, d’être une valeur ajoutée sur des questions qui les concernent de prime abord. Ce que l’on fait et le défi que nous relevons c’est celui d’être en interaction notamment avec l’Union européenne. Il s’agit, en essayant vraiment d’avoir ce pied sur le terrain, de comprendre un peu toute la dialectique de terrain qui est en train de se développer, et d’essayer de faire l’ascenseur entre l’Union européenne et ce qu’il se passe. On dit que l’Europe est loin du citoyen : certes, l’Europe semble loin du citoyen et peut-être encore plus du citoyen de confession musulmane. Notre objectif, c’est vraiment de pousser les musulmans européens de prendre acte du fait que l’Europe est importante, qu’il est important de maîtriser, de comprendre la machine européenne pour pouvoir contribuer au débat.

Comme je le disais, on a ce souci d’être connecté au terrain et je voulais simplement préciser que les dernières conférences que nous avons organisées concernaient le djihadisme, la radicalisation des jeunes. Comment est-ce qu’on explique, aujourd’hui, qu’un jeune à un moment donné lâche tout en Belgique et part loin ? Quels sont les processus de radicalisation ? Quelle est la responsabilité de la communauté musulmane, mais aussi de la Belgique, de l’Europe, etc. ? Nous revenons sur des questions qui touchent de plein fouet les musulmans.

Le titre de la conférence de ce soir est Entre islam libéral et islam conservateur. Où se situent les musulmans belges ? De mon point de vue,  en tant que sociologue et de ce que j’observe sur le terrain, il me paraît contreproductif d’envisager la question de l’islam belge à partir de ces deux catégorisations. Personnellement je me questionne. Aujourd’hui, on a le sentiment que ces catégorisations sont instrumentalisées par des intellectuels, par des politiques et cela donne l’impression qu’il y a l’islam libéral d’un côté et l’islam conservateur de l’autre. Il y aurait l’islam progressiste d’un côté et l’islam littéraliste de l’autre. Donc d’un côté, il y aurait les barbares, et de l’autre, ceux qui acceptent les valeurs de la société européenne. On a l’impression, comme ça, qu’il y a une forme de bipolarité qui est politiquement et intellectuellement instrumentalisée et qui me paraît dangereuse et contreproductive. Ce qui ne veut pas dire que je ne reconnais pas cette catégorisation lorsqu’elle est faite à partir d’une étude scientifique approfondie. Et j’ignore si Rachid Benzine abordera cette question plus en profondeur. Mais c’est un peu ce que je voulais préciser en préambule parce que labelliser des tendances comme ça, quand on est de l’intérieur, finalement on est peu objectif. Ce que je veux dire par là –, et je prends mon cas, un cas très concret, et on en parlait en préambule –, on me labellise de féministe musulmane. Soit, c’est très bien, mais est-ce que je suis libérale ou est-ce que je suis conservatrice ? Pour certains libéraux, je suis conservatrice, et pour certains conservateurs, je suis beaucoup trop libérale parce que j’occidentalise l’islam. C’est pour ça que je dis que la catégorisation des musulmans est une question complexe.

Cela m’amène à vous parler des musulmans, du musulman mainstream, un petit peu ce que j’appelle une troisième voie. C’est-à-dire ce musulman, cette nouvelle génération de musulmans qui à partir de leur foi, à partir de leur principes, à partir des deux univers auxquels ils appartiennent, qu’ils essayent véritablement de relier, parce que ce n’est pas facile, on nous renvoie à un univers et puis parfois à un autre univers qui ne sont pas compatibles. Une question parfois liée à l’identité, parfois liée à la spiritualité, l’idée de dire qu’il est possible d’être musulman et belge. Je vous parle de ça parce que ce sont des questions que l’on nous renvoie encore aujourd’hui. Est-ce qu’il est compatible d’être musulman et citoyen belge ? Est-ce que lorsque vous portez un foulard, vous pouvez parler de libération de la femme ? Des questions qui, pour nous, sont déjà clarifiées, mais qui, pour nos concitoyens belges, ne le sont pas forcément et on peut le comprendre.

Cette majorité silencieuse, puisque c’est comme cela que l’on nous qualifie, notamment dans le contexte politique actuel, a dénoncé les djihadistes barbares qui ont commis les attaques à Paris. On a de cesse de nous dire : « Mais il y a cette majorité silencieuse qui condamne et qui est indignée ». C’est un peu de cela que j’ai envie de parler, de cette majorité silencieuse. Oui, il y a des institutions, ici en Belgique, des mosquées, des établissements qui forment aux sciences islamiques, etc. Des jeunes musulmans de cette troisième voie qui sont formés dans ces institutions, mais qui restent encore très frileux dans leur rapport aux textes, dans tout ce qui consisterait à d’utiliser par exemple de nouvelles méthodes interprétatives, de nouveaux outils d’approche des textes. On n’en est pas là. J’ai l’impression, à partir de mes recherches, que ces débats ont davantage lieu au niveau élitiste. Le musulman belge est impliqué dans ce débat, mais encore de manière très minoritaire.

Ce que je veux faire passer comme message ce soir, c’est qu’on a aujourd’hui une génération de musulmans qui est intellectuellement outillée, religieusement outillée, politiquement outillée et qui revendique le fait de se battre pour une justice sociale, de se battre contre toutes les formes de racisme, le racisme anti-blanc, le racisme anti-noir, le racisme anti-juif, l’antisémitisme. Une génération de musulmans qui refusent l’exclusion ; une génération de musulmans qui refuse la marginalisation ; une génération de musulmans qui refusent la stigmatisation.

