Éducation permanente et philosophie pour enfants

Marcel VOISIN

 

UGS : 2007011 Catégorie : Étiquette :

Description

« Philosophie pour Enfants » est en fait la traduction littérale du titre donné par Matthew Lipman à son programme éducatif : « Philosophy for Children ». C’est un titre ambigu en français, et souvent mal compris.

En effet, notre tradition éducative et culturelle envisage la philosophie comme une discipline austère et difficile qui doit couronner des études sérieuses et n’a en fait sa place qu’à l’Université. Comment et pourquoi y asservir les enfants ? D’autant qu’on les considère d’ordinaire comme des terres vierges à ensemencer avec les bases du savoir, au mépris de Montaigne qui disait déjà : « L’enfant n’est pas un vase qu’on remplit, mais un feu qu’on allume. »

C’est exactement ce que veut Lipman : allumer la pensée, fortifier l’intelligence et l’esprit de l’enfant qui est capable de se poser les questions essentielles dès le plus jeune âge et qu’il faut seulement guider dans cet éveil du questionnement qui représente en somme la clé de l’attitude philosophique. Il prend ainsi à contre-pied toute la tradition scolaire et s’en détache pour s’ouvrir à des formes d’éducation permanente, même pour les enfants.

En effet, son programme n’est pas un cours de plus. Il ne comprend pas de matière spécifique : il peut se servir de toutes les disciplines ou se développer en dehors d’elles, à partir des œuvres didactiques que Lipman a conçues avec son équipe pédagogique. Le programme peut donc devenir aisément une animation pour tous. Et c’est bien ce qu’il devient la plupart du temps.

Pour les enseignants d’abord : comment l’utiliser efficacement sans un entraînement personnel qui change la mentalité et les attitudes ordinaires ? Il faut apprendre à s’effacer, à ne pas juger, trancher, sanctionner, à écouter l’autre. Mais aussi à guider subtilement une discussion, à lui donner un sens philosophique, à construire ensemble des éléments de réponse par la communauté de recherche, à relancer à propos ce qui s’égare, ce qui s’enlise, à mettre en évidence subtilement l’incohérence, la contradiction, l’inopportunité pour qu’elles se corrigent par la participation du groupe. Il faut aussi souvent apprendre, hélas, à respecter l’enfant, au sens le plus plein et le plus noble du terme.

Qu’on nous comprenne bien ! Il ne s’agit pas de tomber dans le marasme démagogique que dénonce, parmi d’autres, Maurice T. Maschino dans son dernier livre, issu d’une enquête affolante, L’École de la lâcheté (Jean-Claude Gawsewitch édit., Paris, 2007).

Respecter l’enfant, c’est le constituer en partenaire qui, comme tout coéquipier, s’engage dans une collaboration réelle dont il assume une part de responsabilité. C’est aussi avoir le souci de l’éduquer véritablement, donc de le tirer fermement vers le haut sans le laisser sombrer dans les marécages du caprice et de la facilité.

Cette attitude profondément éducative et respectueuse de la dignité de la personne n’est pas spontanée chez tous les enseignants, non plus que chez tous les parents. Certains doivent vraiment apprendre à faire preuve d’une réelle autorité, sans tomber dans l’autoritarisme. La « communauté de recherche », telle qu’elle est proposée par Lipman, leur facilite la tâche, car elle capte naturellement l’intérêt des enfants, mais à condition que l’enseignant ou le parent ait le courage et la modestie, par-delà son âge ou son diplôme, de bien vouloir s’adonner à l’apprentissage spécifique que requiert cette nouvelle conduite de la classe ou de l’enfant.

Ceci intéresse en effet les parents et, aujourd’hui plus que jamais, les grands-parents, qui passent beaucoup de temps avec leurs petits-enfants.

Dès trois ans environ, on peut exercer dans ce sens l’esprit de l’enfant, pratiquer à tout propos un entraînement mental stimulant auquel jeunes et moins jeunes prennent vite goût.

Toute occasion, tout lieu sont bons pour s’exercer : après une émission de télévision regardée ensemble, après une séance de cinéma comme après une activité sportive, ou lors d’une visite d’exposition, etc. Mais aussi à l’occasion d’un événement familial, heureux ou malheureux, comme à propos d’un fait d’actualité qui interpelle.

