Éduquer à la citoyenneté démocratique

Marcel Voisin

 

UGS : 2011014 Catégorie : Étiquette :

Description

Une démocratie se consolide et survit par la conscience critique et politique de sa population. Cela suppose un effort constant de libre information, mais aussi de formation adéquate. Car l’idéal démocratique est difficile à incarner, toujours à remettre en question sur le plan pratique et, comme il est constamment menacé par les atavismes et les intérêts égoïstes, il impose une vigilance sans faille de tous les instants. Logiquement, il devrait donc constituer l’épine dorsale de l’enseignement, mais aussi et peut-être surtout, de l’éducation permanente.

Le philosophe et pédagogue américain Matthew Lipman, qui vient de s’éteindre en décembre 2010, avait pris une conscience nette et profonde de ce problème essentiel. C’est pourquoi il a construit un programme qu’il a intitulé « Philosophy for Children » qui a fait le tour du monde, malgré des résistances et des incompréhensions. Plus de soixante pays ont aujourd’hui des centres de formation qui s’en réclament.

En Belgique, l’asbl Phare (Analyse, Recherche et Éducation en Philosophie pour Enfants) a été créée en 1992, à la demande expresse de Lipman, constatant à l’époque que rien n’existait encore en Belgique francophone. En effet, Marie-Pierre Grosjean-Doutrelepont, devenue la secrétaire générale, est allée se former à deux reprises à la source même, c’est-à-dire à l’IAPC (Institute for the Advancemement of Philosophy for Children), créé en 1974 à l’Université Montclair (New Jersey) par Lipman.

Notons immédiatement le risque de confusion. L’intitulé, traduit logiquement par « philosophie pour enfants », est trompeur. L’idée révolutionnaire du philosophe est que la stimulation de la pensée libre et critique doit normalement commencer dès le plus jeune âge pour se poursuivre tout au long de la vie avec succès. C’est au moment où l’esprit est le plus ouvert et le plus ductile qu’il convient de prendre les bonnes habitudes de la réflexion, en particulier dans le domaine de la vie sociale. Son programme s’échelonne donc de l’école maternelle à la fin du secondaire et peut atteindre le niveau supérieur, mais aussi des adultes.

La vie du citoyen s’étendant pour le moins – comme celle du lecteur de Tintin – de 7 à 77 ans, ce programme peut passionner utilement toutes les formes de formation continuée. Et c’est en effet ce qui se passe : enseignants et animateurs en recyclage, bibliothécaires curieux, parents et grands-parents soucieux de leur action éducative, voire cadres syndicaux et politiques peuvent en tirer un profit évident.

L’expérience de la « communauté de recherche » se révèle généralement passionnante et innovante pour toutes les catégories. En effet, l’expérience d’un « vécu démocratique réel » marque les esprits et peut être transposé dans diverses situations de vie. Les participants, confrontés à un texte – Lipman a prévu des récits riches en problèmes pour tous les âges – ou à une exposition, une conférence, un fait de vie, etc. sont invités à poser librement leurs questions, à les justifier, à les regrouper et à choisir démocratiquement le ou les thèmes de discussion qu’ils estiment les plus intéressants.

S’enclenche ainsi un véritable dialogue où chacun apporte sa pierre en toute liberté, sans crainte d’un jugement ou d’une sanction, sans affrontement partisan, avec le souci d’essayer « ensemble » de « construire » une réponse, une approche, toujours amendable, comme dans la démarche scientifique. Au contraire du spectacle lamentable généralement offert par les médias, chacun apprend ici des attitudes démocratiques essentielles : l’écoute attentive, l’ouverture d’esprit à l’altérité, la nécessité d’argumenter au mieux, de choisir les meilleurs critères, de comparer les diverses opinions et d’en faire librement son miel. Nulle idéologie, nul esprit partisan, nulle intolérance dans cet apprentissage fondamental du « dialogue », base d’un « vivre ensemble » aussi ouvert, positif et stimulant que possible.

Pour le sujet qui nous occupe, nous attirons l’attention particulièrement sur l’ouvrage intitulé Mark. Recherche sociale (Peter Lang, 2009, 425 pages) qui comprend un récit et un manuel fouillé d’exploitation pédagogique explorant toutes les pistes de réflexion à propos de la formation d’une conscience citoyenne et destiné à tout public à partir de seize ans.

Les applications diverses que nous en avons fait au cours de morale non confessionnelle comme dans des stages de formation continuée (par exemple, à l’IFC) prouvent l’intérêt de la démarche, tant sur le plan intellectuel qu’à celui de la vie sociale.

Le professeur ou l’animateur ne doit pas nécessairement utiliser l’ensemble du volume, trop riche pour un cycle de formation. Cette abondance didactique, absolument unique sur le marché, permet précisément un choix adapté aux besoins spécifiques du groupe en formation, tout en exigeant un approfondissement de la recherche qui rejoint la réflexion philosophique.

Car c’est d’elle qu’il s’agit, non d’un cours classique déguisé ! Seule importe ici la qualité de la pensée qui doit s’entraîner à être critique, autocorrective, ouverte à l’autre, sensible au contexte, visant l’excellence, dans la conception comme dans la formulation. Langue et pensée dialoguent ici de façon très fructueuse en un apprentissage fondamental qui sera utile durant toute une vie dans toutes les situations problématiques.

Poursuivant notre effort de citoyenneté responsable, notre asbl, conformément à ses statuts, prend en charge la traduction, toujours par Nicole Decostre, d’un volume analogue et complémentaire intitulé Lisa, Recherche éthique, dont la sortie chez Peter Lang est prévue pour la fin août-début septembre 2011.

Est-il nécessaire d’insister sur l’importance éducative d’un entraînement à se construire une éthique réfléchie, autonome, d’essence démocratique et humaniste, loin du moralisme traditionnel ou du formatage idéologique quel qu’il soit ?

Comme l’ont souvent dénoncé les vrais humanistes, pour qui les valeurs démocratiques n’étaient pas un nuage d’encre, la morale traditionnelle n’a été la plupart du temps qu’un fatras d’interdits dominé par le devoir inconditionnel et tyrannique d’obéissance que des hiérarchies ont coutume de présenter comme une vertu essentielle et même d’origine surnaturelle. Être rangé parmi les bons consistait surtout à se soumettre aux contraintes du système, aux ukases de tous les « directeurs de conscience ». Être la « bête de troupeau » dénoncée par Nietzsche.

Avec Lisa, Recherche éthique, Lipman propose non un catéchisme moralisateur, mais, pour la première fois peut-être, une méthode pour se construire une conscience morale à la fois libre, éclairée et raisonnable, car fondée sur l’analyse ouverte des problématiques réelles que propose la vie quotidienne.

Dans La Problématologie (PUF, 2010), Michel Meyer a montré la nécessité moderne, née de l’accélération de l’histoire, de questionner le questionnement, de remettre en question les réponses coutumières et même la façon et les modalités de s’interroger.

Chez Lipman, aucun idéalisme abstrait déconnecté du réel, aucun réalisme plat comme celui qui permet de défendre une « realpolitik » dont on connaît les ravages. Il s’agit de prendre la mesure du réel et de l’actuel comme de ses propres capacités, et de développer une véritable spiritualité laïque qui consiste dans l’effort constant pour comprendre, pour évaluer, pour se dépasser en tendant vers une éthique cohérente, la plus humaine possible, parce qu’aussi partagée que possible et soucieuse de l’intérêt général.

La « Communauté de Recherche » est ce lieu privilégié où se noue un dialogue fructueux, ouvert à tous, soigneusement argumenté, construit dans un climat de convivialité et de positivité qui stimule les facultés ainsi que la confiance en soi autant que dans les partenaires. Au lieu d’une morale décrétée, imposée, marquée du sceau de l’absolu, voici que naît une morale réfléchie, élaborée en commun, capable d’optimaliser les choix vitaux nécessaires, non seulement en cours d’exercice, mais dans toute situation.

Cette réflexion produit une véritable conscience éthique qui pourra s’exercer avec fruit tout au long de la vie. L’expérience prouve que pareille formule suscite un enthousiasme durable, la joie de se sentir plus humain, la confiance de se savoir mieux outillé face aux aléas de la vie.

Est-ce étonnant ? Je ne le pense pas. Avec le soutien de la Fondation Rockefeller, Matthew Lipman a élaboré en équipe et soigneusement testé une pédagogie destinée d’abord aux défavorisés : en l’occurrence, il s’agissait notamment des milieux afro-américains et hispaniques de la région de New York. Il fallait lutter en particulier – et le mal s’est répandu aussi chez nous – contre l’échec et le décrochage scolaires. Ces fléaux ne prennent-ils pas racine le plus souvent dans le milieu familial et social ? Y intéresser les parents se révèle donc utile, sinon indispensable.

Mais cela va bien plus loin encore ! Ainsi, des animateurs de rue l’ont expérimenté avec succès, par exemple au Brésil où les zones de violence et de non-droit ne manquent pas. Des spécialistes de l’enfance recommandent l’utilisation de la méthode avec des enfants perturbés psychiquement. Des animateurs culturels y trouvent des moyens efficaces pour renouveler leurs prestations et recueillir une meilleure attention, lors d’une visite d’exposition par exemple. C’est également un bon outil pour tirer le bénéfice d’une représentation théâtrale et même pour susciter une création collective. Ou encore pour discuter avec fruit du choix ou du contenu des émissions de télévision. Il est trop facile, et même dangereux, de les « gober » sans distance critique, aussi bien que de les rejeter sans véritable examen.

L’instrument est si riche et si souple qu’il permet à toute imagination pédagogique de s’épanouir et de rencontrer au mieux les besoins spécifiques d’un groupe d’enfants, d’adolescents ou d’adultes. Il m’est revenu qu’on l’a employé avec succès dans des homes où d’ordinaire les vieux ont tendance à s’éteindre mentalement, affectivement et culturellement.

Certes, il ne s’agit pas d’une panacée. L’utilisateur doit être à la hauteur de la qualité de l’outil pour vraiment le faire sien. Cela requiert normalement – sauf vocation sérieuse ou don du ciel ! – une formation appropriée pour s’inspirer de l’esprit novateur et résolument démocratique de ce programme d’humanisation en profondeur, garant d’un « vivre ensemble » dynamique et d’une reviviscence des valeurs qui organisent notre bien-être social et dont la vitalité demeure le principal garant d’un avenir démocratique.

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Informations complémentaires

Année

2011

Auteurs / Invités

Marcel Voisin

Thématiques

Éducation à la citoyenneté, Méthodologie culturelle, Participation citoyenne / Démocratie, Pédagogie