On a des musulmans qui sont engagés à partir de leur foi, à partir de leurs principes, mais aussi à partir de principes universalistes qu’ils perçoivent dans les sources scripturaires. Des musulmans qui questionnent, aujourd’hui, un racisme structurel qui gangrène doucement les institutions ; des musulmans qui questionnent des espaces de pouvoir ; des musulmans qui questionnent l’État en matière de politique sociale, en matière de politique éducative, quand on voit ce qui se passe dans les écoles au niveau des zones sensibles. Des musulmans qui ont le sentiment d’être un petit peu infantilisés par l’État, pour finalement mieux les dominer. C’est cela que l’on entend sur le terrain aujourd’hui. Une génération de musulmans qui se revendiquent musulmans engagés et qui en même temps dénoncent toutes les formes de discrimination. Mais ils sont malheureusement de plus en plus pointés du doigt parce que tant que les musulmans sont silencieux, ils ne dérangent pas ; mais dès qu’ils deviennent visibles, et notamment dans l’espace public, là, cela commence à poser problème. Il y a, en ce moment, cette tendance qui les présenter un peu comme les ennemis de l’intérieur.

Ce soir, je ne peux pas ne pas mentionner, et je mets les pieds dans le plat et je sais que certains parmi vous sursauteront, mais j’assume parfaitement mes positions. Vous avez tous entendu parler de l’affaire Yakob Mahi. Pourquoi je parle de Yakob Mahi ? Tout d’abord parce qu’il est membre de notre think tank. Yakob Mahi, professeur de religion islamique, intellectuel, docteur, est aujourd’hui victime d’un matraquage médiatique. On l’accuse d’avoir manipulé des jeunes élèves au sein de son école, d’avoir lancé une pétition contre une professeure d’histoire qui avait initié un débat autour de la question de Charlie Hebdo.

Vous avez tous entendu parler de ce jeune d’Anderlecht qui a été victime d’un passage à tabac. Pourquoi je parle de ça ? Parce que Yakob Mahi qui est une personnalité qui fait partie de ces leaders, qui fait partie de ces penseurs au sein de l’islam belge et qui a toujours dénoncé de l’intérieur  –, contrairement à ce que disent les journaux, parce que les journaux sont mensongers à son endroit –, le phénomène de radicalisation. La pensée littéraliste salafiste, il l’a toujours dénoncée. Effectivement, il a cité d’autres intellectuels que l’on peut considérer comme controversés, mais en tout cas au niveau du terrain, c’est un des rares acteurs associatifs qui est allé au plus près des jeunes pour comprendre pourquoi ces jeunes se radicalisent, pourquoi ils partent. Il a fait un travail auprès des familles. Et dernièrement, auprès d’une famille dont un des enfants est parti en Syrie, il a fait un travail de l’intérieur. Ce soir je ne peux pas me taire quand je vois que Yakob Mahi est sali médiatiquement et que sa réputation a été entâchée.

Je souhaiterais mettre un point en exergue, qui est de dire qu’aujourd’hui il y a effectivement une pluralité d’approches dans la foi. Mais face à cette actualité, aujourd’hui, accablante, un collectif d’associations musulmanes s’est mobilisé contre la radicalisation et pour la citoyenneté. À partir d’un paysage pluriel, des différentes appréhensions du rapport à la foi, les musulmans se sont unis et ont fait circuler un texte qui a été largement diffusé dans les médias pour montrer que les musulmans se mobilisent aujourd’hui contre les phénomènes de radicalisation qui sont en train de balayer l’Europe.

Je ne peux pas terminer mon intervention sans mettre en lumière cette dynamique de femmes. Je ne ferai pas mon intervention là-dessus parce que je pense que cette thématique-là, et en tout cas ce profil de femmes, mériterait à lui seul un colloque, qui devient incontournable au niveau de l’islam européen. Je veux parler de ces femmes musulmanes, engagées, qui proposent de relire les textes et qui se battent contre toutes les formes de discrimination, contre les approches exclusivistes et radicales d’une certaine conception du féminisme et de la laïcité, et qui se battent aussi contre les lectures conservatrices, littéralistes, les concernant dans le Coran. C’est une dynamique de femmes qui est prise en otage, aujourd’hui, contre les deux tendances parce qu’elles essayent de développer cette troisième voie, l’identité de femme. Elles ont été labellisées de féministes. Ce sont des sociologues occidentaux qui ont labellisé les femmes musulmanes qui ont simplement revendiqué une égalité entre les genres. On les a catégorisées de féministes, soit, si cela permet de mieux comprendre leur lutte. Mais en tout cas ce sont des femmes qui luttent sur deux fronts. Sur les discriminations qu’elles vivent au sein de leur propre communauté de foi, comme dans la société civile.

En conclusion, ce que j’aimerai dire c’est que je ne suis pas sûre qu’aujourd’hui la priorité des musulmans soit de se définir de l’une ou l’autre tendance, de dire j’appartiens à telle ou telle tendance. La priorité n’est pas celle-là. Quand vous allez sur le terrain, en Belgique, l’heure et l’urgence sont à l’unité que les musulmans essayent de construire : une forme de riposte unitaire des musulmans qui veulent se battre contre un ordre injuste, contre des inégalités sociales, contre un racisme qui gangrène nos sociétés, contre les guerres qui sont injustement menées aujourd’hui. C’est donc de cette majorité silencieuse que je souhaitais, ce soir, me faire l’écho.

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Informations complémentaires

Année

2015

Auteurs / Invités

Malika Hamidi

Thématiques

Foi, Islam, Questions de genre, Religions, Vivre ensemble