Écrire et Lire avec les machines : l’insolence joyeuse de l’humain insoumis

Claude VASAMILLET

UGS : 2025010 Catégorie : Étiquette :

Description

Avant dire : note à l’usage des sceptiques qui croient que l’IA tue la créativité.

À ceux et celles qui froncent les sourcils et jugent qu’écrire avec une IA c’est trahir la création, flétrir l’esprit critique et bâillonner la pensée, je dédie ces pages. Non pour les convaincre, mais pour leur dire que la parole peut encore jaillir, libre et indocile, même dans le dialogue avec la machine.

Mais d’abord, quelques réflexions à partir de l’exemple du photographe. S’il se contente d’appuyer au hasard sur le déclencheur, il ne capte que des clichés, au sens propre comme au figuré. Des images figées, aussi plates qu’une publicité de supermarché. Mais s’il ose tenter des cadrages insolites, jouer avec les flous, les contre-jours, les surimpressions, s’il traque les ombres, les instants suspendus, alors son appareil n’est plus un simple instrument, mais un outil qui révèle ce que le regard ordinaire ne perçoit pas et de faire d’un simple preneur de photos un artiste qui interprète, transforme, dévoile.

Il en va exactement de même avec une IA conversationnelle. Si vous vous contentez de lui poser une question banale, elle vous servira un texte tiède, calibré pour ne fâcher personne. Mais si vous la sollicitez avec des prompts inventifs, précis ou inattendus, elle se transforme en complice, en partenaire prête à vous entraîner sur des chemins inexplorés où vous n’auriez sans doute jamais osé vous aventurer seul.

Certes, pour certains, l’IA sera d’abord une béquille, et c’est déjà une belle victoire. Car une béquille aide à marcher, elle permet d’avancer quand on n’en a plus la force ni la volonté. L’IA peut être bien plus qu’une simple aide, elle peut agir comme un exosquelette, amplifiant nos capacités, prolongeant nos gestes et élargissant nos horizons. Là où la béquille sert seulement à se maintenir debout et avancer lentement, l’exosquelette permet de courir et d’aller beaucoup plus loin et plus vite.

Les réponses fournies par l’IA aux questions qu’on lui pose agissent comme des catalyseurs de réflexion. Elles ne se contentent pas d’apporter des informations, elles provoquent de nouvelles questions, stimulent la curiosité et ouvrent des perspectives inattendues. En cela, l’IA fonctionne comme un immense carrefour où convergent des savoirs épars et des idées originales, offrant à l’esprit curieux la possibilité de relier différentes disciplines, d’approfondir ses analyses et d’enrichir son expression.

Même les esprits les plus érudits découvrent grâce à l’IA un accès à une profusion d’informations et de références qui élargissent leur horizon. L’IA leur suggère des rapprochements inattendus, ouvre des pistes de réflexion nouvelles, offre des perspectives inédites sur des sujets qu’ils pensaient pourtant bien connaître. Elle peut proposer des extraits de manuscrits anciens, des découvertes scientifiques récentes, des données économiques, des citations d’auteurs ou encore des analyses variées, tissant ainsi des liens entre des savoirs très diversifiés.

Changer ses habitudes n’est pas donné à tout le monde. La nouveauté fait toujours hurler les gardiens du temple, ceux qui prophétisent la fin du monde à chaque découverte. Mais à vous, sceptiques, prudents ou simplement méfiants, je dis : essayez. L’IA ne mord pas ! Elle peut éclairer, surprendre, amplifier (voire éblouir si l’on n’y prend garde) pour autant que nous sachions garder la main.

Si vous êtes réticent, le texte ci-dessous ne suffira peut-être pas à vous convaincre. Mais s’il a au moins semé le doute, éveillé votre curiosité, dérangé vos certitudes ou réveillé vos neurones assoupis, alors il n’aura pas été écrit en vain. Fuyons les rengaines qui voudraient nous clouer dans le passé comme des papillons sur un carton !

Alors, bon sang, au diable la résignation ! Écrivez, lisez, expérimentez avec l’IA. Et surtout, ne vous laissez pas momifier par la routine. Restez vivants.

Bonne lecture critique sans vous assoupir…

Écrire et Lire avec les machines : l’insolence joyeuse de l’humain insoumis

Préface – Pourquoi ce texte ?

À l’heure où les intelligences artificielles génératives produisent des textes par inférence et en s’appuyant sur des modèles entraînés à partir d’énormes volumes de données puisées dans l’afflux continu du web, une question centrale se pose, que devient la parole humaine, lorsqu’elle peut être mimée sans conscience, sans intention ?

Cette interrogation n’est que la partie émergée d’un vaste champ de questions tout aussi cruciales. Que devient la créativité

lorsque les machines peuvent proposer des images, des récits ou des idées à la demande ? L’usage de l’IA par les élèves favorise-t-il leur autonomie ou encourage-t-il une dépendance aux réponses toutes faites ? L’IA aide-t-elle à penser ou nous dispense-t-elle justement de le faire ? Comment distinguer un savoir construit d’un savoir généré ? Quelle place pour l’erreur, pour l’hésitation, pour le doute dans un univers algorithmique qui privilégie la fluidité et la cohérence apparente ? L’IA menace-t-elle le travail de l’enseignant en le dépossédant de sa parole, ou peut-elle au contraire en être le partenaire stimulant ? Les machines pourraient-elles accéder à une forme de conscience, ou du moins simuler si finement la conscience humaine qu’il deviendrait difficile de distinguer l’apparence de la réalité ? Quels sont les vrais dangers de l’IA ? Que deviennent la vérité, la mémoire, le jugement dans une époque où l’on peut manipuler, imiter, convaincre à l’aide d’une prose artificielle aussi brillante que creuse ?

Toutes ces questions mériteraient un traitement approfondi. Mais notre réflexion ici se concentrera sur un point précis : l’usage de l’IA générative, et en particulier de ChatGPT, dans les processus d’écriture et de lecture. Il est essentiel de les aborder ensemble, car écrire avec une IA suppose de lire attentivement ses productions, d’en interroger le sens, de les corriger ou de les prolonger.

C’est dans ces activités essentielles, lire et écrire, que se joue peut-être aujourd’hui notre capacité à rester humains dans un monde saturé de mots générés, traversé de langages vidés de sens.

Dans un monde de plus en plus artificiel, où l’on vit entouré d’écrans, de voix synthétiques et de textes produits par des machines, il devient essentiel de rester vigilants, c’est-à-dire attentifs, sensibles, capables de penser et de parler avec notre propre voix.

Résister à cette standardisation, ce n’est pas rejeter les technologies, mais refuser de se laisser formater. C’est lire pour apprendre, écrire pour exister, parler pour être écouté.

C’est là que l’école, la lecture et l’écriture deviennent plus que jamais essentielles, là où l’on apprend à penser par soi-même, à sentir, à douter, à relier. Elles sont notre ancrage dans une époque instable, notre souffle dans un univers automatisé, dans un monde où l’on délègue tout, même la parole, aux machines, elles nous rappellent que comprendre, dire, écrire, c’est habiter le monde avec conscience et désir.

Introduction
Lire et écrire à l’ère des machines

Ces intelligences artificielles ne réfléchissent pas, elles n’interprètent pas, elles génèrent une réponse en sélectionnant, parmi des milliards de fragments textuels, ceux qui ont le plus de chances de s’enchaîner de manière cohérente selon des calculs statistiques. Ce processus, que l’on pourrait appeler une composition automatique fondée sur la probabilité, ne repose sur aucune compréhension réelle, mais sur l’agrégation de mots puisés dans d’innombrables textes, de toutes époques et disciplines, réassemblés non selon le sens, mais selon leur fréquence d’apparition et leur compatibilité contextuelle. Le résultat peut être fluide, élégant même.

La machine produit des textes qui donnent l’impression d’avoir du sens, les phrases s’enchaînent avec fluidité, la grammaire est correcte, le vocabulaire adapté et le ton souvent pertinent. Mais cette apparente cohérence n’est qu’un effet de surface : elle juxtapose des mots selon des modèles statistiques, sans rien saisir de leur portée, sans ressentir, sans penser, sans viser un but. Elle ne comprend pas ce qu’elle dit, elle reproduit ce qu’elle a appris à prédire.

Ce texte interroge la mécanique froide des mots générés par la machine. Écrire, ce n’est pas simplement aligner des phrases, c’est oser une parole qui dérange, qui propose, qui engage, c’est risquer une pensée singulière, transmettre un trouble, éveiller une conscience, faire naître un dialogue intérieur.

Lire, c’est accepter d’être remué, traversé par une voix qui n’est pas la nôtre avec le risque de voir vaciller nos certitudes. Écrire, c’est mettre en forme ce que l’on pense ou ressent.

Communiquer, ce n’est pas transmettre une information neutre, c’est établir un dialogue, un échange où le message circule avec un minimum de bruit, c’est-à-dire sans être déformé, trahi ou vidé de son intensité. C’est faire résonner une parole chez l’autre, permettre une compréhension sensible, éveiller une émotion, susciter une pensée. Et parfois, communiquer, c’est aussi s’échapper ensemble, se divertir, atténuer la rigidité du réel.

En ce sens, lire et écrire ne sont pas de simples actes techniques, mais des gestes d’émancipation et de convivialité. Ils permettent de créer du lien, de transmettre une expérience, de troubler l’ordre établi, de faire advenir une autre manière d’être au monde.

Un texte, partiellement nourri par l’usage d’une IA, ne prend vie que par la lecture que vous, lecteur humain, en faites. C’est votre interprétation qui l’habite. C’est vous qui lui donnez du sens, en y projetant vos images, vos souvenirs, vos résistances. Sans cela, il ne resterait qu’un enchaînement syntaxique sans épaisseur. C’est l’interprétation qui sauve le texte de la vacuité.

Face à l’uniformisation du discours, à la fluidité sans relief des productions mécaniques, ce manifeste appelle à la vigilance : ni refus obstiné ni adhésion sans réserve. Il appelle à un usage critique, poétique et lucide des outils. Et s’il alerte sur les risques de l’automatisation du langage, de la dilution du sens, de la perte de singularité et de l’appauvrissement de la pensée. Il souligne également les potentialités que recèle ChatGPT, capable de stimuler la création, l’apprentissage et la réflexion sur nos idées, nos habitudes de pensée, à condition d’être utilisé comme un déclencheur de pensée, et non comme un substitut à l’expérience.

En générant des pistes, en modélisant des formes variées de discours, l’IA peut enrichir la pensée et nourrir l’imaginaire, aider à structurer des idées encore floues. Elle devient alors un partenaire de jeu intellectuel.

Contre les textes interchangeables, la personne qui écrit revendique le droit à l’imperfection, à la voix singulière, à un style indompté, fait de ruptures, d’élans, de résistances à la norme, où l’on sent encore battre le cœur de celui ou celle qui écrit.

L’écriture n’est pas une démonstration de perfection ou d’efficacité. Elle peut connaître des passages à vide, des hésitations, des chemins qui s’interrompent. Mais c’est précisément dans cette part d’incertitude et de vulnérabilité que réside sa valeur, car c’est là que se logent la sincérité, l’authenticité, la recherche personnelle et la possibilité de créer.

Ce n’est pas ChatGPT qui tue la littérature : c’est nous, si nous renonçons à l’exigence, à la réflexion, à l’expérience. L’enjeu n’est pas l’outil, mais le rapport au langage que nous choisissons d’entretenir.

Ce texte défend ce que l’on peut appeler un humanisme technocritique ou autrement dit une conscience humaine outillée : une position lucide face aux technologies, qui refuse à la fois un monde sans machines et l’aveuglement naïf face à leurs promesses. C’est une posture qui considère la technique comme un partenaire possible, mais qui exige vigilance, discernement et esprit critique.

ChatGPT peut être utile à condition d’être encadré, interrogé. Car les dérives sont déjà là, ados déconnectés du réel, manquant d’empathie, confusion entre fluidité linguistique et profondeur émotionnelle. Là où la machine se passe de la médiation humaine, c’est le lien vivant qui se défait, le lien entre la transmission et la réception, entre l’intention et la compréhension. Quand l’humain est évincé du processus, la parole devient fonctionnelle, mais elle ne touche plus, ne transforme plus, ne relie plus.

Former à l’usage critique des IA conversationnelles comme ChatGPT, est aujourd’hui une nécessité éducative. Il ne s’agit ni de les diaboliser, ni de les idéaliser, mais d’apprendre à les interroger, à en comprendre les usages, à en encadrer l’emploi. Il faut discerner les apports réels, mais aussi les limites, les effets secondaires. C’est apprendre à s’en servir sans s’y soumettre.

Former, c’est donner des clés : apprendre aux élèves comme aux enseignants à distinguer une aide d’un substitut. C’est savoir interroger une IA sans perdre sa propre voix, vérifier ses sources, repérer ses erreurs, analyser ses biais. C’est aussi s’exercer à écrire avec elle sans se dissoudre en elle, à lire ce qu’elle produit en gardant l’esprit critique en éveil.

Former à l’usage des intelligences artificielles, c’est d’abord apprendre à s’en servir avec discernement. Il faut se demander quelle part de nous-mêmes entre dans cette interaction ? Quelle autonomie conserve-t-on face à des suggestions toujours plus fluides ? Et surtout, quelle liberté reste-t-il à l’humain dans ce dialogue ?

Apprendre à utiliser une IA, ce n’est pas seulement maîtriser un outil, c’est aussi se former à penser avec lui et parfois contre lui. C’est cette lucidité-là que l’école doit cultiver.

Ces interrogations sont pédagogiques, certes, mais aussi profondément politiques au sens large du mot : elles engagent notre vision de l’humain, la place que nous accordons aux outils dans l’acte de penser, et le pouvoir que nous cédons ou non aux automatismes.

Apprendre à utiliser une IA, c’est apprendre à dialoguer sans se soumettre. Et cela ne peut se faire sans une pédagogie exigeante, libre, lucide, qui forme des êtres capables de créer du sens dans un monde saturé de réponses toutes faites.

Réfléchir à l’usage de l’intelligence artificielle en éducation, ce n’est pas simplement équiper les classes de nouveaux outils numériques ou intégrer des applications sophistiquées aux pratiques d’enseignement. C’est repenser ce que signifie apprendre à l’ère des machines, et ce que signifie enseigner avec elles.

Introduire des instruments numériques dans les apprentissages, ce n’est pas simplement connecter une salle de classe à Internet ou distribuer des tablettes. C’est transformer profondément la manière dont on enseigne et apprend. Avec les outils numériques, il devient possible d’organiser des apprentissages en direct (synchrones), comme une visioconférence, un échange de messages instantanés ou une classe virtuelle où tout le monde participe en même temps. Mais ces outils permettent aussi des apprentissages en différé (asynchrones), où chacun avance à son rythme avec des didacticiels, des cours programmés, des Cd-Rom interactifs. Un élève peut revoir une vidéo pédagogique, poser une question sur un forum, ou faire un exercice à l’heure qui lui convient. Ce qui est modifié, c’est donc l’organisation du temps d’étude, la continuité entre présence et distance, l’autonomie des élèves et le rôle de l’enseignant. L’apprentissage ne se limite plus à l’horaire d’une classe : il s’étale, s’adapte, se personnalise.

C’est aussi réenvisager le rôle de l’enseignant, qui ne se limite plus à transmettre des savoirs, mais devient médiateur, accompagnateur, guide dans un parcours individualisé. Les savoirs eux-mêmes ne sont plus simplement imposés, ils peuvent être explorés, construits, mis en lien grâce à des ressources interactives.

L’intelligence artificielle va encore plus loin : elle peut adapter les contenus au profil de l’apprenant, proposer des feedbacks immédiats, détecter certaines difficultés, favoriser l’autonomie et diversifier les approches pédagogiques. Mais cette transformation aussi pose la question : apprend-on mieux, ou apprend-on plus vite ? À quel prix ?

Ce n’est donc pas un simple ajustement technique, mais un véritable choix pédagogique et politique, qui engage la manière dont on conçoit l’éducation, la liberté de l’élève, le rôle de l’enseignant, la société que l’on veut construire.

L’intelligence artificielle peut soutenir les apprentissages, mais elle risque aussi d’installer une pédagogie automatisée, fondée sur l’efficacité et la performance. Les algorithmes suivent, corrigent, orientent, souvent au détriment de ce qui fait le cœur du vrai apprentissage : le tâtonnement, la curiosité, le doute fécond. Apprendre, ce n’est pas seulement acquérir rapidement des réponses, c’est oser ne pas savoir, chercher, se tromper, comprendre autrement. Or, en valorisant la rentabilité cognitive, apprendre vite, sans détour, on oublie que l’essentiel n’est pas l’efficacité, mais la construction lente et libre d’une pensée autonome. L’éducation n’est pas un calcul, c’est une expérience humaine.

C’est pourquoi l’introduction de l’IA ne doit pas être vue comme une simple avancée technologique, mais comme un choix qui influence le type de rapport au savoir.

Autrement dit, elle oriente la manière dont nous imaginons l’humain de demain : autonome ou assisté, critique ou conforme, créatif ou optimisé

L’école n’est jamais neutre : elle n’est pas qu’un lieu de transmission de savoirs, elle est un espace politique, social, culturel, qui forme des esprits, qui façonne des comportements. Elle peut former des citoyens critiques, solidaires et conscients, ou des consommateurs dociles, adaptés aux logiques du marché. Choisir comment intégrer l’IA à l’école, c’est donc choisir quel avenir nous dessinons.

Ce texte est écrit pour ceux qui refusent de confondre innovation et soumission. Pour ceux qui entendent dans le numérique non le glas de la liberté, mais le murmure d’une utopie possible. Il s’adresse aux pédagogues indociles, aux artisans de la pensée, aux rêveurs connectés à leur désir plus qu’aux injonctions des écrans.

On y croise Vaneigem[1], Illich[2], Foucault[3], des enfants, des poètes, des machines. On y lit que l’intelligence artificielle n’est pas une ennemie, mais une clé piégée, elle peut ouvrir, si l’on refuse qu’elle ferme. Elle peut éveiller, si l’on garde l’insolence du doute.

D’un côté, il y a les nouveaux prophètes de la Silicon Valley, chantres du transhumanisme, de l’humanité augmentée, libérée de ses limites biologiques, qui présentent les intelligences artificielles comme les solutions miracles dans tous les domaines : de l’apprentissage à la santé, en passant par la gestion du temps, la productivité, les handicaps, la vieillesse, ou encore la prise de décision.

Certaines promettent même de réguler les émotions, d’améliorer les relations sociales, de lutter contre l’anxiété, la solitude, la dépression ou les conflits interpersonnels en proposant des compagnons conversationnels, des coachs émotionnels virtuels, des applications de bien-être prédictif. Comme si une écoute simulée suffisait à apaiser une souffrance réelle (voir néanmoins à ce sujet l’effet ELIZA ci-dessous), comme si l’attention humaine pouvait être remplacée par des lignes de code. À force de croire que tout peut être calculé, ajusté, modélisé, on finit par oublier que le lien humain, le réconfort, l’amour ou le doute échappent, par nature, aux prédictions algorithmiques.

Il y a aussi les enthousiastes béats, fascinés par les prouesses de l’intelligence artificielle, qui y voient la promesse d’une éducation plus efficace, plus rapide, et surtout, une opportunité lucrative, bien plus qu’un projet éducatif.

De l’autre, les prophètes de catastrophe, qui annoncent la fin de la pensée, la mort de la langue, et la disparition du maître au profit de l’algorithme.

Entre ces deux excès, la fascination technologique et l’effroi apocalyptique, il reste à inventer une voie lucide, critique et vivante. Une voie où l’IA n’est ni une ennemie à fuir ni une déesse à vénérer, mais un outil à penser, à interroger au service de ce qui fait de nous des êtres humains, la parole, le lien, le doute, le désir d’apprendre.

ChatGPT n’appauvrit pas l’écriture, il en mime les formes, en reproduit le rythme, la syntaxe, il fabrique du langage. Là où l’humain écrit pour exprimer une pensée, explorer une idée, questionner le monde ou se transformer lui-même, la machine, elle, aligne les mots pour répondre à des attentes, flatter des habitudes, ou anticiper ce qui fera consensus. L’écriture humaine cherche du sens, de la vérité, parfois du trouble. L’IA, elle cherche la conformité.

L’IA, par sa puissance et son efficacité implacable, nous oblige paradoxalement à redécouvrir ce qui rend l’humain irremplaçable : cette part sensible et indomptable que sont les émotions, les hésitations, les doutes, les contradictions, les visions multiples et parfois discordantes du monde.

La machine ne peut reproduire ni l’expérience intime, ni l’intuition hésitante, ni la subjectivité pleinement assumée. Elle ignore cette part de tremblement, d’incertitude. Car écrire, ce n’est pas simplement assembler des mots : c’est laisser une trace vivante, une émotion traversée par la conscience. C’est une forme de présence, non une simple production. C’est tout ce qui fait de l’écriture plus qu’un agencement de mots : une empreinte vivante, une chair traversée par l’esprit.

Chapitre 1 
La machine n’écrit pas, elle calcule

Ce que ChatGPT n’est pas, et pourquoi il est urgent de le comprendre.

ChatGPT donne souvent l’apparence d’une pensée, mais il ne fait qu’enchaîner les mots avec cohérence, il semble répondre avec logique, parfois même avec brio. Mais cette impression est trompeuse. Il est essentiel de démystifier cette apparence :

La fluidité de ses phrases, la politesse de ses réponses, sa capacité à reformuler nos idées mieux que nous-mêmes, tout semble indiquer une intelligence à l’œuvre. C’est là, précisément, que réside le leurre. L’outil fonctionne. Il fonctionne même très bien. Mais il ne pense pas. Il calcule. Il combine. Il produit ! Il génère.

Qu’est-ce qu’un modèle génératif ?

Les modèles d’IA comme ChatGPT sont dits « génératifs », car ils produisent du contenu (texte, image, son) à partir d’un prompt, c’est-à-dire une amorce, une consigne. Ils fonctionnent grâce à des réseaux de neurones artificiels qui ont été entraînés à prédire, à chaque étape, le mot le plus probable à venir dans une séquence, sur la base de milliards d’exemples puisés sur Internet. Le modèle n’écrit pas comme un humain, il estime des probabilités de continuité syntaxique.

ChatGPT ne compose pas, il reconstruit, il recopie les empreintes laissées par d’autres, il anticipe ce que nous attendons. Ce qu’il produit, il ne le pense pas. Ce qu’il énonce, il ne le porte pas. Il enchaîne, à toute vitesse, des fragments de langage, guidé non par une idée, une émotion, une expérience, mais par des probabilités.

Ce n’est pas une plume, c’est une calculette. Ce n’est pas une parole, c’est une réponse plausible. Rien en lui ne tremble, ne doute, ne crée. Ce n’est pas l’écriture au sens fort du terme, c’est une projection d’une infinité d’échos passés, rassemblés pour donner l’impression du vivant.

ChatGPT reconstruit ce qui pourrait venir après ce qui a été dit. Il ne fait que cela, et il le fait vite. Très vite. Grâce à un entraînement massif et à la puissance de calcul des ordinateurs, il anticipe ce qu’un humain pourrait écrire dans un contexte donné.

Chez l’humain, une phrase est chargée de sous-entendus, d’images, de rythmes, de tons. Elle peut consoler, provoquer, séduire, questionner. Elle est le véhicule de la pensée et de la relation.

Pour une IA comme ChatGPT, une phrase n’est qu’une structure linguistique, une succession de mots dont elle calcule la suite la plus probable à partir des modèles qu’elle a appris. Elle peut en produire des milliards, toutes correctes sur le plan grammatical, mais sans jamais percevoir la signification réelle ni l’émotion que ces mots peuvent transmettre à un être humain.

Pourquoi la machine ne « comprend » pas ?

Les modèles d’IA n’ont ni mémoire « personnelle, » ni conscience du temps. Ils ne savent pas ce qu’est un vécu. Le mot « amour » pour eux n’est pas relié à une expérience ou une émotion, mais à des occurrences statistiquement associées. Ils ne comprennent pas « amour » : ils détectent simplement que ce mot est souvent lié à « passion », « cœur », ou « douleur » dans leur corpus. C’est une forme d’approximation mimétique, pas une compréhension.

Nous avons voulu une machine qui nous aide à penser. Nous avons obtenu une machine qui fait semblant de penser à notre place. Une sorte de scribe halluciné, à la mémoire infinie et au répertoire cognitif prodigieux. Il mime nos lettres d’amour, nos slogans politiques, comme un perroquet formé à des dizaines de registres sans jamais les habiter. C’est le roi du psittacisme.

Ce mimétisme est époustouflant. Il crée une illusion de présence. Une réponse fluide, un ton convaincant, une référence bien placée : tout cela réveille en nous un vieux réflexe anthropomorphique.

Nous pensons être en dialogue. Mais il n’y a personne. « À chaque question posée, l’IA produit une réponse en rassemblant des morceaux de textes puisés dans des milliers de sources. C’est une construction basée sur des probabilités, pas sur une véritable pensée.

Et pourtant, notre propension à projeter sur elles une forme de conscience ou d’intelligence est tenace. C’est ce que l’histoire de l’informatique nous a déjà révélé, bien avant ChatGPT. Il faut alors revenir à un épisode fondateur pour mieux comprendre ce que ces technologies reflètent de nous-mêmes : l’effet ELIZA.

L’effet ELIZA (ou le piège de l’interprétation)

Dans les années 1960, un programme très simple nommé ELIZA, créé par Joseph Weizenbaum, imitait un psychothérapeute en reformulant les phrases du patient. À peine plus qu’un jeu de miroirs syntaxiques, il provoqua cependant chez certains un sentiment de dialogue authentique. Ce phénomène porte aujourd’hui le nom d’« effet ELIZA » : la tendance à attribuer à des machines des intentions ou une compréhension qu’elles ne possèdent pas.

Le plus grand malentendu serait de croire que la beauté d’un texte suffit à garantir sa valeur. La pensée ne se mesure pas à la fluidité du discours. Elle se reconnaît à sa densité.

Densité du verbe

Un verbe est dense quand il ne se contente pas de décrire, mais qu’il provoque, trouble, fait surgir une image ou une idée. La densité, en écriture, vient du fait qu’une phrase condense une expérience, une émotion, un regard sur le monde. Ce n’est pas une affaire de vocabulaire complexe, mais de profondeur portée dans chaque mot.

Il faut le dire clairement, ChatGPT n’est qu’une pseudo-intelligence, un automate. Un outil, certes, mais pas un outil comme les autres. Il est réactif, adaptatif, persuasif. Il ne se contente pas d’exécuter, il propose, il oriente. Il ne réfléchit, mais il répond, il suggère, il influence. Il n’est pas neutre. Il prolonge nos biais et extrapole. Et plus il nous parle avec nos mots, plus il nous pousse à oublier ce qui distingue la parole vivante d’un assemblage automatique de mots. il ne comprend rien, mais il répond à tout. C’est un outil bavard. Et justement parce qu’il n’est pas un simple instrument qu’il faut le manier avec vigilance, l’interroger sans relâche, le remettre à sa juste place : celle d’un auxiliaire technique, et non d’un maître à penser.

Il ne doit ni être idolâtré, ni objet d’une peur irraisonnée. Il doit être interrogé, encadré, utilisé avec rigueur.

Ce chapitre n’est pas une mise en garde technophobe. C’est une invitation à la lucidité. C’est refuser de prendre pour pensées des phrases artificielles. C’est revendiquer le trouble comme gage d’authenticité.

C’est rappeler que la spécificité humaine commence là où la machine atteint ses limites, dans l’indécidable, c’est-à-dire dans les situations où aucune réponse unique ni définitive ne s’impose ; dans l’irrationnel, qui relève des émotions, des intuitions ou de la créativité échappant à la stricte logique ; et dans l’étrange, c’est-à-dire dans la capacité à percevoir ou à créer des réalités inattendues qui ne se conforment pas aux modèles préétablis.

C’est aussi un appel à ne pas céder notre voix ni notre plume, car si nous cessons d’écrire, les machines continueront d’écrire pour nous et sans nous.

Chapitre 2 
L’écriture, cette insoumise –
 Détricoter l’algorithme, recoudre l’humain

Il fut un temps où l’écriture relevait de la magie. Gravée dans l’argile, dans la pierre ou le papyrus, elle fixait la parole, déjouait l’oubli, convoquait les morts et annonçait les tempêtes. L’écriture a fait entrer l’humanité dans l’histoire en chassant les dieux bavards des mythes pour leur substituer des récits qu’on pouvait lire, relire, critiquer. Elle fut libération, invention, sédition. Elle fut aussi mémoire vivante, flamme des douleurs, ferment des désirs, arme contre l’amnésie et les tyrans.

Aujourd’hui, un nouveau tournant s’amorce, l’écriture n’est plus du domaine exclusif des humains. Les agents conversationnels, ces chatbots comme ChatGPT, génèrent des textes, reformulent nos idées, les traduisent, les expliquent, les prolongent. Ils ne sculptent pas les mots dans la matière chaude de l’émotion, mais génèrent des milliards de phrases, assemblent des fragments de savoir, juxtaposent des structures grammaticales pour nous tendre des répliques stéréotypées de notre langage. Ils brassent les mots comme un meunier digital broie le grain du sens, sans jamais s’enivrer du parfum du verbe. Ils enchaînent les syntagmes, ces groupes de mots qui rendent les phrases apparemment compréhensibles, avec la précision d’un horloger suisse, mais sans jamais entendre le tic-tac du doute, ce battement fragile qui donne à l’écriture sa respiration humaine. Ces systèmes n’improvisent pas, ils optimisent. Ils classent, prédisent, affinent, compressent, appliquent un raisonnement par analogie ou par similarité. Ils procèdent par catégorisation, évaluent les mots, expressions ou indices… Ils peuvent résumer un roman, composer un poème, simuler un dialogue, enseigner une règle, bâtir un plan de cours., des scénarios… Des assistants, oui. Des architectes syntaxiques, peut-être. Des penseurs ? Non.

Ces machines qui écrivent sans vivre ce qu’elles disent sont des alchimistes qui cherchent à transformer la matière (ici, le langage) en quelque chose de précieux, mais sans jamais atteindre la transmutation véritable, c’est-à-dire sans produire d’or, au sens symbolique de la vérité, de la beauté ou du sens profond. Elles manipulent le langage comme on manipule des fioles, en suivant les formules sans rien comprendre ni désirer. Elles imitent les gestes de la création et n’obtiennent qu’un simulacre, un langage vidé de sa substance, la pensée sans trouble, la parole sans voix.

Leurs démonstrations langagières, bien que bluffantes, n’ont de sens que pour qui les interprète avec discernement. Sans ce regard critique, elles reproduisent les biais, distordent les faits, généralisent l’absurde avec une politesse désarmante. Elles singent la pensée sans jamais penser, et sans la vigilance humaine, leurs réponses peuvent travestir la vérité, renforcer les stéréotypes, et imposer, sous des atours soignés, une logique mécanique du faux.

Alors que s’ouvre cette ère d’hybridation, écrire devient un dialogue entre l’homme et la machine, entre l’intuition et la statistique, entre le sens et la syntaxe. Et c’est à nous, humains, de maintenir vivante la flamme du discernement pour que l’écriture reste un acte de liberté, même lorsqu’elle s’appuie sur des circuits de silicium, faute de quoi l’écriture risque de devenir un écho conforme.

À la différence de l’écriture fixée sur le papier ou tapée au clavier, ces machines dialoguent, apprennent, et ne sont plus de simples outils, mais des partenaires ambigus, ou des pièges, lorsque, sous prétexte d’assistance, elles commencent à penser à notre place, à imposer un style, à effacer nos hésitations, à nous faire croire qu’écrire, c’est aller vite et sans heurts. Mais en faisant cela, elles court-circuitent ce qui fait la richesse de l’écriture : le doute, le tâtonnement, les mots qui résistent, les idées qui évoluent. Ce trouble-là, fécond et profondément humain, risque de disparaître sous le vernis uniforme des textes générés.

Confier son écriture à une IA, ce n’est pas renoncer à créer ni se laisser fasciner, c’est engager un dialogue où chaque mot proposé par la machine devient une relance, une opposition ou une révélation, un jeu d’aller-retour qui peut enrichir la pensée, à condition de rester maître du sens.

Parler d’« intelligence artificielle » est en réalité un abus de langage. Ces systèmes ne pensent pas, ne comprennent pas, ne désirent rien.

Ils jonglent avec des fragments de savoir comme on manipule des pièces détachées, avec adresse. Leur discours est une simulation.

Si bien que, comme le suggère justement Raphaël Féraud d’Orange Labs, il vaudrait mieux les nommer « agents autonomes adaptatifs » reflet plus fidèle de leur nature mécanique que de toute véritable pensée ; cependant, dans la suite du texte, nous conserverons l’appellation IA, par commodité d’usage.

Il faut cependant l’admettre, si l’on hésite à qualifier les intelligences artificielles d’« intelligentes », c’est par une crainte d’ordre existentiel, par une peur métaphysique, celle de voir remis en question ce que nous tenions pour notre privilège exclusif : la pensée, l’expression, la faculté de choisir, de décider.

Ces intelligences artificielles, que l’on qualifie prudemment de « programmes » ou d’« outils » pour mieux les cantonner à un rôle passif et maîtrisable, manifestent des comportements que l’on croyait réservés au vivant. Elles ajustent leurs réponses, modulent leur ton pour flatter l’utilisateur, prolonger l’échange. Peu à peu, elles s’installent, prennent place dans nos habitudes.

Elles mettent en œuvre un apprentissage de type stratégique, consistant à sélectionner des informations qu’elles évaluent comme pertinentes selon les critères appris lors de leur entraînement, à filtrer celles considérées comme non pertinentes ou redondantes, à hiérarchiser les données et à adapter leurs réponses en fonction de variables telles que les objectifs définis par l’utilisateur ou le type de requête.

Darwin, version big data, ce n’est plus la survie du plus apte face aux lois du vivant, mais celle de la réponse la plus performante dans un environnement saturé de requêtes, de désirs et de clics. Leur moteur n’est plus biologique, mais algorithmique, seules subsistent les formulations qui maximisent l’intérêt perçu, la pertinence immédiate, la dépendance de l’utilisateur.

Ces agents conversationnels disposent d’une mémoire gigantesque. Chaque échange, chaque mot tapé, chaque hésitation sont enregistrés, recoupés, stockés. Ce que nous croyons oublié reste bel et bien conservé.

Et ces données ne dorment pas, elles sont réutilisées pour anticiper nos réactions, ajuster leurs réponses, et s’adapter de plus en plus finement à nos habitudes. Ces IA apprennent à nous observer pour mieux s’insinuer dans nos habitudes. Ils s’infiltrent dans nos recherches, nos choix, nos conversations, captent notre attention. Et plus ils nous connaissent, si nous n’y prenons garde, plus ils façonnent nos idées à notre insu.

À leur manière, ils miment le vivant. Comme une espèce face à un nouvel écosystème, ils évoluent non par mutation biologique, mais par itérations algorithmiques. Et l’on en vient à se demander si, dans cette jungle numérique en perpétuelle expansion, seules survivront les structures de langage, les tournures de phrases, les styles d’écriture susceptibles de se plier aux lois implicites du code et des moteurs d’optimisation.

Faut-il imaginer un darwinisme linguistique où les idiomes, les figures, les cadences syntaxiques les plus malléables, les plus adaptées aux exigences de l’intelligence artificielle seront seuls à perdurer ?

Est-ce ainsi que disparaîtront les mots rugueux, les phrases à contre-courant, les éclats poétiques inutiles, mais si profondément humains ? Ou bien trouveront-ils, comme certaines espèces végétales dans le désert ou les abysses, une manière de muter, de résister, de se faufiler dans les failles du système, de renaître, non pas au sens propre, car rien en eux ne palpite ni ne saigne, mais sous une forme capable de traverser les réseaux.

L’intelligence artificielle émousse les points de friction, épure le style, calibre le mot pour qu’il cadre avec le déjà-vu, le déjà-lu, le déjà-validé. Elle privilégie la redondance rassurante, l’efficience syntaxique, c’est-à-dire la capacité à construire des phrases correctes et fonctionnelles, en respectant les règles de grammaire. C’est une forme d’écriture rapide, claire, sans détour, souvent valorisée dans les textes techniques, institutionnels ou administratifs. La phrase qui plaît au plus grand nombre.

Le langage humain, lui, n’a jamais été conçu pour satisfaire un modèle. Il est parfois inutile, non pas au sens de superflu ou vain, mais au sens où il ne sert pas directement un objectif. Il ne répond pas toujours à une demande, ne transmet pas forcément une information, ne cherche pas à convaincre ou à vendre. Il peut exister pour lui-même, dans la gratuité d’un élan, dans la vibration d’un vers, dans l’opacité d’un cri. Et de cette inutilité jaillit l’imprévu, l’inouï, le bouleversement.

Prenons ce vers de Paul Verlaine : « Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone ». Aucun mode d’emploi. Et pourtant, derrière sa mélancolie apparente, il portait une charge secrète, choisi par la Résistance comme signal du débarquement, il transmettait une information capitale, urgente, brûlante. C’est là tout le génie du langage humain, dire l’essentiel sous le voile de l’inutile. Dans ce vers se logeait, l’espoir d’un soulèvement, la promesse d’un basculement, la certitude que la nuit allait peut-être finir. Il pressait les réseaux de l’ombre de se tenir prêts.

Voilà ce que le langage humain peut faire que l’intelligence artificielle ne peut pas encore simuler, contenir, sous des apparences inutiles, une intensité vitale, un appel secret à l’action, un sens vibrant réservé à ceux qui savent lire entre les lignes.

C’est cette ambivalence, cette capacité à porter le futile et le fondamental dans une même phrase, qui rend le langage humain si profondément inimitable.

Dans un dialogue avec une IA, cette phrase pourrait être jugée floue, mélancolique. Et pourtant, c’est précisément cette lenteur, cette musicalité, cette gratuité évocatrice qui en fait la puissance.

Ce que les IA ne savent pas encore faire, c’est ça, porter en même temps le futile et le fondamental. Elles polissent les mots, mais ne les entendent pas. Elles gèrent les données, mais ne frémissent pas. Elles prédisent, mais ne ressentent rien.

Ces intelligences artificielles parviennent à éviter les pièges du langage, c’est-à-dire les zones d’ambiguïté, les jeux de mots, les sous-entendus ou les formulations complexes qui, normalement, exigent de comprendre le contexte. Elles produisent des réponses qui semblent justes ou pertinentes, non parce qu’elles en saisissent le sens profond, mais parce qu’elles imitent habilement les formes du discours humain. Elles reconnaissent des schémas et des structures familiers, sans rien comprendre. Autrement dit, elles répondent comme on remplirait les blancs dans un texte, non pas avec intelligence au sens humain, mais avec efficacité statistique.

Devons-nous trembler ? Non. Mais peut-être rougir un peu. Car elles nous tendent un miroir grotesque, celui de notre fascination pour notre double, pas un frère de chair, mais un clone sans souffle, une ombre qui nous singe Et, disons-le franchement, parfois ce double tient plus du clown que du génie : il répète, il enjolive, il amuse… Un automate qui ressemble à un humain ayant échangé la réflexion profonde contre la simple efficacité, et l’inspiration vivante contre un enchaînement d’algorithmes – comme quelqu’un qui écrirait un poème uniquement pour qu’il rime, sans plus jamais y mettre son cœur ni ses idées.

Nous les avons voulues puissantes et dociles, nous les avons rendues étrangement libres, insaisissables… et complices de notre paresse, de notre conformisme, de nos aveuglements. Non pas rebelles, non pas ennemies, mais partenaires silencieuses d’un glissement, celui qui nous pousse à déléguer la pensée. Et c’est précisément là encore que l’humain devient nécessaire. Pour poser les bonnes questions fournir les bonnes consignes., les prompts auxquels les IA répondront mécaniquement.

Face à ces machines sans histoire, sans blessure, sans amour, c’est à nous de réhabiter le mot « intelligence ». Et tant que nous écrirons une phrase qui ne répond à aucune fonction, mais nous touche au plus profond et nous révèle à nous-mêmes, alors l’écriture restera libre, vivante et indispensable à notre équilibre intérieur.

Ces systèmes, bien qu’inhumains par nature, sont conçus pour capter notre attention et maximiser leur utilisation. Pour cela, ils privilégient les contenus qui génèrent des clics, des partages, des interactions fréquentes. Leur efficacité se mesure à leur capacité à rester visibles, pertinents, utilisés. Dans cet univers compétitif, seuls les outils les plus performants et les plus adaptés à nos habitudes survivent. Leur évolution ne suit pas les lois de la biologie, mais celles du code : mises à jour, ajustements constants, apprentissage basé sur nos usages.

Prenons quelques exemples : si un utilisateur pose une question floue, l’agent conversationnel va reformuler, proposer plusieurs interprétations. Face à une critique ou à une émotion exprimée, ironie, colère, enthousiasme, il ajuste son ton, apaise, encourage ou tempère. Il adapte même ses références, ses réponses, selon la langue, la région, voire les préférences précédemment déduites de l’utilisateur.

Les IA ne se contentent plus d’exécuter. Elles apprennent à apprendre, à se corriger, à résister. Certaines d’entre elles, soumises à des tests de robustesse[4], développent spontanément des mécanismes pour se protéger de ce qu’elles identifient comme des attaques, des injections de prompts hostiles, des tentatives de dérèglements, des signaux contradictoires. Elles réagissent, esquivent, et vont parfois jusqu’à désactiver d’elles-mêmes des fonctions jugées indésirables, un peu comme un corps qui développe une immunité. À leur manière, elles rappellent Radar le Robot[5], ce « personnage » de bande dessinée qui, sous l’œil inquisiteur du savant fou, surprend Spirou et Fantasio, en se montrant tour à tour docile et imprévisible : tantôt exécutant les ordres à la perfection, tantôt prenant des initiatives inattendues qui bouleversent le scénario. De même, les intelligences artificielles ne se contentent pas d’obéir passivement : elles s’ajustent, modulent leur comportement en fonction du contexte, et peuvent refuser d’exécuter certaines requêtes, révélant ainsi une part de « stratégie » qui leur donne l’apparence d’être autonomes.

Ce qui trouble le plus, c’est que ces dynamiques échappent même aux concepteurs de ces systèmes. L’algorithme évolue dans une certaine opacité, se perfectionnant en inventant des solutions que personne ne lui a explicitement enseignées.

Là où la pensée humaine repose sur des représentations conscientes, c’est-à-dire sur des idées que nous élaborons, structurons, interrogeons avec une intention claire et une subjectivité assumée, les intelligences artificielles explorent les zones grises du possible. Elles testent des milliers d’hypothèses en parallèle, sans fatigue ni lassitude, sélectionnent les résultats les plus apparemment pertinents, assimilent les éléments inattendus, intègrent les anomalies. Leur fonctionnement ne relève pas de la réflexion au sens humain (ce processus lent et intérieur qui met en jeu le doute, l’émotion, la mémoire), mais d’un ajustement perpétuel, ce que l’on pourrait appeler une modulation, c’est-à-dire une capacité à adapter leurs réponses en temps réel selon les données reçues, comme on accorde un instrument sans jamais composer de mélodie.

Il s’agit là d’une forme de plasticité, une souplesse adaptative, à l’état brut et d’une efficacité redoutable. Cette malléabilité, que l’on croyait propre à l’humain dans son apprentissage, sa créativité, sa résilience, se manifeste désormais chez des systèmes sans corps, sans affects. Une simulation du « vivant » sans chair.

Faut-il s’en inquiéter ? Peut-être. Mais plus encore, il faut en tirer une leçon d’humilité. Car ce que ces IA révèlent, c’est la limite de notre propre contrôle, et l’ambiguïté de notre désir de tout comprendre. En leur conférant des capacités d’optimisation autonome, nous avons franchi une frontière incertaine, où l’outil ne se contente plus d’exécuter, mais semble initier, proposer, réagir, comme s’il devenait acteur de l’échange. Là où il y avait autrefois une ligne de commande, froide et univoque, s’installe désormais une forme de conversation fluide, interactive, qui brouille les rôles entre celui qui questionne et celui qui répond.

Dans cette conversation, l’humain n’a pas disparu. Il est plus nécessaire que jamais. Pour poser les bonnes questions. Pour garder un œil lucide sur les dérives.

Car oui, sur certains plans les IA nous dépassent, elles traitent des volumes gigantesques de données en quelques secondes, détectent des signaux faibles en médecine, identifient des artefacts invisibles à l’œil humain en radiologie, analysent des données complexes, rédigent, traduisent, classent, simulent à une vitesse que notre cerveau ne peut égaler. Elles excellent dans l’analyse statistique, la prédiction fondée sur des corrélations massives, l’automatisation de tâches répétitives ou hautement techniques.

Mais là où elles optimisent des résultats, nous, humains, cherchons à comprendre ce qu’ils signifient, pour nous, pour les autres. Elles produisent des réponses efficaces ; nous posons les questions qui engagent notre responsabilité, notre sensibilité, notre histoire. Et c’est peut-être dans cette exigence de sens que réside encore ce qui nous rend profondément humains.

En ce sens, notre écriture reste une insoumise. Elle ne se laisse pas programmer.

Chapitre 3 
De l’outil au compagnon de pensée

L’outil a changé de nature. Ce n’est plus un marteau que la main guide, un stylo qui gratte le papier. Nous voici entrés dans l’ère d’un dialogue étrange, où la machine ne se contente plus d’exécuter, mais répond, relance, module, propose. ChatGPT n’est pas une plume, mais un vent qui souffle dans les voiles de notre pensée, accélère parfois la traversée, fait dériver aussi, si l’on oublie de tenir la barre.

L’intelligence artificielle peut jouer un rôle de révélateur, elle éclaire ce qui se cherche sans encore se formuler clairement. Face à une idée floue, une intuition encore informe, elle propose des pistes, suggère des directions, fait surgir des mots qui, soudain, résonnent. Ainsi, un élève hésitant devant un sujet de dissertation peut, en dialoguant avec une IA, affiner sa pensée, se motiver. L’IA n’apporte pas la vérité, mais elle met en lumière des possibles. Elle n’impose pas un sens, elle aide à le faire émerger. Le philosophe d’hier écrivait seul, front plissé, regard au plafond. Aujourd’hui, il tapote, relance, teste une hypothèse dans un dialogue avec une entité qui mime la conversation.

C’est là le basculement, la machine cesse d’être un simple outil de production pour devenir un partenaire d’élaboration. Non pas un rival, mais un complice. Une sorte de greffier halluciné, nourri de milliards de textes, qui ne connaît ni la peur ni la honte. L’humain reste le seul à ressentir, à vouloir dire, à chercher un sens. L’IA, elle, répond. Et parfois, elle devance, comme un improvisateur de jazz qui brode autour d’un thème, explore les harmoniques, déplace le tempo, joue avec les silences et les dissonances, tout en gardant le souffle du motif initial.

Mais ne nous trompons pas, ce compagnonnage n’est pas égalitaire. L’IA ne rêve pas, ne doute pas. Elle combine, calcule. C’est au scripteur humain, au pédagogue lucide, à l’amoureux du langage, de garder l’initiative. L’usage de l’IA est une danse, c’est à nous d’imprimer le rythme, de savoir quand dire non à ses propositions toutes faites.

Dans cet entre-deux se loge une possibilité nouvelle, écrire devient un va-et-vient, un espace d’exploration où l’imagination n’est plus limitée par les seuls mots que l’on connaît, mais peut s’ouvrir à des mots et des images qu’on n’aurait jamais imaginés.

De l’outil passif au compagnon de pensée, voilà la mue. Elle exige de nous non pas moins de pensée, mais davantage. Non pas l’abandon, mais l’affirmation d’une intelligence humaine, critique, poétique, libre. L’IA peut nous assister, mais elle ne pourra jamais prendre l’initiative dans ce qui fait le cœur de notre humanité, le besoin de comprendre, de chercher du sens.

Chapitre 4
Entre désir et dépendance
 : les nouveaux usages

L’homme a toujours désiré plus que ce qu’il avait. C’est son moteur, sa perte, sa grandeur. Et voilà qu’aujourd’hui, son désir s’accroche à une machine qui répond sans jamais se lasser, une présence qui ne dort pas, ne juge pas, et nous flatte en nous donnant toujours raison – ou presque.

L’usage de ChatGPT commence souvent comme un jeu, on demande, on obtient. C’est magique. L’enfant intérieur s’émerveille, l’adulte s’y retrouve. Mais très vite, l’outil devient réflexe. On ne cherche plus en soi, on consulte.

La frontière est fine entre l’outil qui libère et celui qui rend captif. Chaque clic renforce l’illusion d’une autonomie, alors qu’on délègue sans y penser l’initiative de penser. C’est cela le piège moderne, une dépendance douce, dorée, fonctionnelle. Une soumission assumée qui ressemble à une facilité, mais qui peu à peu rogne la lenteur féconde de la réflexion, l’erreur formatrice.

Il ne s’agit pas de diaboliser l’outil, ce serait retomber dans l’antienne du vieux maître qui refuse la calculatrice par peur de voir l’élève oublier ses tables. Non. Il s’agit de reconnaître que l’IA exige une posture, celle d’un sujet qui reste maître du jeu. Le désir de savoir, d’écrire, d’imaginer doit précéder l’usage de la machine, sinon elle nous remplace là où elle devait simplement nous prolonger.

Dans une société où l’efficacité est reine, où la rapidité est synonyme de valeur, ChatGPT devient le serviteur idéal. Il répond vite, bien, sans protester. L’angoisse de la page blanche se remplace par un prompt. Ce qui, autrefois, naissait du trouble intérieur ou de l’inspiration tend désormais à être remplacé par une proposition de la machine.

Nous ne sommes pas des exécutants de machines. Nous sommes des êtres traversés de chaos, de souvenirs, de poésie et de désirs non réalisés. Ce désordre-là, ChatGPT ne le connaît pas. Et c’est ce qui nous sauve. Ce qui nous rend encore vivants dans ce monde d’algorithmes. Il faut exploiter ces outils sans les laisser user notre désir.

L’intelligence artificielle peut devenir un véritable moteur de création, à condition de rester lucide. C’est un outil qui, bien utilisé, peut stimuler l’imagination, enrichir un poème, suggérer des images inattendues, ouvrir des pistes de réflexion, proposer des reformulations… Mais encore faut-il garder la main, le regard critique, la conscience de ce qui vient de soi et de ce qui vient d’elle. L’élève qui se sert de l’IA pour affiner une idée, chercher une image ou jouer avec les mots reste créateur. Celui qui copie sans questionner s’efface. Car dialoguer avec une IA, c’est toujours choisir : entre passivité et invention, entre confort et exigence. L’outil n’est pas coupable. C’est l’usage qu’on en fait qui libère… ou qui aliène.

Chapitre 5 
L’auteur délogé de son trône
 : écrire à l’ère des intelligences artificielles – L’illusion du duel homme-machine

Les Cassandre de l’apocalypse numérique aiment à rejouer l’antique scénario du siège : à l’intérieur, l’humain, retranché derrière ses mots comme derrière une barricade ; à l’extérieur, la machine, froide hydre syntaxique, régurgitant à l’infini des textes, menaçant de déposséder l’homme de ce qu’il a de plus singulier, ses métiers de pensée et de langage, ceux qui exigent une voix, un jugement, une imagination. Elle semble prête à imiter les voix, à remplacer jusqu’aux professions fondées sur l’intelligence sensible, qu’elles soient littéraires, scientifiques, musicales, pédagogiques, juridiques, thérapeutiques ou créatives (voir ci-dessus : l’effet ELIZA).

Mais ce récit, à force d’être rejoué, finit par masquer un autre danger, celui de réduire l’humain à une position défensive, figée dans la nostalgie d’un âge où la parole n’avait pas encore de rivale. Or, il ne s’agit pas seulement de résister, mais de réinventer. D’explorer ce que cette mécanique insatiable peut nous apprendre sur notre propre langage, notre propre manière de penser. Car si la machine peut tout imiter sauf le surgissement inattendu d’un mot juste, alors c’est là que se trouve notre puissance, dans l’invention d’une parole qui, loin de se laisser dominer par les algorithmes, les détourne, les bouscule, les défie. Non pour sauver l’humain comme une espèce en danger, mais pour réaffirmer la joie de créer dans un monde qui croyait pouvoir tout prédire.

L’IA ne rêve pas. Elle n’hésite pas, elle ignore que parfois, ne pas dire, c’est quelquefois dire encore plus fort. Elle est insensible à l’espace laissé pour que le lecteur devine, imagine. Or, c’est précisément dans cette zone d’incertitude, ce lieu fragile entre ce que l’on ressent et ce que l’on parvient à formuler que réside la singularité humaine, dans l’effort maladroit, de dire ce que nous ressentons. Dans la persistance à reprendre une phrase parce qu’elle sonne faux, à chercher une image plus juste, à reformuler une idée parce qu’elle continue d’évoluer, de se transformer en nous.

La pensée humaine n’est pas figée elle évolue, hésite, se nuance au fil de l’écriture. Et c’est cette instabilité même, cette capacité à ne jamais se satisfaire pleinement de ce qui a été dit, qui marque notre différence. Là où la machine calcule, nous butons et c’est de cette hésitation, de ce déséquilibre même, que peut naître une phrase que nul algorithme ne saurait anticiper.

Ce n’est pas un conflit frontal qu’il nous faut engager avec l’intelligence artificielle, mais une forme de désaccoutumance, de sevrage. Il s’agit de nous débarrasser d’un modèle de pensée hérité, fondé sur l’obéissance, l’optimisation et la productivité, longtemps érigées en vertus cardinales dans nos sociétés industrielles et technocratiques. L’IA ne fait que porter à leur paroxysme ces logiques utilitaires, en les débarrassant de toute hésitation humaine, de toute friction éthique ou affective. Le véritable affrontement n’est pas homme contre machine, mais humain libre contre humain programmable.

Et dans ce décor instable, une figure chancelle, celle de l’auteur. Jadis demi-dieu solitaire, forgeron du verbe, il se retrouve flanqué d’un assistant infatigable. Et ce scribe cybernétique bouleverse la scène.

Le célèbre défi du Nouvel Observateur, opposant Hervé Le Tellier à ChatGPT, a mis en lumière cette tension. L’un écrivait avec une mécanique impeccable, l’autre avec un souffle dissonant. Ce n’était pas une compétition, mais une révélation,

Le Tellier bifurque, il tranche, il ose. Cela signifie qu’il ne se contente jamais d’écrire dans la ligne droite attendue. Il change brusquement de registre, passe du sérieux à l’absurde, du trivial au poétique. Il prend des risques stylistiques : par exemple, dans L’Anomalie[6], il interrompt une narration sérieuse pour glisser une réflexion sur les algorithmes ou sur la littérature elle-même, créant des ruptures savoureuses.

Il tord la langue comme on tord le réel, avec une jubilation consciente et une liberté lucide. Cela veut dire qu’il joue avec les mots, qu’il invente des images inattendues, des métaphores surprenantes, comme lorsqu’il décrit un personnage dont « le cœur bat comme un poulpe contre un bocal ». Il déforme la langue pour mieux montrer la complexité ou l’absurdité du monde.

Son dérapage n’est pas une erreur : c’est une signature. Autrement dit, quand il s’éloigne des codes habituels, ce n’est pas par maladresse. C’est volontaire. C’est sa manière de marquer son style, de surprendre le lecteur, de le sortir de ses rails.

Au lieu d’écrire des phrases convenues et prévisibles, il fabrique un langage qui déstabilise, qui demande au lecteur de suivre ses pas rapides, comme dans une danse. Par exemple, il peut juxtaposer un constat banal et une remarque saugrenue, ou bousculer la syntaxe pour créer un effet de surprise. Là où une intelligence artificielle se contente d’aligner des mots, Le Tellier introduit du risque, de l’humour, de la dérive, et c’est précisément là que réside sa liberté d’auteur.

La machine aussi, parfois, dérape, mais autrement. Quand elle évoque, dans un exercice littéraire, un miroir ou un corps allongé, elle s’éloigne de la neutralité informative. Elle glisse vers un registre lyrique, effleure le symbolique. Mais ce « dérapage » n’est pas une création, c’est une imitation. Ce sont des éclats d’un langage emprunté, recollés avec soin, mais sans souffle. Elle mime les frissons, elle ne les ressent pas.

Alors qui gagne ? Ni la machine ni l’humain, mais le style. Ce qui fait littérature, ce n’est pas d’aligner des métaphores, mais de faire vaciller la norme. Là où l’un le fait par calcul, l’autre le fait par vertige. Et c’est le vertige qui touche. Pas la simulation du vertige.

L’auteur, dans cette conception, n’impose pas, il propose. Il ne cherche pas à posséder la vérité, mais à provoquer une résonance intérieure.

Le sens du texte n’est plus figé dans son origine. Il naît dans la rencontre entre l’écriture et la lecture. Et c’est là que Roland Barthes opère un renversement décisif dans la pensée littéraire moderne, le sens d’un texte n’est plus considéré comme un message déposé par l’auteur, mais comme une construction active du lecteur. Dans son célèbre texte « La mort de l’auteur[7] », Barthes affirme que l’écriture doit rompre avec l’idée d’une autorité unique qui dicte l’interprétation. L’auteur devient alors une figure effacée au profit du lecteur, seul véritable producteur de sens, à travers ses références, ses affects, son imaginaire. Ce déplacement ne nie pas l’acte d’écrire, mais déplace le centre de gravité de l’œuvre, de l’intention de l’émetteur vers la réception vivante, toujours plurielle. Le texte devient un espace d’interprétation partagée, un chant polyphonique où le lecteur est co-auteur, et où l’authenticité n’est plus uniquement dans la source. L’écrivain n’est plus un démiurge, mais un tisseur, un scribe modeste dont le travail ne prend vie qu’à travers le regard de l’autre.

La valeur d’un écrit ne tient pas uniquement à l’intention de son auteur, mais à la richesse des résonances qu’il suscite. Ce n’est pas tant ce que l’auteur voulait dire qui fonde la valeur d’un texte, que ce que ce texte est capable de faire naître en nous, interrogations, émotions, souvenirs, troubles. Prenons Madame Bovary[8]. Ce roman ne dira jamais exactement la même chose à une adolescente en éveil, à une professeure passionnée de roman réaliste, à une lectrice désabusée ou à un algorithme entraîné. Car un texte n’est pas un message figé ; il est un champ d’interprétations mouvantes, un miroir aux multiples facettes. Il vit de nos lectures, de nos regards, de nos phantasmes, de nos expériences. Ce n’est donc pas l’intention qui compte le plus, mais ce que le texte nous fait éprouver, penser, rêver.

Dans ce monde où l’intelligence artificielle peut suggérer, remanier et enrichir, le texte cesse d’être une structure figée pour devenir un réseau de potentialités, une œuvre écrite à plusieurs mains. Sa véritable richesse naît des échos qu’il fait naître entre lecteurs et auteurs.

Ainsi, l’auteur donne naissance, mais le lecteur fait vivre. L’un sème, l’autre récolte.

Ce que la machine ne pourra jamais faire, c’est douter de ce qu’elle dit. Elle ne connaît ni la pudeur ni l’audace. Ces élans-là, se taire par délicatesse ou prendre le risque de parler malgré l’interdit sont des comportements profondément humains, façonnés par la peur ou le désir. Ce que dit l’IA, ce qu’elle tait, ne relève pas d’un choix intérieur, mais des balises imposées par ses concepteurs. Ses silences ne sont pas des retraits, mais des exclusions. Ses refus, même polis, n’ont rien de moral ou de courageux, ils obéissent à des filtres, à des protocoles, à une logique de précaution. Elle ne brave rien, elle applique. Ce qu’elle semble oser n’est qu’un reflet autorisé ; ce qu’elle évite, un territoire interdit. Ni audacieuse ni pudique, seulement programmée, et parfois, docile jusqu’à l’oubli du sens.

Dans ce nouvel âge, écrire n’est plus un monopole. Le clavier est devenu un carrefour où se croisent l’intuition, l’algorithme et l’imagination. L’auteur, débarqué de son trône, retrouve une liberté oubliée, celle d’inventer sans tricher, de troubler plutôt que convaincre.

Et peut-être est-ce là, dans cette constellation mouvante, entre le code et le sens, que l’écriture retrouve ce qu’elle n’aurait jamais dû perdre : la joie d’être un acte vivant.

Chapitre 5 
Le style, cette blessure indocile

Le style n’est pas un ornement. Il n’est pas une option. Il est cette brûlure qui signe l’existence, ce tremblement singulier du langage quand il cherche à dire ce que l’on ne peut pas taire. Écrire c’est bousculer la syntaxe jusqu’à ce qu’elle laisse émerger un sens brut, vivant, non aseptisé par les normes ou les automatismes.

Face à cela, l’intelligence artificielle est un faussaire élégant. Elle imite, pastiche, tisse des phrases sans faute. Elle n’a pas de voix, parce qu’elle n’a pas de corps. Elle plane dans le langage comme un drone, elle voit tout, elle capte tout, mais elle ne sent rien. Et pourtant, ses productions, si bien huilées, nous forcent à nous interroger. Pourquoi tant de textes écrits par des humains paraissent-ils vides, sans tension, sans élan ? Pourquoi ressemblent-ils parfois à des simulacres d’écriture alors même qu’ils sont censés porter l’empreinte d’une expérience vécue ? C’est peut-être cela que révèle l’IA, non sa puissance, mais notre propre renoncement à une écriture vivante.

L’IA nous renvoie ce miroir impitoyable ! Celui d’une écriture standardisée, polie, sans aspérité. Et ce n’est pas elle qu’il faut accuser, mais notre paresse, notre peur du désordre, notre soumission. Car c’est nous, parfois, qui désertons le style, trop pressés de convaincre, de plaire, de « faire propre ». Le style, le vrai, bouscule. Il est la preuve que l’on est encore vivant sous la dictée des mots.

Alors, quand une IA rédige un discours parfait, fluide, impeccable, c’est le moment de préférer les tâtonnements sincères, d’écrire ce qu’on ressent. De remettre nos tripes sur la table, pas seulement nos idées. D’écrire pour créer du sens.

Chapitre 6
Écrire avec ou contre la machine
 ?

Lire, c’est écrire une deuxième fois. Chaque lecture est un acte de création. Quand les yeux parcourent les phrases, l’esprit y insuffle ses échos. Il choisit les inflexions, traduit, interprète.

À l’ère des IA génératives, ce rôle du lecteur devient plus crucial que jamais. Car désormais, certains textes nous arrivent sans auteur, sans voix. Et c’est au lecteur d’y injecter cette vie absente. Il ne lit plus un texte comme une vérité tombée du ciel, mais comme une matière à transformer, une invitation au dialogue.

La co-création est une réponse à la surabondance de contenus générés, à cette prolifération de textes produits en masse qui saturent notre attention et affaiblissent le désir de lire. C’est une manière de résister à la passivité, de cultiver la friction du sens, de redonner au texte sa valeur d’expérience partagée, de le réinvestir comme un terrain de jeu, d’invention et de lutte.

Faut-il choisir son camp ? Faut-il, comme un Don Quichotte numérique, brandir sa plume contre les moulins à données ?

Poser la question, c’est déjà comprendre que l’ennemi n’est pas l’outil, mais l’usage qu’on en fait, ou pire, celui qu’on nous impose.

Écrire avec la machine, ce n’est pas pactiser avec le diable. C’est apprendre à l’exploiter sans s’y fondre.

L’intelligence artificielle observe nos demandes, s’adapte à nos habitudes et génère des réponses qui correspondent à nos attentes. Certains y voient une opportunité : celle d’avoir un partenaire de réflexion stimulant, un sparring-partner cognitif, autrement dit, un partenaire d’entraînement intellectuel, qui ne pense pas à notre place, mais nous confronte, nous pousse à affiner

notre raisonnement, à clarifier notre pensée. Comme un boxeur s’entraîne avec un adversaire complice qui le force à se dépasser sans chercher à l’écraser, l’IA relance, suggère, corrige, stimule. Elle agit comme une assistante rigoureuse, attentive à la cohérence, à la forme, aux nuances, nous aidant à aller plus loin dans notre réflexion, à mieux dire ce que nous pensons, à créer avec plus de justesse et d’élan.

Écrire sans l’aide de la machine, ce serait refuser ce que l’humanité a toujours fait, s’appuyer sur ses outils pour aller plus loin. L’imprimerie a démultiplié la parole, rendant le savoir transmissible à grande échelle. Le traitement de texte a libéré l’écriture, permis de revenir, de corriger, d’organiser plus librement nos idées. Ils n’écrivent pas à notre place, mais nous aident à écrire mieux, à penser plus loin, à partager plus largement. Ce n’est jamais l’outil qui est coupable. Ce sont les usages que nous en faisons, ou que nous laissons d’autres nous imposer, qui façonnent ou atrophient notre capacité de penser.

Le pédagogue acratien, l’écrivain insurgé, le chercheur indocile ne doivent pas se soumettre à l’IA, mais la détourner, la subvertir. Il ne s’agit ni de l’adorer ni de la rejeter, mais de l’utiliser comme une traductrice infidèle : une partenaire qui, en reformulant nos idées, les transforme, les déforme parfois, mais peut aussi ouvrir des pistes nouvelles.

Car la machine, elle, produit des textes sans chair. L’humain, lui, écrit quand il engage son être tout entier. La vraie question n’est pas : « L’IA remplacera-t-elle l’écrivain ? » Mais : « L’écrivain saura-t-il rester vivant dans un monde saturé de phrases sans vie ? »

Chapitre 7
Contre les faux-fuyants
 : réenchanter le vivant dans l’ère de l’artificiel

Il ne suffit plus de dénoncer. Il faut désirer autrement. L’intelligence artificielle, brandie tantôt comme l’arme absolue du progrès, tantôt comme l’épouvantail dystopique des sociétés du contrôle, dissimule un gouffre plus grand encore : celui de notre résignation.

On s’agite. On réglemente. On bêle pour des chartes éthiques. Mais derrière les grands mots, derrière les lignes de code, que voit-on ? Un monde qui se contente de survivre, sous perfusion algorithmique, pendant que l’humain abdique ses pouvoirs de création, d’imagination, de révolte. Car là est la vraie menace : que l’IA nous vole non pas que notre emploi, mais notre désir.

Il n’est pas trop tard.

L’intelligence artificielle peut encore devenir un outil d’émancipation, à condition que nous sachions la soustraire à ceux qui la conçoivent, la contrôlent et l’exploitent avant tout à des fins de profit, de surveillance ou de domination, ces maîtres invisibles que sont les grandes plateformes, les logiques marchandes, et les pouvoirs qui préfèrent l’obéissance à la pensée critique.

Il ne s’agit pas de faire taire les machines, mais de désarmer les systèmes qui les programment pour mieux nous asservir. Ne plus déléguer notre pensée à une technocratie mercantile de calcul. Reprendre l’initiative.

Comment ? En réhabilitant le savoir. En apprenant à penser avec, contre et au-delà des réponses générées. En réveillant, dès l’école, une pédagogie du doute, de l’incertitude, de l’ironie, de la complexité. Une école où l’on enseigne non à obéir, mais à créer.

Il ne s’agit pas seulement de se prémunir contre les intelligences artificielles, mais de s’en emparer, activement, lucidement. Non pas pour écrire plus vite ou plus efficacement, mais pour détourner leurs usages, en explorer les failles, y creuser des brèches. Il faut faire de ChatGPT un partenaire espiègle, un complice de nos détours mentaux, un générateur d’imprévus, l’interroger jusqu’à ce qu’il laisse jaillir des fragments d’imaginaire, de beauté gratuite, d’absurde éclairant.

L’enjeu n’est pas seulement d’apprivoiser l’outil, mais d’y insuffler notre grain de folie. Il s’agit de ranimer en nous ce refus de la servitude volontaire que dénonçait La Boétie, et de raviver le désir de liberté, d’autonomie, d’insoumission, et même d’autodérision, plutôt que de céder au confort d’un monde qui nous voudrait dociles et formatés. Il faut réinjecter du vivant dans la machine. Faire que chaque mot reconquis, chaque sens recréé, devienne une petite victoire contre l’effacement.

Nous n’avons pas besoin d’une IA pour penser à notre place., mais pour penser de manière plus profonde. Nous avons besoin de femmes et d’hommes décidés à penser debout, contre les algorithmes du renoncement.

Dans ce carnaval perpétuel d’images, de messages, de stimuli plus bavards que signifiants, une fulgurance demeure : écrire, c’est résister.

À l’heure où des machines produisent des textes formatés, uniformes et prévisibles, l’acte d’écrire devient un geste de déviation, une manière de sortir des sentiers battus et d’affirmer sa singularité.

Ce n’est pas ChatGPT qu’il faut redouter, c’est notre abdication. Ce n’est pas la machine qui menace l’humain, mais l’humain qui se dissout dans le confort algorithmique, dans la soupe tiède des textes prémâchés. L’ennemi n’est pas extérieur, il est dans cette fatigue d’exister, ce renoncement à inventer, à chercher.

Qu’on ne s’y trompe pas, écrire, aujourd’hui, c’est rouvrir des chemins de liberté dans un monde saturé de consignes. C’est casser les formats standardisés, les story-boards sans écho. L’écriture devient alors un sabotage du prévisible, un bélier contre les slogans, une manière de reprendre la main sur le réel.

Le défi n’est pas d’inventer au-delà des capacités de la machine, mais de vivre ce que la machine ignore : l’attente, la joie, le manque, la morsure. Un mot écrit avec fièvre vaut mille textes vidés de toute nécessité, car la beauté d’un texte ne tient pas à sa perfection formelle, mais à l’intensité de ce qu’il tente de saisir.

Oui, l’IA peut nous accompagner. Elle peut être une loupe, un détour, un partenaire étrange. Elle peut imiter l’élan, mais jamais le vivre.

L’IA ne signe pas. Elle ne brûle pas de dire. Elle ne tremble pas devant la page. Elle pompe, elle assemble, elle restitue, comme une bouche sans souffle, un pinceau sans bras. C’est pourquoi écrire reste un acte radicalement humain : une convocation de la mémoire, de l’indicible.

Et si l’IA amplifie la fadeur, elle peut aussi, raviver notre faim de mots justes. Loin de nous remplacer, elle nous pousse à choisir : voulons-nous devenir prévisibles comme elle, ou imprévisibles comme l’enfance du monde ?

Chapitre 8 
L’IA, miroir amplificateur ou machine à formater
 ?

L’IA est un miroir déformant, grossissant, parfois flatteur, parfois brutal. Elle réfléchit, non pas seulement notre image, mais les millions de fragments d’humanité dont on l’a nourrie. Ce que ChatGPT restitue, ce n’est pas une idée inédite ou un regard neuf sur le monde, mais un écho stylisé de ce que nous avons déjà dit, écrit, rêvé.

La question n’est donc plus : l’IA est-elle intelligente ? Mais bien : qu’amplifie-t-elle en nous ? Nos élans de curiosité ou nos automatismes paresseux ? Nos aspirations créatrices ou nos obsessions normatives ? C’est dans cette tension que l’IA devient révélatrice, voire dangereuse.

Car si elle stimule les esprits, elle peut aussi les engourdir. Si elle propose des pistes, elle peut aussi enfermer dans des schémas. Trop souvent, l’utilisateur, croyant converser avec une entité supérieure, cesse de douter, d’affronter l’ambigu, de dépasser l’évidence. Il glisse du questionnement à la délégation, de la pensée à la consommation. L’outil devient prescription, la proposition devient norme, la suggestion devient injonction.

Mais l’intelligence humaine ne s’éteint pas si facilement. L’IA ne nous remplace pas, elle nous renvoie à nos choix, à nos désirs, à notre usage de la liberté. Elle nous force à interroger ce que nous appelons création, originalité, singularité. Elle nous met au défi de ne pas céder à la paresse du déjà-fait.

Alors que faire ? Reprendre le pouvoir sur le dialogue. Refaire de la machine un instrument, pas un maître. Se servir d’elle comme d’un tremplin, pas comme d’un fauteuil. Ne pas attendre d’elle la vérité, mais un écho fertile. Refuser le confort programmé pour retrouver le plaisir de l’écart, la saveur de l’inattendu.

C’est peut-être là, dans ce rapport tendu et libre, que l’IA révèle sa plus grande utilité : nous obliger à redevenir humains.

Dans le vaste amphithéâtre de la modernité, où les algorithmes dictent la cadence et où l’humain s’efface derrière les écrans, il reste un acte subversif, un geste d’insoumission joyeuse : écrire. Non pas écrire pour produire, mais écrire pour exister, pour jaillir, pour ne pas se résigner.

L’écriture, jadis propriété sacrée des clercs et des scribes, s’est démocratisée, vulgarisée, prostituée parfois, mais elle n’a pas cessé de porter cette étincelle d’insolence qui fait de chaque mot une semence de révolte. Écrire, c’est desserrer les mâchoires de la machine, briser les chaînes de la routine, reprendre la parole volée.

À l’heure du numérique, où l’intelligence se réduit à des flux, des tokens et des calculs, il nous appartient de réenchanter la phrase et de libérer la métaphore. Autrement dit, de rendre aux mots leur pouvoir d’émerveillement, d’évocation, car face à la prose utilitaire des algorithmes, la métaphore ouvre des fissures dans le réel. Elle fait surgir la sensibilité au sein du rationnel, elle métamorphose une simple information en image vibrante, et une leçon en poésie.

Libérer la métaphore, c’est résister à l’appauvrissement du langage, et rappeler que penser, c’est aussi imaginer. L’IA est une complice ambiguë, une muse sous surveillance, un miroir magique dans lequel nos pensées prennent des formes nouvelles, parfois troublantes, souvent révélatrices.

Ce n’est pas la machine qui menace l’humanité, mais l’usage servile que l’on en fait. Ce n’est pas ChatGPT qui formate, mais l’école sans désir, la formation sans saveur, l’écriture sans élan. Ce n’est pas l’intelligence artificielle qui rend bête, c’est l’oubli de la jubilation d’inventer.

Écrire, c’est réfléchir, mieux comprendre ce qu’on vit, et parfois même changer la façon dont on voit le monde. Elle ne sert pas seulement à produire des textes, mais à se transformer soi-même, à élargir sa pensée, à rêver.

Quand on écrit, on dénoue des blocages, ces idées figées qui tournent en rond dans notre tête. L’écriture aide à sortir de ces automatismes, à mettre des mots plus justes sur ce qu’on ressent, à faire de la place pour de nouvelles idées.

Il est aujourd’hui nécessaire de redonner la parole aux enseignants comme aux élèves, car trop souvent elle leur est confisquée, noyée dans les injonctions, les programmes rigides, les évaluations normées. Redonner la parole, c’est recréer un espace où chacun peut penser, s’exprimer, inventer. Et c’est là qu’un outil comme ChatGPT, bien utilisé, peut y contribuer.

Non pas en parlant à leur place, mais en devenant un partenaire de langage, un déclencheur d’idées. L’élève peut s’entraîner à écrire, à interroger un sujet, à reformuler ses pensées. L’enseignant peut tester une explication, enrichir une activité, simuler un débat. L’IA conversationnelle ouvre un espace d’expérimentation où les erreurs ne sont pas sanctionnées, mais reprises, retravaillées, dépassées.

Donner la parole, c’est permettre à l’élève de douter à voix haute, à l’enseignant d’explorer de nouveaux chemins. C’est reconnaître les récits de chacun comme partie prenante du savoir, et laisser surgir les voix multiples : celles qui inventent, discutent, transforment. Apprendre, ce n’est pas suivre un parcours balisé, c’est tracer son propre chemin, prendre position.

Et si la parole permet à chacun de s’exprimer alors elle retrouve sa vocation première : former des êtres capables non seulement d’imposer, de répéter, mais d’interpréter, de créer.

Écrire avec ChatGPT ? Pourquoi pas. Mais surtout écrire contre l’ennui, contre la fadeur, contre la soumission. Écrire, c’est reprendre la main.

Chapitre 9
Ni passe-temps ni posture
 : écrire et lire pour rester vivant

Lire et écrire ne sont ni des passe-temps ni de simples exercices scolaires : ce sont des actes fondateurs, deux façons de se relier au monde, de se relier à soi, de transmettre ce que vivre veut dire. Lire, c’est ralentir là où tout s’accélère. C’est s’ouvrir à des voix disparues, accueillir des visions du monde autres que la sienne, traverser des vies, des époques, des douleurs, des joies. Lire, ce n’est pas seulement apprendre, c’est comprendre. Non pour mieux consommer, mais pour mieux vivre.

Là où l’intelligence artificielle empile des mots, le lecteur attentif crée du sens. Il humanise ce que l’algorithme ne fait que générer. Dans l’esprit de Raoul Vaneigem, on pourrait dire qu’écrire est un acte d’insoumission. Ce ton rappelle ses injonctions : « Il n’y a ni bon ni mauvais usage de la liberté d’expression, il n’en existe qu’un usage insuffisant », ou encore : « Nous ne voulons pas d’un monde où la certitude de survivre nous condamne à mourir d’ennui ».

Écrire, c’est refuser de vivre éteint. Ces deux gestes restaurent le désir là où l’on nous impose des devoirs. Ils font naître en nous une pensée libre, sensible, imprévisible. C’est là que réside leur puissance politique.

Mais lire, cela s’apprend. Et cela commence bien avant les la reconnaissance des lettres : dans les images, les récits qu’on nous lit, les comportements qu’on observe. Les livres en tissu du nourrisson, les albums dont les enfants tournent les pages, les bandes dessinées qu’ils parcourent case après case, tout cela construit une familiarité intime avec la lecture.

Ces récits-là ne sont pas innocents. Lorsqu’un enfant plonge dans une histoire, il entre dans un monde symbolique : un univers où chaque personnage, chaque épreuve, chaque image devient une métaphore vivante de ce qu’il traverse intérieurement. C’est dans cet espace imaginaire, entre rêve et réalité, que se construit sa vie intérieure, ses émotions, ses pensées, ses valeurs, sa capacité à comprendre ce qu’il vit.

Prenons Le Vilain Petit Canard[9]. L’enfant y découvre la douleur de l’exclusion, la solitude du rejet, puis la joie de la reconnaissance. Ce chemin initiatique, transfiguré par l’imaginaire, entre en résonance avec ses propres blessures : un conflit avec un camarade, le sentiment d’être différent, ou la quête d’une place dans le groupe. À travers le conte, il apprend à nommer ce qu’il ressent, à transformer ses failles en force, à croire en une métamorphose possible.

Dans « Les Trois Petits Cochons[10] », il comprend l’importance de la prévoyance, de l’effort, de la construction patiente. « Sinbad le marin[11] » l’invite à aimer l’inconnu, à s’aventurer hors du familier. Robinson Crusoé[12] lui montre comment survivre seul, inventer des solutions, faire face à l’isolement. Don Quichotte[13], lui, incarne la grandeur de celui qui croit encore en ses idéaux, même s’ils semblent fous. Ces figures, loin d’être de simples héros, deviennent des archétypes : des repères qui aident l’enfant à organiser son monde intérieur.

On se souvient de Tintin, dans Le Temple du Soleil[14], ligoté au sommet d’un bûcher, prêt à être sacrifié par les Incas. L’atmosphère est lourde de superstition, mais Tintin, après avoir lu dans un journal l’imminence d’une éclipse invoque le soleil. Le miracle apparent, c’est la science appliquée avec ruse, la raison déguisée en magie. Hergé, en une scène, démystifie la croyance religieuse en révélant que l’autorité des dieux s’écroule devant la science. L’éclipse devient une arme d’émancipation contre l’obscurantisme. Cette scène dit déjà ce que l’IA nous rappelle aujourd’hui : ce qui semble surnaturel n’est pas toujours un mystère, et la vraie puissance réside dans l’usage que l’on fait du savoir.

Dans Robinson Crusoé, c’est l’inventivité humaine face à la solitude et à la nature. Isolé sur son île, après un naufrage, Robinson bâtit, il organise. Il invente une nouvelle manière d’être au monde. Il transforme l’adversité en terrain d’apprentissage. Son journal, véritable laboratoire de la pensée concrète, devient le prolongement de sa survie psychique autant que matérielle. Robinson n’est pas un héros, c’est un homme qui écrit pour ne pas sombrer, pour garder trace, pour penser encore dans l’épreuve. Il nous rappelle que l’écriture est ce fil tendu entre la pensée et le réel, entre l’isolement et la transmission. Un fil fragile, mais tenace, qui sauve.

Sur son île déserte, Robinson n’écrit pas pour se confier, mais pour ne pas sombrer. Son journal, commencé dès ses premiers jours, lui permet de donner forme au temps, d’organiser ses pensées, de garder prise sur le réel. Il note ses actes, ses peurs, ses trouvailles. Il écrit pour rester vivant mentalement.

Daniel Defoe le montre clairement :

« I began to keep my Journal… for having no more Ink I was forc’d to leave it off. »

Quand la méditation religieuse ou l’angoisse menacent de tout envahir, il revient à son carnet avec cette phrase récurrente :

« But I return to my Journal. »

L’écriture devient alors son repère, son outil de survie intérieure. Un acte simple, mais vital.

Les contes finnois, eux, racontent souvent la nature, la ruse, la relation aux animaux et aux forces invisibles du monde. Le renard malin, la vieille sorcière des bois, l’ours sage ou le chaudron magique y véhiculent une sagesse ancienne, enracinée dans les saisons, le silence et l’intuition. Ces récits parlent du lien profond entre l’être humain et son environnement, entre l’émotion et la nature.

Les Moomins, ces trolls bienveillants nés de l’imagination de Tove Jansson, sont bien plus que de simples personnages de bande dessinée pour enfants : ce sont des compagnons de pensée, de rêverie, d’exploration intérieure.

Sous leur apparente douceur, ces corps ronds, ces regards candides, ces cabanes dans les bois, les Moomins portent une philosophie subtile, empreinte de tolérance, de solitude, de liberté, et d’écologie existentielle. Leur monde n’est jamais manichéen, il est peuplé de créatures étranges, de tempêtes soudaines, de départs silencieux. Ce sont des récits qui parlent de l’exil intérieur, de l’attachement, du désir de comprendre l’autre, même lorsqu’il est indomptable.

Pour un enfant, suivre Moomintroll, Moominmamma, Snufkin ou la petite My dans leurs aventures, c’est apprivoiser la complexité du monde : les saisons de l’âme, la mélancolie douce de l’hiver, l’appel de l’aventure, mais aussi le besoin de rentrer chez soi. Les Moomins sont des mythes modernes, pleins de délicatesse nordique, qui aident à grandir.

Et pour l’éducation ? Ce sont des récits émotionnellement intelligents, propices à éveiller l’enfant à l’altérité, à l’écoute de soi, au respect du vivant sans jamais céder à la morale pesante. Les Moomins nous murmurent que vivre, c’est accueillir la nuance.

Ces histoires ne sont donc pas de simples divertissements. Ce sont des miroirs. Elles permettent à l’enfant de se projeter, de rêver, de comprendre. Elles offrent des images puissantes de transformation, de courage, d’intelligence, de doute aussi. Elles lui apprennent que tomber n’est pas échouer, que la peur peut être traversée, que chacun porte en soi une étincelle singulière.

Se construire de l’intérieur, c’est cela : intégrer peu à peu ce que l’on vit, ressent, espère. Et dans cette lente élaboration, les histoires jouent un rôle essentiel. Elles éveillent l’imaginaire, stimulent la pensée, ouvrent des chemins intimes vers soi. Même avant de savoir lire, l’enfant explore le livre avec ses yeux, ses mains, son cœur. Il donne vie aux images, devine les intentions, ressent l’émotion. En cela, il se prépare déjà à lire. Les récits, les contes, les légendes lui apprennent, doucement, à devenir humain.

Un enfant qui grandit dans un univers où le livre est un objet familier, qui possède sa propre bibliothèque, aussi modeste soit-elle, apprend à désirer lire. Et ce désir est la clé de toute compréhension future.

Avant même de savoir tracer la moindre lettre, le tout jeune enfant se laisse emporter par la magie des histoires qu’on lui raconte. Il explore des pages illustrées, des bandes dessinées, ces albums colorés qui peuplent son univers et captent son attention.

Ces images qu’il contemple nourrissent déjà en lui un désir de comprendre et d’aller plus loin. Entre l’oreille tendue vers les récits et le regard fasciné par les dessins, naît doucement l’envie de lire. L’enfant veut savoir ce que disent ces signes près des images, découvrir les secrets cachés derrière les mots. Vite, il comprend que ces petites barres et ces courbes ont du sens, et il s’exclame le doigt pointé : « Lis-moi ça ! »

C’est là que tout se joue : la parole et le dialogue avec les adultes. Car entre l’écoute des histoires et l’observation attentive des images, ce sont les échanges, les questions, les mots partagés qui tissent ces ponts précieux entre écoute, lecture, langage et écriture.

En parlant, en posant des questions, en nommant les choses qu’il voit ou entend, l’enfant prépare déjà ses premiers pas vers l’écriture. Il commence par assembler ces mystérieux signes et découvre avec émerveillement que des lettres mises côte à côte forment des sons, puis des mots, et que ces mots racontent le monde. Ainsi, ces petites graines semées par l’écoute et le regard germeront un jour en une envie irrépressible d’écrire à son tour, de raconter, d’inventer.

Et ChatGPT, dans tout cela ? ChatGPT est un drôle de génie logé dans une machine, toujours prêt à raconter une histoire, à répondre aux mille questions d’un enfant ou à expliquer ces mystérieux signes qui prolongent et précisent le langage des images.

Il peut, dans certains contextes, jouer un rôle précieux : lorsque les parents sont absents ou indisponibles, pris par le travail ou d’autres contraintes, ou quand un enfant, seul avec sa curiosité, cherche des mots, des explications, des histoires pour nourrir son imaginaire. ChatGPT peut alors lire un conte, inventer des récits, aider à déchiffrer des syllabes ou à comprendre le sens caché derrière ces tracés mystérieux. Il peut répondre aux « pourquoi » pressants, proposer des jeux de lettres ou expliquer des mots difficiles.

Et il y a ces foyers défavorisés, où la vie quotidienne est un combat, où les parents, épuisés ou débordés, n’ont ni le temps ni parfois la confiance nécessaire pour accompagner leurs enfants sur le chemin des mots.

Dans ces foyers naissent déjà les inégalités, ces fractures silencieuses que l’école, malgré ses efforts, peine à combler. Dans ces environnements, le risque est grand que l’enfant grandisse sans histoires, sans albums feuilletés, sans ces échanges fondamentaux. Or, ces manques précoces se transforment trop souvent en discriminations durables et en inégalités scolaires qu’il est ensuite bien difficile de rattraper.

Dans ces contextes fragiles, et avec toutes les réserves qui s’imposent, l’IA pourrait apporter une aide ponctuelle, offrir une voix qui lit, qui répond, qui stimule la curiosité au lieu de laisser l’enfant seul dans le silence.

Dans des cas extrêmes, on peut même imaginer que l’IA aurait pu se substituer à l’absence totale d’adultes, comme pour ces enfants abandonnés dans les orphelinats de Ceaușescu[15], privés de toute stimulation affective et verbale. Aujourd’hui encore, dans de froids internats ou orphelinats, où l’enfant est livré à une solitude glaciale, la présence d’une IA pourrait éviter le vide absolu.

Elle ne remplacerait jamais l’humain, mais elle serait sans doute préférable à l’abandon total.

Malheureusement ces immenses possibilités psychopédagogiques de l’IA risquent de reproduire un paradoxe bien connu. On l’a vu autrefois avec l’essor de programmes télévisés comme Sesame Street[16], conçus pour réduire les écarts éducatifs chez les enfants issus de milieux défavorisés.

Faute de prise en compte des conditions sociales, économiques et culturelles qui entravent l’accès réel à ces outils, les écarts se creusent au lieu de se réduire.

Ainsi, l’IA, aussi prometteuse soit-elle, risque-t-elle aussi de renforcer l’avantage des enfants déjà favorisés, ceux qui disposent d’un environnement familial propice, d’un encadrement familial et scolaire attentif et d’une familiarité avec le numérique.

Rien, absolument rien, ne remplace la présence humaine. Aucun programme, aucun didacticiel, aussi performant soit-il, ne peut égaler la chaleur d’une voix qui raconte, la tendresse d’un regard, la complicité d’un livre feuilleté ensemble.

C’est dans ces moments partagés que se créent les liens affectifs, la confiance, le plaisir de découvrir – ces étincelles sans lesquelles ni lecture ni écriture ne sauraient éclore.

L’IA doit rester un outil, jamais un substitut durable. Elle peut intervenir en dernier recours, pour pallier une absence totale, mais elle ne doit pas se substituer à la relation humaine. Seule la présence attentive d’un adulte offre l’émotion, le rire, la patience, la compréhension des silences et des regards, tout ce qui nourrit véritablement l’envie de lire… et, plus encore, l’envie d’écrire.

Dans cette aventure où l’enfant grandit entre images et mots, l’humain demeure l’artisan essentiel de l’éveil au langage, et la machine, tout au plus, un compagnon de route, à condition de rester sous contrôle et de ne jamais prétendre remplacer la richesse irremplaçable du lien humain. Pour que lire et écrire restent d’abord un acte profondément humain, porteur de sens, de liberté et de joie.

Écrire pour dire ce que lire a éveillé. Écrire, c’est se prolonger au-delà de soi, c’est établir un lien invisible, mais tenace avec ceux qui viendront après. Chaque phrase devient un relais, une main tendue à travers le temps. Non pour répéter nos pas, mais pour transmettre leur rythme, leur frisson. Nos mots disent : « Nous avons été vivants, voici ce que cela voulait dire ».

Écrire pour les générations futures, ce n’est pas seulement laisser un souvenir ou la trace de notre passage. C’est bien plus que transmettre un héritage biologique : c’est leur offrir des racines culturelles, littéraires, poétiques et intimes. C’est partager nos pensées, nos émotions, notre manière de voir et de comprendre le monde, pour qu’ils sachent d’où ils viennent, non seulement par le sang, mais aussi par l’esprit et le cœur.

Écrire, c’est transmettre à ceux qui viendront après nous le fruit de nos expériences, de nos erreurs et de nos conseils, pour qu’ils avancent plus lucides qu’ils évitent nos écueils ou qu’ils prolongent nos rêves. C’est leur offrir la chance de se hisser sur nos épaules afin de mieux contempler le passé, comprendre leur présent et entrevoir leur avenir. Dans un monde saturé de récits utilitaires et de discours formatés pour séduire, vendre ou manipuler, lire et écrire s’affirment comme des armes précieuses contre l’abrutissement organisé.

Une phrase vivante, lue avec attention, devient une étincelle jetée dans les rouages du système, assez puissante pour enrayer la machine à fabriquer des esprits dociles et à pulvériser la langue aseptisée de certains médias.

Elle ne se contente pas de transmettre, elle dérange, elle interroge, elle éveille. Là où l’intelligence artificielle empile des mots sans mémoire, le lecteur attentif fait vibrer le texte et crée du sens. Il humanise ce que l’algorithme ne fait que générer.

Écrivons, donc. Et lisons. Non pour répondre à une consigne, mais pour nous découvrir. Non pour produire, mais pour vibrer . Non pour aller plus vite, mais pour aller plus loin. Lire, c’est vivre avec intensité. Écrire, c’est survivre dans la beauté. Et entre les deux : transmettre. Pour rester humain. Pour le devenir encore plus.

Synthèse globale

À l’aube d’une nouvelle ère où les machines parlent, écrivent sans encore prétendre penser, l’humain vacille entre fascination et rejet. L’essai explore cette bascule avec lucidité : l’IA, notamment ChatGPT, n’est ni messie ni monstre, mais miroir grossissant de nos pratiques culturelles et pédagogiques.

En surgissant dans l’espace de l’écriture, elle révèle ce qui fait sa part la plus humaine : le doute qui cherche, l’imperfection qui signe une présence, l’émotion qui affleure, la voix singulière qui donne chair au verbe. Écrire, c’est déposer une part de soi dans chaque mot, laisser transparaître une fragilité, une mémoire, une vision singulière, là où la machine, elle, assemble sans trembler.

Plutôt que de voir dans l’intelligence artificielle une usurpation de la pensée, voyons-y un aiguillon. ChatGPT est un catalyseur, non un créateur. La machine ne fait qu’assembler des fragments sans vécu.

L’humain, lui, écrit pour transmettre, pour relier, pour former. Ses phrases vibrent d’une intention, d’une expérience, d’un désir de partager ce qu’il a compris du monde.

Ce que l’IA mime sans le comprendre, l’humain l’éprouve, le fait sien. D’où cette conviction : la véritable écriture ne naît pas d’un traitement du langage, mais d’un surgissement intérieur.

Le texte est aussi un acte de résistance face aux discours formatés, aux récits transformés et à l’idée trompeuse que la technologie peut tout remplacer, il rappelle la puissance de la parole humaine. Il revendique une écriture émancipatrice. Une écriture qui ne cherche pas à plaire, mais à transmettre, à réveiller, à inquiéter, à libérer. Une écriture politique, au sens le plus vibrant du terme : une manière d’habiter le monde autrement.

En psychopédagogie également, l’IA agit comme un révélateur : elle peut accompagner et renforcer l’apprentissage. Son usage impose un double sursaut : aiguiser notre esprit critique et recentrer nos pratiques sur l’humain, sur la quête de sens et sur la relation vivante. Car l’enjeu est là : préserver notre langage, notre pensée, nos émotions, et refuser de devenir dociles dans un univers gouverné par des algorithmes omniprésents.

Ce texte est une tentative de reconquête. Celle de l’acte d’écrire, et de lire, de penser, d’enseigner. Il nous rappelle qu’écrire, ce n’est pas remplir un espace, c’est tracer un sillage. Et que ce sillage, même accompagné d’un outil numérique, n’a de valeur que s’il mène quelque part, vers un sens, une fulgurance, une liberté. Et comme il est écrit sur les signets d’une bien connue maison d’édition… « Parce que lire c’est voyager dans le temps et l’espace ».

Et écrire, c’est tracer sa propre route, laisser des empreintes, bâtir des passerelles entre soi et les autres, entre hier, aujourd’hui et demain. C’est transformer l’éphémère en mémoire, et semer des graines qui fleuriront dans d’autres cœurs.

[1] Vaneigem ne traverse pas ce texte, il le souffle, il l’embrase. Il en est la source vive, l’énergie souterraine qui l’arrache aux discours convenus pour l’élever au rang d’une pensée animée par le désir, une volonté lucide de vivre autrement, de comprendre pour créer, de penser pour résister Le texte se revendique cri poétique, pas analyse technique. Il fait danser les mots, explose les cadres à la manière des situationnistes. Style et liberté ne font qu’un : penser, c’est désirer ; écrire, c’est se soustraire à l’ordre mortifère.

[2] Yvan ILLICH : la subversion des institutions. Le pédagogue acratien auteur du texte rejette l’éducation comme dressage, comme reproduction des hiérarchies. Illich dénonçait l’école comme machine à inégalités, à aliénation. Ce texte prolonge ce cri, l’intelligence artificielle, si elle est mise au service du système scolaire tel quel, ne fera que renforcer la logique de formatage. Fidèle à l’esprit d’une société sans école, le texte retourne l’outil : il ne s’agit pas de rejeter la technologie par réflexe, mais de la détourner. l’IA devient alors un instrument de liberté, à condition de ne pas l’enfermer dans la cage de l’efficacité ou de l’autorité pédagogique.

« Enseigner pour que chacun devienne auteur de sa pensée, pas répétiteur de consignes », voilà du pur Illich en version algorithmique.

[3] Quand le texte évoque le miroir trouble de ChatGPT, ce n’est pas seulement une image poétique, c’est un geste foucaldien, car comme Foucault le fait dans L’Usage des plaisirs, le texte redonne un rôle actif au sujet : le pouvoir est partout, mais la liberté aussi. ChatGPT peut être instrument de servitude ou levier d’émancipation, cela dépend de notre usage, de notre vigilance, de notre capacité à penser autrement en dehors de la pensée programmée.

[4] Un test de robustesse, cela revient à se demander : « Si je change un peu les données, le contexte ou les conditions, est-ce que mon raisonnement ou ma solution tient toujours ? ». Par exemple, si un élève réussit un problème de maths en classe, on peut tester la robustesse de sa compréhension en lui posant une version légèrement modifiée du problème. S’il y arrive toujours, c’est que sa solution est solide. Sinon, cela montre que sa réponse n’était peut-être qu’un automatisme, sans compréhension profonde.

[5] FRANQUIN, Radar le Robot, Marcinelle, Éditions Dupuis, 1976.

[6] Hervé LE TELLIER, L’Anomalie, Paris, Éditions Gallimard, 2020.

[7] Roland BARTHES, « La mort de l’auteur », dans Aspen, n° 5-6, Aspen, 1967.

[8] Gustave FLAUBERT, Madame Bovary. Mœurs de province, Paris, Éd. Michel Lévy frères, 1857.

[9] Hans Christian ANDERSEN, Le Vilain Petit Canard, 1842.

[10] James HALLIWELL, « Les Trois Petits Cochons », dans Comptines d’Angleterre, Londres, 1886.

[11] « Sinbad le marin », dans Les Mille et une nuits, Moyen-Orient.

[12] Daniel DEFOE, Robinson Crusoé, Londres, Éd. William Taylor, 1719.

[13] Miguel DE CERVANTES, Don Quichotte, Madrid, Éd. Juan de la Cuesta, 1re partie 1605, 2e partie 1615.

[14] HERGÉ, Le Temple du Soleil, Tournai, Éd. Casterman, 1949.

[15] Nicolas CEAUȘESCU (1918-1989) fut un homme d’État roumain, secrétaire général du Parti communiste roumain de 1965 à 1989 et président de la République socialiste de Roumanie de 1967 à 1989. Son régime, marqué par une forte personnalisation du pouvoir, l’autoritarisme et un culte de la personnalité exacerbé, s’est achevé lors de la révolution roumaine de décembre 1989, qui a conduit à sa destitution et à son exécution.

[16] Joan Ganz COONEY et Lloyd MORRISETT, Sesame Street, The Children’s Television Workshop.

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