Une discussion libre, mais subtilement approfondie par un questionnement adéquat à l’âge, aux intérêts et aux circonstances, constitue un enrichissement culturel durable qui non seulement élargit et vérifie la compréhension de l’événement servant de support, mais encore ancre des processus de pensée qui autonomisent et épanouissent les individus dans tous les domaines de la culture, dans les arts comme dans la vie sociale ou politique.

Des parents et des grands-parents l’ont compris qui participent à nos formations ou essaient de se servir de la documentation élaborée par Lipman afin d’épanouir leurs loisirs comme ceux de leur famille. Si l’on s’y applique, on voit ainsi s’enrichir et se dynamiser la vie culturelle familiale tout au long de l’année. Ne perdons pas de vue que des activités menées en commun dans une atmosphère sereine et valorisante rapprochent les générations de façon efficace et souvent définitive. En esprit, on peut grandir à tout âge ! Aujourd’hui plus que jamais, on n’en a jamais fini avec la connaissance. Mais cette connaissance, il faut l’appréhender de façon conviviale, agréable et intelligente.

Les discussions libres aujourd’hui abondent, même à la radio ou à la télévision. Mais elles ressemblent souvent plus à des conversations de café où l’on se défoule, où l’on dit n’importe quoi sans écouter l’autre, sans tenir compte de la part de vérité que comporte son propos. L’échange est quasi nul : dialogue de sourds, où chacun reste sur ses positions, assène et conforte des idées reçues, des préjugés, juge de façon passionnelle, ne prend aucunement conscience de la complexité ou de la profondeur des problèmes. Rien de concret, de valable, de transcendant ne sort de pareilles confrontations d’idées (quand ce sont des idées et pas seulement des humeurs !) dont l’agressivité est loin d’être absente.

Au contraire, le dialogue lipmanien, engendré par la subtile discipline de la communauté de recherche évacue l’agressivité, rend attentif à l’autre et permet à chacun d’apporter sa contribution à la construction d’un jugement raisonnable, servie par une pensée sensible aux nuances, aux contextes, aux opinions confirmées, aux critères et aux preuves, ainsi qu’à la bonne volonté de chacun. C’est l’apprentissage du débat démocratique véritable et la naissance d’une citoyenneté responsable.

Ainsi, de façon indirecte, mais certaine, pareil programme constitue une défense efficace de la démocratie. On ne peut être véritablement citoyen que d’un monde que l’on comprend, d’une société dont on ne partage l’essentiel des valeurs qu’après examen d’un système auquel on est apte à participer.

Le programme de Lipman offre encore un avantage supplémentaire. Comme il ne consiste pas en une matière spécialisée, mais en un véritable entraînement mental à propos de toute discipline, de toute question existentielle, philosophique ou non a priori, en un apprentissage du raisonnement cohérent, fondé, circonstancié à propos de n’importe quel événement, il permet et favorise l’interdisciplinarité.

On peut regrouper des personnes d’âges, de professions ou d’intérêts différents. Plus diverse sera la participation, plus riche sera la discussion, mieux construite sera la recherche de solutions. À ce propos, soulignons l’importance du mot recherche. Il s’agit bien d’un processus d’exploration et d’approfondissement mené en commun, avec l’aide de chacun. Comme en philosophie, cette recherche restera forcément inaboutie. L’effort collectif aboutira à des conclusions ouvertes et provisoires, imparfaites, mais mieux adaptées, plus intelligentes et surtout plus raisonnables. On apprend ainsi la relativité des choses, l’acceptation du provisoire, le sens de la continuité de l’effort intellectuel, la base de l’esprit scientifique en se méfiant des absolus faciles ou habituels. Ceci représente un pan important de l’apprentissage de la vie démocratique.

On peut donc imaginer sans peine les bienfaits que pourraient en retirer tous les groupes qui tendent à se marginaliser : résidents des homes et des prisons, étrangers, chômeurs, étudiants en difficulté, etc. N’oublions pas que, à l’instigation de la Fondation Rockefeller, le programme a été initialement pensé dans les années septante pour lutter contre l’échec et le décrochage scolaires et contre la marginalisation des Noirs, des Portoricains, etc. des banlieues de New York. Il a d’ailleurs fait ses preuves, aussi bien dans les favelas d’Amérique du Sud qu’en Afrique. Il est utilisé aussi bien par des bibliothécaires que par des animateurs de rue. Il a touché plus de soixante pays.

