Écrivain belge

Alain Berenboom

 

UGS : 2014015 Catégorie : Étiquette :

Description

Écrivain « belge » ou écrivain « français de Belgique » ? La question reste pendante …

Il paraît que je suis un écrivain de la Communauté française de Belgique. Je parie que pas un seul libraire est jamais parvenu à caser cette étiquette sur le rangement sans empiéter sur le rayon voisin. Et Dieu sait avec qui mes livres sont alors confon­dus. D’après l’ordre al­phabéti­que, je dois être mêlé aux Coréens ou aux Cubains. À moins que, pour éviter les confusions, ce bon libraire n’ait choisi une abréviation qui rende mon espèce définitivement incompréhensible : « écrivains Co.fran.bel. » ou « francs belg. » Peut-être « commu.be. », qui présente le risque d’être pris pour un communiste bulgare (dont le rayon ne doit pas être plus imposant).

Je suis né en Belgique, j’aurais donc pu être écrivain belge, ç’aurait été tellement simple. Mais voilà, la catégorie n’existe plus ! À peine avais-je commencé à publier que, crac, la Belgique était supprimée. Fallait être Wallon ou Flamand… Moi qui suis né à Schaer­beek, j’aurais volontiers revendiqué le statut d’écrivain bruxellois. Mais il paraît que cette appellation n’a pas été retenue : trop bâtarde pour être sérieuse. Écrivain juif alors ? Non, politiquement incorrect, me dit-on. Quant à mes origines, elles embrouillent tout. Mon père est né à Maków Mazowiecki dans la Voïvodie de Mazovie et ma mère à Vilnius, capitale de la Lituanie, qu’on appelait alors Wilno et qui était une ville russe, puis polonaise. Qui a jamais entendu parler d’un écrivain lituano-polonais écrivant en français de Bruxelles ? Peu d’espoir que le libraire s’y retrouve davantage…

De mes parents, je tiens mon amour pour Bruxelles et mon goût pour les frontières floues. De mon oncle aussi. Mon oncle est né comme ma mère à Wilno, d’où il s’est enfui pour Berlin à cause de la menace bolchévique puis pour Bruxelles, devant la menace allemande, puis pour Nice, devant l’invasion nazie, puis pour Montevideo, quand les Italiens se sont emparés de Nice, puis pour la France à nouveau quand les mouvements communistes ont commencé à fleurir en Amérique latine. À peine s’était-il installé que des ministres communis­tes entraient dans le gouvernement français. J’aurais dû choisir, m’a-t-il avoué ce jour-là, de retourner en Belgique où la situation politique est tellement plus sûre. De mon oncle, je tiens mon excellent flair politique.

J’ai une tante à Toronto, des cousins à Haïfa, de la famille à Montevideo et d’autres je ne sais où. Les derniers restes de ma famille sont restés accrochés à Varsovie, certains de la victoire communiste, en attendant une pension bien méritée comme travailleurs d’élite, qui leur est payée désormais grâce à l’aide allemande. D’eux, je tiens cette fascination pour les subventions publiques, fascination qui s’accompagne d’un étrange sentiment de honte.

Ma grand-mère est l’une des rares survivantes du ghetto de Varsovie. Blonde aux yeux bleus et aux traits carrés, elle passait pour une vraie paysanne polonaise, sosie féminine de Jean Paul II. Mon père l’a retrouvée en 1945 grâce à la Croix-Rouge et il l’a fait venir en Belgique. Elle s’est occupée de moi pendant mon enfance, en me racontant des histoires en yiddish, une langue que je ne connaissais pas, ce qui m’a donné le goût des histoires incompréhensibles. Plus tard, elle est partie vivre en Israël. Âgée de septante-cinq ans, elle a rencontré un ami d’enfance, rescapé comme elle, qu’elle a épousée. Je ne suis pas certain que ce fut un mariage heureux. En tout cas, ils n’eurent pas d’enfants.

Tout ça pour dire qu’avec mes histoires de famille, il était difficile pour moi de faire de la littérature, surtout de la littérature régionale de la Communauté française de Belgique. Liège, Charleroi, Jehay-Bodegnée sont des noms un peu étranges à mes oreilles, moins familiers que Berlin, Maków Mazowiecki, Montevideo ou Wilno, des villes que je n’ai jamais vues et dont les rues, les places, les rivières et les gens, tels que je les connais, ont disparu il y a cinquante ans – s’ils ont jamais existé.

Avec quoi fait-on alors de la littérature de Belgique ? Avec des histoires juives ? Quand on me parle d’humour juif, je pense à Cervantès. Y a-t-il plus grand chef d’œuvre d’humour juif que Don Quichotte ? Le seul hic est que Cervantès n’était pas Juif… Bien sûr, il a longtemps été prisonnier des Arabes. Mais l’explication n’est-elle pas un peu courte ? Surtout que les vrais Juifs espag­nols, Maïmonide, Colomb, ne brillaient pas par un sens comique aigu. Pourtant, l’histoire de Colomb découvrant l’Amérique et soutenant mordicus qu’il a mis les pieds en Inde ne manque pas de sel. On reconnaîtra dans son attitude un avant-goût d’humour juif américain… Mais qui sait s’il était juif, Colomb ? Pas plus sans doute que Charlie Chaplin… Colomb, Chaplin, tous ces non-Juifs qu’on prend pour des Juifs sont peut-être les plus intéres­sants des créateurs juifs — Chaplin, le plus célèbre des cinéastes juifs américains était un « pur » Anglais, chassé des États-Unis par le sénateur Mac Carthy, qui a terminé sa vie en Suisse avant que son cercueil ne connaisse à son tour quelques aventures burlesques. Un destin à peine moins extravagant que celui de Colomb. Né en Italie, devenu marin anglais, portugais, puis espagnol en pleine Inquisition pour la très catholique et très intolérante reine Isabelle alors que ses parents ont fui l’Espagne parce qu’ils étaient marranes, il finit vice-roi. Or, que se rappelle-t-on de lui ? Une bête histoire d’œuf et son acharnement à nier l’existence de l’Amérique. Grandeur et grotesque mêlés… Ils me plaisent ces types-là qui ont endossé mille peaux pour devenir des êtres humains, prouvant au passage qu’il en faut des couches pour passer de la bête à l’homme… Que dire de Colomb ? Qu’il était espagnol ? Et de Chaplin ? Qu’il était Suisse ? Et de l’Austro-hongrois Billy Wilder, devenu cinéaste allemand, puis français avant d’illuminer Hollywood ? Et le romancier Isaac Bashevis Singer, où le ranger ? Avec les écrivains américains ? polonais ? israéliens ? Et que faire de Conrad, né polonais, parti en France comme marin avant d’être considéré comme le plus grand écrivain britannique de son temps ? Et de Kazuo Ishiguro ? Et de Salman Rushdie ? Deux des plus grands écrivains anglais sont nés en Asie et leurs mamans parlaient à l’un en japonais et l’autre une des langues de l’Inde. Ou encore de Romain Gary, né, quelle coïncidence, quelques mois avant ma mère sans doute dans le même quartier de Wilno ? Dira-t-on d’eux, dans une formule facile, qu’ils sont tous citoyens du monde ? Peut-être mais de quel monde ? Stefan Zweig, vrai écrivain univer­sel, chassé d’Autriche par l’arrivée d’Hitler, s’est suicidé au Brésil comme André Baillon, parti vivre à Paris dix ans auparavant. De quoi conforter ces amis autour de moi qui agitent leurs racines sous mon nez : Namurois de souche, Liégeois de souche, Juif saint-gillois de souche. Il m’arrive d’avoir honte de ne pas avoir la moindre souche à me mettre sous la dent. Parfois, je l’avoue, la tentation me prend de tricher et de m’inventer moi aussi quelques ancêtres locaux. Mais, au bout d’un moment, le doute me reprend. Peut-on rester innocent et de souche ?

C’est vrai qu’il ne faut pas nécessairement voyager pour devenir universel. Mais ça aide… Les plus beaux livres sur l’Italie ont été écrits par un Anglais, Barry Unsworth, et un Espag­nol, José Luis Sampedro, et le plus beau livre sur la Chine des années trente par un Belge, Hergé. Alors, question : quel Bolivien, quel Indonésien, quel Sénégalais de génie écrira enfin le roman régional belge qui fera enfin de Bruxelles la nouvelle Jérusalem ?

Ps : C’est ce texte qui m’a donné l’envie de gratter plus loin encore les racines et les souches d’où je suis issu. Pourquoi mon père ne m’a-t-il jamais parlé de sa jeunesse à Makow, ma mère de sa vie à Wilno ? De la guerre, de la disparition du reste de la famille ? Ils ont chassé leurs fantômes sans savoir qu’ils reviendraient me hanter. Quel mouche les a pris de fabriquer un petit Bruxellois qui ne pouvait avoir ni nostalgie, ni passé – malgré leurs efforts pour sceller le couvercle, désolé, c’est raté ! C’est pourquoi j’ai écrit Monsieur Optimiste (2013, éditions Genèse). Pour comprendre qui ils étaient et quel était mon identité et ce que j’ai gardé de leur ADN, ce coin secret où s’est logé chez moi le souvenir mal effacé de Makow et de Wilno. Je ressemble à une lasagne, mais dont j’ai eu bien du mal à explorer chaque couche ! Car, lorsqu’on essaye d’en soulever une, toute la construction se ramasse…

Le rôle de l’écrivain, quelles que soient ses origines personnelles, n’est-il pas de croire à l’universalité ?

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Alain Berenboom

Thématiques

Humanisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Universalisme