Émile Zola et Paul Cézanne, rupture ou simple silence ?

Guillaume Libioulle

 

UGS : 2021018 Catégorie : Étiquette :

Description

Parfois une amitié très forte, qui nous unissait à une personne, finit par se briser. Il peut être intéressant de partir d’exemples du passé pour repérer quelles sont les attitudes, réelles ou supposées, jugées responsables de la destruction d’une amitié. Nous avons choisi de nous intéresser à la relation entre Cézanne et Zola au XIXe siècle.

L’écrivain Émile Zola et le peintre Paul Cézanne se sont connus à Aix-en-Provence. Dès leur adolescence et leurs études, au collège d’Aix, ils tissent une amitié. À travers leur correspondance, commencée en 1858, ils partagent leurs goûts et leurs ambitions artistiques et littéraires et ont trouvé, en l’autre, un soutien à qui confier leurs aspirations. Il est communément admis que cette amitié prend fin lorsque Émile Zola publie L’Œuvre. Ce roman raconte l’histoire d’un peintre raté, Claude Lantier, qui, désespéré, finit par se pendre devant une de ses toiles. Cézanne se serait reconnu dans ce personnage et, en réaction, aurait coupé définitivement les ponts avec son ami. L’argument principal des tenants de cette thèse est que la dernière lettre de Cézanne, adressée à Émile Zola, le 4 avril 1886, est écrite dans un ton jugé plutôt froid par rapport aux précédentes :

« Mon cher Émile,

Je viens de recevoir L’Œuvre que tu as bien voulu m’adresser. Je remercie l’auteur des Rougon-Macquart de ce bon témoignage de souvenirs, et je lui demande de me permettre de lui serrer la main en songeant aux anciennes années.

Tout à toi, sous l’impression des temps écoulés.

Paul Cézanne

À Gardanne, arrondissement d’Aix. »

Or, en 2017, une lettre de Cézanne adressé à Émile Zola du 28 novembre 1887 a été retrouvée. Elle prouve que la relation entre les deux hommes ne s’est pas interrompue à la suite de la publication de L’Œuvre.

« Paris, 28 9bre 1887.

Mon cher Émile, 

Je viens de recevoir, de retour d’Aix, le volume La Terre, que tu as bien voulu m’adresser. Je te remercie pour l’envoi de ce nouveau rameau poussé sur l’arbre généalogique des Rougon-Macquart. 

Je te remercie d’accepter mes remerciements et mes plus sincères salutations.

Paul Cézanne

Quand tu seras de retour, j’irai te voir pour te serrer la main. »

Ce nouveau témoignage change ce que l’on pensait jusque-là.

Les critiques littéraires du début du XXe siècle ont, par exemple, affirmé que Zola s’est servi de la vie de son ami comme matière première de son livre. Cependant, des analyses plus poussées du roman montrent que Zola s’est certes inspiré de Cézanne, mais également d’autres peintres impressionnistes comme Manet, car il a, avant tout, voulu écrire un roman sur le milieu artistique en général. Zola a surtout mis beaucoup de lui-même dans ce livre. Cet aspect est souligné par tous les critiques lors de la sortie de l’ouvrage, alors que le rapprochement avec Cézanne ne se fera que quelques années plus tard. Cette dernière analyse finira par éclipser toutes les autres. Aujourd’hui encore, nous avons tendance à réduire une œuvre à un seul de ses aspects. Par exemple, on va expliquer tel sujet abordé par l’auteur, en le rapprochant avec un événement de sa vie personnelle. Or, les choses sont infiniment plus complexes. S’il est indéniable qu’un auteur met beaucoup de sa vie dans son œuvre, il ne met pas que cela, mais y ajoute aussi une part importante de son imagination. L’œuvre d’un artiste et sa vie sont deux aspects différents qui, s’ils peuvent être rapprochés, restent distincts.

Toutefois, il arrive qu’un écrivain se serve principalement de son expérience de vie ou de celle de son entourage pour écrire. Dans ce cas précis, cette attitude peut être sujette à caution. En effet, l’auteur doit respecter la vie privée d’autrui. Il ne peut pas se comporter comme les journalistes de la presse à scandale, qui sont prêts à fouiller dans la vie intime des célébrités pour donner aux lecteurs autant de détails croustillants, susceptibles d’augmenter les ventes de leurs journaux. Certains auteurs peuvent, pourtant, être tentés d’exposer leur vie et celle de leur entourage au public. S’ils le font avec trop d’indélicatesse, ils s’exposent à des polémiques, voire à des poursuites judiciaires. Entre autres exemples, on peut citer ceux de Georges Simenon, attaqué par des personnes qui se sont reconnues dans son roman autobiographique Pedigree, ou de Roger Vadim dont le livre, Une Étoile l’autre centré sur ses conquêtes féminines, lui a valu d’être poursuivi par Catherine Deneuve.

Il n’est pas non plus toujours évident de concilier amitié et relations professionnelles. À notre niveau, quel devrait être notre attitude face à un ami qui postulerait la même fonction que nous ? Dans le cadre du travail, l’amitié est entachée par le fait que notre ami est également notre collaborateur et que, comme chacun est soucieux de progresser dans sa carrière, il risque, dès lors, d’y avoir conflit d’intérêts. Cette rivalité est accentuée, me semble-t-il, dans le milieu artistique où la créativité entre en jeu. En effet, la plupart des conflits entre artistes concernent des personnes qui ont collaboré à une même œuvre. Bien souvent, lors du processus créatif, au sein d’un binôme ou d’un groupe, se déroulent des querelles d’ego – chacun veut faire prévaloir ses options artistiques sur celle de l’autre – et une lutte pour la reconnaissance. Cela montre toute l’importance, pour un artiste, d’être reconnu aux yeux du public bien sûr, mais surtout dans les yeux de son associé et d’être vu, par lui, comme un partenaire et pas seulement comme un subalterne. Cette atmosphère de compétition peut être un véritable poison pour les amitiés. Tel fut le cas des relations entre Lully et Molière ou, plus près de nous, de celles entre Hergé et Edgar Pierre Jacobs, Lennon et McCartney des Beatles ou Roger Hodgson et Rick Davies de Supertramp. A contrario, les collaborations qui perdurent sont celles qui ont conscience que l’ensemble qu’elles forment est plus important que la somme des parties. Citons les exemples des groupes des Rolling Stones, de Queen ou de U2.

Dans le cas de l’amitié entre Cézanne et Zola, les commentateurs ont longtemps pensé que Cézanne était jaloux du succès de Zola. En effet, l’écrivain commence à devenir reconnu à partir de la publication de L’Assommoir, alors que le peintre a dû attendre la fin de sa vie pour avoir droit à une exposition rétrospective et être reconnu par la jeune génération. Il inspirera d’ailleurs le cubisme. Cela dit, on peut contester ce point de vue. Cézanne et Zola ne sont pas tant que cela concernés par la rivalité, puisqu’ils évoluent, l’un dans la peinture et l’autre littérature. Ce sont deux domaines artistiques distincts. De ce fait, chacun a pu suffisamment conserver son individualité et sa personnalité propre par rapport à l’autre et chacun a respecté le travail de l’autre et n’a jamais cherché à se l’accaparer.

Les critiques ont aussi donné un sens à certaines expressions de Zola, différent de celui que le romancier leur donnait. Un exemple est l’expression de « peintre avorté » qui peut, de prime abord, sembler insultante à l’encontre de Cézanne. Mais, pour Zola, le génie comporte nécessairement une part d’inachevé et donc cette expression ne souligne pas la médiocrité de l’artiste, mais au contraire son attitude à vouloir créer en permanence. D’un côté, on a la conception de l’artiste, défendue par Zola comme quelqu’un qui travaille sans cesse en vue de peaufiner son ouvrage et d’arriver à un chef-d’œuvre. De l’autre côté, on a des critiques selon lesquels l’artiste ne saurait être qu’inspiré et, par conséquent, créerait avec une facilité déconcertante, simplement parce qu’il aurait accès à une réalité, par son statut d’artiste, auquel le commun des mortels n’aurait pas accès. Selon la conception des critiques, Cézanne est évidemment un artiste raté, mais selon la conception de Zola, qui se rend compte de tout le travail que l’acte de créer implique, Cézanne n’en est certainement pas un.