On imagine aisément les services que de telles pratiques éducatives pourraient rendre à tous les efforts d’intégration citoyenne, de réinsertion sociale, de dialogue interculturel, de dialogue intergénérationnel, etc.

C’est pourquoi l’asbl PhARE tente depuis quinze ans de sensibiliser une population variée aux bienfaits d’un tel exercice intellectuel, alors que notre société est de plus en plus confrontée au problème des déficits de citoyenneté, de solidarité et d’humanisme, dans toutes les couches de la société et dans divers secteurs de la vie sociale, de l’école à la rue, de la vie affective à la vie professionnelle. Elle organise chaque année un séminaire de formation et un suivi pédagogique animés par Marie-Pierre Grosjean-Doutrelepont, formée par Lipman. Elle traduit des documents et vient de publier chez De Boeck en 2006 la seconde version du livre majeur de Lipman, Thinking in Education, traduit par Nicole Decostre sous le titre : À l’École de la pensée.

Cette dernière version, outre qu’elle montre le succès de l’œuvre, prouve le souci qu’a Matthew Lipman de progresser sans cesse en étant attentif à l’évolution des savoirs et des méthodes. En effet, tout en poursuivant son effort de saine rationalisation du développement mental, il accorde cette fois toute l’importance requise aux facteurs émotionnels ou a priori irrationnels qui concourent à l’épanouissement de la pensée et en sont parfois le déclencheur, longtemps oublié ou méprisé par une tradition trop unilatéralement cartésienne.

C’est l’occasion de rappeler que Lipman a fait un effort gigantesque d’information, tant en matière purement philosophique qu’en matière de sciences humaines au sens le plus large et sans oublier l’expérience quotidienne qu’il met adéquatement en scène dans ses petits romans pouvant servir de points de départ à la réflexion. Le guide pédagogique qui les accompagne manifeste aussi ce souci généreux d’élargissement et d’approfondissement.

Les mutations accélérées des sociétés dites développées sont de plus en plus difficilement maîtrisées par une part de plus en plus grande de la population, tous âges confondus. Cela engendre une crise morale, sociale et politique. La réponse ne peut pas être seulement technique, institutionnelle, voire sécuritaire. Pour être valable et durable, elle doit aussi passer par l’intelligence des choses. Ceci requiert un exercice de la pensée qui la rende efficace, souple, ouverte au monde et aux changements. Il faut entraîner l’esprit comme on entraîne le corps, surtout si l’on espère des performances athlétiques !

Le programme de Matthew Lipman a l’ambition de relever ce défi, car il a fait ses preuves depuis plus de trente ans. Il n’est pas l’œuvre d’un illuminé, mais une création collective de spécialistes animés par un esprit scientifique et démocratique, qui ont expérimenté patiemment sa mise au point et qui poursuivent la recherche.

Ce n’est pas une panacée ni un miracle. Ce n’est surtout pas un endoctrinement, car il vise à exercer valablement la pensée critique et créative, sans système et sans dogme. Nous nous situons ainsi très loin du prêche, du prône, de la propagande. Le philosophe sait que recevoir un discours ex cathedra ne suffit pas pour améliorer une conscience, encore moins une conduite. Les démocrates désireux de sauvegarder la démocratie devraient aussi le savoir. On ne devient véritablement citoyen qu’en vivant la démocratie, dans sa tête comme dans ses relations humaines. La communauté de recherche est ce lieu où, tout à fait librement, la pensée et la convivialité sont stimulées de façon parfaitement positive.

Voici donc un outil intelligemment conçu dans l’espoir de rendre le monde plus humain. Il est un humanisme appliqué qui a le bon sens de travailler à la base des problèmes. Car une pensée libérée et créative est un instrument de réussite dans tous les domaines tout au long de la vie.

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Informations complémentaires

Année

2007

Auteurs / Invités

Marcel Voisin

Thématiques

École / Enseignement, Éducation permanente, Éduquer à la philosophie, Matthew Lipman, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses