Émilie et Voltaire ou la reconnaissance de la femme

Guillaume Libioulle

 

UGS : 2021013 Catégorie : Étiquette :

Description

Aujourd’hui, l’amitié homme-femme est tout à fait concevable – il suffit de voir, dans le milieu du cinéma, la complicité entre Kate Winslet et Leonardo di Caprio ou entre Tom Hanks et Meg Rayan – alors qu’elle était difficilement envisageable il y a une cinquantaine d’années. En outre, l’amitié n’est plus seulement une issue élégante à la fin du sentiment amoureux, mais une relation d’égal à égal sans nécessité d’amour physique. À notre époque, nous avons moins de difficulté à considérer une personne de l’autre sexe comme notre égal et cela rend plus faciles et moins exceptionnelles les amitiés mixtes. Une des premières relations de ce type concerne Voltaire et Émilie du Châtelet.

Avant sa relation avec Émilie, qui commence en 1733, à la suite d’une rencontre à l’Opéra de Paris, Voltaire est surtout connu en tant que dramaturge et poète. Après cette rencontre il deviendra véritablement un philosophe. Plusieurs de ses pièces, comme Œdipe, ont déjà été jouées à la Comédie française et il a déjà écrit La Henriade. Après son exil forcé en Angleterre de 1726 à 1729, il reviendra en France avec les idées nouvelles qui ont cours dans ce pays.

À son retour d’exil, Voltaire trouve protection chez Émilie du Châtelet, qui le loge dans le château de son mari, à Cirey. Cette résidence sera, pour le couple naissant, un havre de paix. Le mari d’Émilie, le marquis du Châtelet (1695-1765), est souvent absent, puisqu’en tant que militaire, il est régulièrement convoqué pour partir en campagne et ne prendra pas ombrage de la relation entre Émilie et Voltaire. Il fermera les yeux, parce qu’il est conscient d’avoir conclu, en 1725, avant tout, un mariage de raison. Le marquis du Châtelet reconnaît également la supériorité intellectuelle d’Émilie. De plus, Voltaire qui est très riche, rénovera, à ses frais, le château de Cirey, ce qui n’est pas pour déplaire au mari trompé.

L’enfance d’Émilie du Châtelet est assez exceptionnelle au XVIIIe siècle, puisqu’elle a reçu la même éducation que ses frères. Contrairement aux usages de l’époque, leur père ne les a pas confiés à des religieux en les mettant au collège ou au couvent. Mais il a pris en charge leur éducation en leur enseignant lui-même, ou par des précepteurs au besoin, différentes matières telles que le latin, les mathématiques… D’emblée, Émilie est mise sur un pied d’égalité avec sa fratrie.

Voltaire et Émilie sont deux génies qui se rencontrent. Il a une prédilection pour la littérature, elle, c’est pour les mathématiques. Ils partagent un amour de la connaissance et ils y voient un moyen d’émancipation. Dès lors, ils passeront leur journée à faire des recherches scientifiques, mêlant le bonheur physique et intellectuel. Chacun considère l’autre comme son égal, ils s’autocritiquent et annotent les manuscrits l’un de l’autre. Émilie du Châtelet poussera Voltaire à approfondir sa connaissance de la physique de Newton et, en plus, elle l’incitera à écrire les Éléments de la philosophie de Newton de manière à vulgariser sa pensée auprès d’un large public pour que la pensée du physicien anglais l’emporte sur celle de Descartes. Voltaire, quant à lui, financera l’installation d’un cabinet de physique – un des premiers de l’époque chez un particulier – au château de Cirey.

Le concours de l’Académie des Sciences

En 1737, Émilie incite Voltaire à revenir sur le devant de la scène en le persuadant de participer à un concours de l’Académie des Sciences, qui vise à proposer un mémoire sur la nature et la propagation du feu. Toutefois, Émilie n’est pas d’accord avec la théorie développée par Voltaire, et, sans lui en parler, décide d’écrire son propre mémoire et de l’envoyer à l’Académie des Sciences. Émilie souhaite profiter du fait que les manuscrits envoyés doivent être anonymes, car ce sera un moyen pour elle, en tant que femme, de pouvoir soumettre son manuscrit. Si, tout comme Voltaire, elle ne gagne pas le concours, son mémoire est jugé d’assez bonne qualité pour avoir les honneurs de l’impression. Il s’agira, en 1739, de la première fois que les travaux scientifiques d’une femme seront publiés. Par ailleurs, Voltaire sera très heureux de la reconnaissance que cette publication apporte à Émilie. Cette attitude démontre l’estime mutuelle et le respect de l’indépendance de chacun qui unissait ces deux personnes.

Changement de la relation et la mort d’Émilie

Au fil du temps la relation entre Émilie et Voltaire change de nature. Voltaire, délaisse Émilie pour des relations plus jeunes. En conséquence, Émilie en fait de même. Néanmoins ils restent tous deux amis.

Cette fidélité en amitié, explique que Voltaire, à la suite de la mort d’Émilie au terme d’une grossesse, en 1749, mettra un point d’honneur à défendre, dans sa correspondance, son souvenir en tant que grande femme de sciences. Voltaire ne souhaitait pas la résumer au statut de personne qui aime les jeux d’argent, la mode et les bijoux auquel beaucoup de contemporains la réduisaient. Ainsi, Voltaire dira dans l’une de ses lettres :

« Mon cher ami, c’était vous qui m’aviez fait renouveler connaissance, il y a plus de vingt ans, avec cette femme infortunée qui vient de mourir de la manière la plus funeste, et qui me laisse seul dans le monde. Je l’avais vue naître. Vous savez tout ce qui m’attachait à elle. Peu de gens connaissaient son extrême mérite, et on ne lui avait pas assez rendu justice […]. Elle a laissé des monuments qui forceront l’envie et la frivolité maligne de notre nation à reconnaître en elle ce génie supérieur que l’on confondait avec le goût des pompons, et des diamants, et du cavagnole. Les bons esprits l’admireront ; mais tous ceux qui connaissent le prix de l’amitié doivent la regretter ».

Voltaire veillera aussi à ce que le chef-d’œuvre d’Émilie, sa traduction en français des Philosophiae naturalis principia mathematica de Newton soit finalement publiée. Il en rédigera la préface, ce qui démontre à nouveau un véritable hommage aux talents scientifiques de la marquise. Il présentera ce travail en ces termes :

« Cette traduction que les plus savants hommes de France devaient faire, et que les autres doivent étudier, une femme l’a entreprise et achevée à l’étonnement et à la gloire de son pays. »

Plus loin, il dira de son auteure :

« Jamais femme ne fut si savante qu’elle, et jamais personne ne mérita moins qu’on dise d’elle, c’est une femme savante : elle ne parlait jamais de sciences qu’à ceux avec qui elle croyait pouvoir s’instruire, et jamais n’en parla pour se faire remarquer. » 

Par ce texte, Voltaire participe à faire reconnaître Émilie pour ce qu’elle était et voulait être : une grande scientifique. Ce faisant, il lui adresse un des plus beaux témoignages d’amitié à titre posthume.

Contre-exemples contemporains

À l’heure actuelle, il est toujours difficile, pour une femme, d’être reconnue pour ses compétences. Dans un milieu majoritairement masculin, elle doit se battre pour s’y faire une place et risque, dans le cas contraire d’être éclipsée par ses collègues, voire même, par son mari.

Cette domination masculine peut aller jusqu’à déposséder les femmes de leur travail. Cette tendance pour les collègues d’une chercheuse à s’approprier son travail ou à en minimiser l’importance est connue sous le nom d’« effet Mathilda ». Cet effet a été, malheureusement, trop répandu dans l’histoire des sciences. Par exemple, Lise Meitner (1871-1968) et Rosalind Franklin (1920-1958), l’une, physicienne, n’a pas été reconnue pour sa découverte de la fission nucléaire –, au contraire de ses collègues –, et l’autre, physico-chimiste, a découvert la structure en double hélice de l’ADN, mais ses recherches ont été spoliées par Crick et Watson, tous deux prix Nobel de médecine en 1963.

Cette pratique d’appropriation a quelquefois même lieu au sein d’un couple, comme ce fut le cas pour les époux Keane. À la fin des années 1950, Walter Keane rencontre Margaret, une artiste peintre, et l’épouse. Comme elle signe ses toiles de son nom de femme mariée, son conjoint va se faire passer, au départ avec l’accord de sa femme, pour l’auteur des peintures. Walter a en effet ses entrées dans le monde des galeries d’art. Il est plus à l’aise en société que son épouse qui est d’un naturel timide et réservé. Les toiles peintes par Margaret – représentent pour la plupart des jeunes filles aux grands yeux – ont beaucoup de succès et les prix s’envolent. Cependant, cela ne suffit pas à Walter qui souhaite que son épouse lui apprenne à peindre comme elle, pour rendre l’imposture plus crédible. Malheureusement, Walter ne se révèle absolument pas doué. En conséquence, il séquestre sa femme tout en devenant alcoolique. Au bout d’un moment, Margaret n’en peut plus et finit par demander le divorce. Au cours d’un procès contre son ex-mari, en 1986, elle sera enfin reconnue comme la seule véritable auteure des toiles. Cette histoire a inspiré à Tim Burton le film Big eyes, sorti en 2014.

À la lumière de ces exemples, nous pouvons conclure que le fait de vivre avec ou de simplement côtoyer une personne de l’autre sexe ne nous donne aucun droit sur elle. Voltaire l’avait parfaitement compris, en temps, avec Émilie. Il a toujours respecté la liberté d’action de son amie, ne la jamais réduite à un seul de ses aspects et ne lui a assigné, contrairement à l’esprit de son époque – et encore de la nôtre ? – aucun rôle social. Au contraire, il l’aide à développer toutes les richesses de sa personnalité. Il la considère pleinement scientifique, sans pour autant lui contester son goût pour l’amusement et sa féminité.

Aujourd’hui encore, les amitiés peuvent avoir une influence déterminante sur le développement de notre personnalité. L’envie de se rapprocher de l’autre nous pousse à nous intéresser à ses occupations ou à ses domaines de prédilection et cela contribue à nous enrichir de l’expérience des autres. De plus, ce partage en ce qu’il permet de donner, à l’autre, un peu de soi-même est un moyen de se rapprocher de l’égalité. Par la connaissance intime qu’elle permet d’avoir de son amie, l’amitié mixte donne également accès à sa riche personnalité.

Cette amitié évite ainsi de réduire les femmes à un rôle social bien déterminé qui les empêche d’exprimer toutes leurs potentialités. Elle rend l’élément masculin pleinement conscient des capacités de son amie. Elle le dissuade de lui tenir un ton paternaliste et, au contraire, lui apprend à parfois se mettre en retrait pour mieux mettre en avant une personne de l’autre sexe.

On voit à quel point l’amitié entre Émilie du Châtelet et Voltaire a impacté leurs vies, dans notre société actuelle une amitié pourrait-elle encore influencer nos vies ? Si oui, pourquoi ? Comment ?  Comment l’amitié homme-femme peut-elle se développer sans préjugés de nos jours ? Comment faire pour que l’amitié homme-femme soit une opportunité à saisir pour construire une société plus égalitaire ?

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Guillaume Libioulle

Thématiques

Condition féminine, Droits des femmes, Égalite H-F, Qualité de la vie / Bien-être, Questions de genre, Spoliation, Violence de genre