Cette remarque nous montre qu’il est essentiel de toujours distinguer les faits de leurs interprétations. Parfois, une interprétation est tellement séduisante que l’on a tendance à la considérer comme un fait établi. L’interprétation devient certitude. Dès lors, sur la base de cette interprétation acceptée comme certitude, nous pouvons baser d’autres interprétations qui, à nouveau, pourront être considérées comme des certitudes. À la fin, il y a le risque d’aboutir à des échafaudages extrêmement bien agencés, mais dont les fondations ne sont pas très solides. Il suffit qu’un fait nouveau – ici en l’occurrence, une lettre supplémentaire – vienne remettre en question les fondations pour que l’ensemble de la structure théorique s’écroule comme un château de cartes. Par ailleurs, il faut éviter de trop se projeter dans les œuvres qu’on analyse. Il y a risque d’une confusion entre nos propres conceptions et celle de l’auteur. Cela peut être le point de départ d’interprétations erronées d’une œuvre.

À ce sujet, il est particulièrement difficile d’interpréter le silence, chacun ayant tendance à projeter ses propres sentiments chez l’autre, plutôt que d’essayer de vraiment le comprendre. Le silence en amitié est assimilé, encore trop souvent, à de l’indifférence, alors que ce n’est pas forcément le cas. Ce n’est pas parce que l’on reste sans nouvelles d’un ami pendant des années, que l’on est, nécessairement, en froid avec lui ou que lui est en froid avec nous. Face à un manque d’informations, il peut être tentant d’interpréter le silence, mais il faut garder à l’esprit que ce que l’on élabore n’est qu’une interprétation des faits et pas les faits en eux-mêmes. Il est normal qu’avec le temps et la distance les amitiés baissent en intensité. Cependant, les amitiés les plus solides ne nécessitent pas forcément un entretien régulier. Après être resté longtemps sans les nouvelles d’un ami, lorsqu’on le rencontre à nouveau, il suffit de se mettre à jour et c’est comme si on l’avait vu la veille. Des témoignages attestent que l’amitié entre Cézanne et Zola, bien que n’ayant pas l’intensité des débuts, a persisté après 1887. Ils relatent que lors d’un hommage à Zola, à l’occasion de son décès, Cézanne a eu du mal à contenir son émotion.

Sur le plan personnel, que peut nous apprendre l’ensemble de ces témoignages et réflexions au sujet de l’amitié entre Cézanne et Zola ?

Le respect de la vie privée semble essentiel pour construire une amitié solide et durable.

À l’heure où nous sommes toutes et tous sur les réseaux sociaux, comment pouvons-nous garantir ce principe de plus en plus difficile à respecter ? Demandons-nous, systématiquement, la permission d’un ami avant de publier sur Facebook une photo sur laquelle il apparaît ? De plus, les réseaux sociaux en nous tenant au courant en permanence des faits et gestes de nos amis, nous poussent, plus qu’avant, à nous comparer à eux et nous mettent ainsi, insidieusement en concurrence. De ce fait, l’envie, voire la jalousie peuvent prendre plus facilement naissance au sein de nos relations. Enfin, dans nos sociétés, de plus en plus individualistes, où tout s’accélère, nous supportons de moins en moins que notre ami mette du temps pour nous répondre ou reste silencieux trop longtemps, d’autant plus que, bien souvent, nous sommes avertis lorsqu’il a vu notre message. Une disponibilité permanente de notre ami étant théoriquement possible, nous exigeons qu’elle soit effective. Cela nous pousse à nous reposer de plus en plus sur notre ami et à de moins en moins compter sur nous-mêmes. Ce changement risque d’entraîner, petit à petit, une baisse de la confiance en soi et une dépendance affective. Cette modification de tempérament nous pousse à interpréter négativement toute absence de réactions, au point que nous avons inventé le terme ghosting pour qualifier ce type d’attitude consistant à ne pas répondre immédiatement aux messages qui nous sont adressés. Comment pourrions-nous dans notre société hyperconnectée, où les communications sont accélérées et banalisées, apprendre à ne pas assimiler systématiquement le silence à de l’indifférence, mais peut-être juste comme du temps dont a besoin notre ami pour prendre soin de lui ?

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Guillaume Libioulle

Thématiques

Communication, Immédiateté, Individualisme, Qualité de la vie / Bien-être