Edmond Picard : un « humaniste », antisémite et raciste

Foulek Ringelheim

 

UGS : 2013016 Catégorie : Étiquette :

Description

Une question simple et tragiquement banale ne cesse de nous hanter : comment une nation de haute culture a-t-elle pu sombrer dans l’extrême barbarie ? Question d’autant plus redoutable que le serment inlassablement répété : « plus jamais ça » se révèle être une triste illusion. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, on voit, en effet, un peu partout, la barbarie inlassablement recommencée. On en conclut que le Mal est, à l’évidence, dans l’homme et qu’il est vain d’espérer l’éradiquer. Comme dit Romain Gary : « Le côté inhumain fait partie de l’humain. Tant qu’on ne reconnaîtra pas que l’inhumanité est humaine, on restera dans le mensonge pieux ». Soit. Mais la question demeure : comment, au terme de quel processus ce mal qualifié de radical, cette dimension inhumaine de l’homme ont-t-il pu envahir et dominer toute une nation ? Cette question en recèle une autre : comment des hommes, cultivés, éclairés, présumés humanistes, qu’ils soient juristes, médecins, anthropologues ou philosophes, en sont-ils venus à adhérer à une idéologie prônant l’exclusion, l’élimination de tout un peuple.

La barbarie nazie n’est pas sortie soudainement du sol allemand un jour de 1933 : ce n’est pas un phénomène de génération spontanée, ni une catastrophe naturelle sans cause, ni un accident imprévisible. C’est l’aboutissement quasi fatal d’un long délire idéologique à prétention scientifique qui a commencé dans la seconde moitié du XIXe siècle et qui porte un nom : l’antisémitisme racial, fondé sur le postulat d’un prétendu antagonisme irréductible, mortel, entre une race supérieure et une race inférieure. Tel fut l’antisémitisme des temps modernes, d’une tout autre nature que l’antipathie séculaire à l’égard des Juifs, issue de l’antijudaïsme chrétien. Edmond Picard a été, dans la Belgique du dernier quart du XIXe siècle, le plus illustre, le représentant le plus agité de cette élite intellectuelle dont la raison fut oblitérée par la passion antisémite sublimée par un scientisme dont la foncière imbécillité, déjà patente à l’époque, sera démontrée par la science du XXe siècle. Cet esprit brillant fut le plus ardent propagateur et propagandiste des théories raciales et antisémites. En cela, son parcours intellectuel est intéressant à étudier, car il permet de saisir la genèse d’un processus historique qui, par un enchaînement de causes et d’effets, aboutira au génocide.

Edmond Picard a vécu de 1836 à 1924. Il exerça durant un demi siècle une influence considérable dans les domaines du judiciaire, de la politique, de l’enseignement universitaire, de la littérature, du théâtre, du journalisme. Il fut l’un des avocats les plus fameux de son temps ; il défendit les plus grandes causes ; il fut bâtonnier des avocats à la Cour de Cassation. Juriste, il créa Les Pandectes belges, encyclopédie du droit et de la jurisprudence qui compte quelque cent cinquante volumes, ainsi que Le journal des tribunaux qui est toujours aujourd’hui un hebdomadaire juridique de référence. En politique, il anima d’abord l’aile progressiste du parti libéral, militant pour l’avènement du suffrage universel et pour l’amélioration de la condition ouvrière ; en 1866, il rédigea, à la demande d’un comité ouvrier, un Manifeste des ouvriers réclamant l’égalité politique et l’égalité sociale ; en 1894 il devint sénateur socialiste ; il tint une chronique hebdomadaire dans Le Peuple, l’organe du parti ouvrier belge. Il écrivit des nouvelles, des romans, des pièces de théâtre. Dans les années 1880, il dirigea une importante revue littéraire et artistique, L’Art moderne, où il proclamait son admiration pour Émile Zola. Pendant dix ans, il enseigna l’encyclopédie du droit à l’Université nouvelle de Bruxelles où il inculqua à des générations d’étudiants de fumeuses théories du droit fondées sur l’inexorable lutte des races. Il se revendiquait jurisconsulte de race (aryenne). Car Picard était tombé dans le chaudron maléfique de l’anthropologie raciale qui faisait fureur vers 1885 et il en était sorti totalement converti à l’antisémitisme, au racisme, au nationalisme et au colonialisme. Il n’en continuait pas moins de se dire socialiste, prônant un socialisme national, avant que les Allemands, quelques décennies plus tard n’inversent l’ordre des termes… Il écrit, dans Synthèse de l’antisémitisme (1892) : « Mettons à l’ordre du jour du droit et du socialisme, qui désormais n’est plus un épouvantail, mais un vaste institut de science où se rencontrent et travaillent les esprits avides de justice, de toutes les classes : l’antisémitisme. » Il avait indéniablement le sens des synthèses paradoxales. Il avait aussi conçu une solution de la question juive, non pas, certes, une solution finale, mais tout de même assez radicale, c’est-à-dire « la suppression de l’influence juive » et, pour y parvenir, « la destruction des fortunes juives » grâce à une législation adéquate, « l’exclusion du Juif des fonctions gouvernementales, le parti-pris raisonné de ne lui laisser aucune part dans la direction de notre civilisation, de donner en toute chose la préférence à l’Aryen ». N’y a-t-il pas la une ébauche du futur statut des Juifs du régime de Vichy ? En vérité, ce socialiste, ce défenseur de la classe ouvrière aryenne se situait à l’extrême droite de l’échiquier politique, même selon les critères de l’époque.

Certains qui continuent à glorifier le « grand homme », le grand humaniste épris de justice qu’à leurs yeux fut et demeure Picard, éprouvent un certain embarras devant ses écrits antisémites. Ils le déplorent certes, mais ne veulent y voir que l’expression d’un antijudaïsme largement répandu dans la société de son temps et motivé essentiellement, pour ce qui le concerne, par l’aversion que lui inspirait la puissance financière des Juifs et leur habileté diabolique à accaparer les richesses nationales. Son antisémitisme ne serait qu’une dénonciation d’un capitalisme dominé par les Juifs. Et serait, en tout cas, d’une toute autre nature que l’antisémitisme nazi des années 1930-1940 qui conduira où l’on sait. Cette interprétation édulcorante est fausse et du reste désavouée avec force par Picard lui-même qui considérait l’anticapitalisme comme une cause secondaire de l’antisémitisme et donnait comme raison fondamentale d’un devoir absolu d’antisémitisme : l’antagonisme des races. Il serait absurde de faire de Picard un précurseur de l’hitlérisme, de lui imputer une quelconque culpabilité dans la perpétration d’un génocide qu’il n’a pu ni prévoir ni concevoir. Et tel n’est pas notre propos. Il n’en reste pas moins que son antisémitisme et celui des nazis sont identiques, s’abreuvant aux mêmes sources. Il y a des textes qui parlent d’eux-mêmes. Encore une fois, loin de moi l’idée de comparer Picard au Fürher de l’Allemagne. Mais avant de devenir chancelier, Hitler a écrit, en 1924 (l’année de ma mort de Picard), un livre intitulé Mein Kampf, dans lequel il éructe sa haine des Juifs. Les textes de Pïcard n’ont rien à lui envier.

Quelques citations parmi cent autres :

Hitler :

« La question de la race est la clé de l’histoire ; du monde ; le Juif est et reste le parasite par excellence, l’écornifleur qui, semblable à un bacille nuisible, s’étend toujours plus loin… »

Picard :

« La Race est le facteur dominant de l’activité humaine ; comme la vermine on l’écrase (la race judaïque), mais elle pullule, elle dévore. »

L’un voulait éliminer les Juifs de la sphère économique et sociale de la société ; l’autre décida de les exterminer. De la volonté d’élimination à l’extermination, il y eut un cheminement logique. Comme dit Raoul Hilberg : les missionnaires du christianisme avaient fini par dire en substance : « vous n’avez pas le droit de vivre parmi nous si vous voulez rester Juifs ». Après eux les dirigeants séculiers (Picard fut de ceux-là) avaient proclamé : « Vous n’avez pas le droit de vivre parmi nous ». Enfin les nazis allemands décrétèrent : « Vous n’avez pas le droit de vivre ». Voilà pourquoi on ne saurait exonérer les Picard, les Drumont, les Barrès, de toute responsabilité morale.

Quant à l’humaniste épris de justice, quant à l’avocat pourfendeur de l’injustice, son attitude à propos de l’affaire Dreyfus nous le révèle dans toute sa grandeur et sa noblesse. En janvier 1898, un groupe d’écrivains belges (parmi lesquels Lemonnier, Elskamp, Maeterlinck, Verhaeren) décident d’adresser un message de soutien à Émile Zola poursuivi devant la Cour d’Assises de la Seine pour avoir pris la défense de Dreyfus (J’accuse…). À ce moment les preuves de l’innocence de Dreyfus sont publiques. Edmond Picard, autrefois admirateur de Zola, est invité, avec toutes les marques de déférence dues à un homme supérieur, à s’associer à ce message de soutien. Picard refuse : « Même pour un hommage à un grand artiste, même pour aider à l’exaltation d’un principe de justice, même pour me joindre à des amis, je ne consentirai à fournir indirectement des armes au groupe malfaisant des financiers et des Juifs qui gangrènent et troublent actuellement si affreusement la France. (…) Vous nuisez sans le savoir (et heureusement sans efficacité sérieuse) au mouvement presque trimillénaire de notre race contre une race antipodique à toute notre mentalité et qui cherche à la diriger, à le dévoyer, à la dominer ».

Saurait-on être plus clair ?

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Foulek Ringelheim

Thématiques

Antisémitisme, Judaïsme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses