Écrire en Belgique sous le regard de Dieu. La littérature catholique belge dans l’entre-deux-guerres

Cécile VANDERPELEN-DIAGRE

 

UGS : 2006028 Catégorie : Étiquette :

Description

Consciemment ou non, l’éthique joue toujours un rôle majeur en littérature. Les écrivains catholiques de la génération 1918-1940 n’ont pas échappé à cette tendance. Dans leur immense majorité, ils ont exprimé des valeurs révolues : thème du retour à la terre, de la résignation de l’homme devant son sort, développement du régionalisme, mais aussi engagement social.

Aujourd’hui marque une profonde rupture avec cette culture chrétienne.

En France, dans le dernier quart du XIXe siècle, en réaction à la position minoritaire et dominée que leur impose la Troisième République, émerge un groupe d’hommes se prétendant de la littérature catholique. Au scientisme et à la sécularisation des institutions, ils opposent une culture traditionnelle, résolument ancrée dans les valeurs catholiques. Le phénomène donne une impulsion à la Belgique qui, elle aussi, connaît l’émergence d’hommes de lettres revendiquant haut et fort « l’art pour Dieu », notamment à travers les revues La Lutte et Durendal. Dans le pays, le mouvement rencontre des relais efficaces auprès d’un groupe de jeunes bourgeois souhaitant renouveler les structures politiques catholiques dans un sens démocrate chrétien et cherchant à se distinguer de la vieille garde du parti. À l’heure où le champ littéraire belge est en voie d’autonomisation et où la question de sa légitimité agite les milieux culturels, il est important de s’afficher porteur d’un discours singulier. Ces hommes trouvent leur identité littéraire en s’affichant comme les défenseurs de l’art pour Dieu, en opposition aux partisans de l’art pour l’art. Sans rechigner, ils participent aux entreprises de « rechristianisation » entamées par l’Église et ils se plient, dans leur grande majorité aux interdits et impératifs que cette dernière prescrit.

Si à ses débuts, ce groupe annonce la volonté de s’ouvrir à la modernité artistique, ses dispositions se modifient profondément après la Première Guerre mondiale. La raison de ce revirement est essentiellement politique : l’entrée des socialistes au gouvernement à ce moment provoque une radicalisation conservatrice chez les partisans de la démocratie chrétienne d’avant-guerre. Les positions progressistes étant défendues par ce nouveau venu, c’est dorénavant les orientations conservatrices qu’il convient de défendre. Le revirement politique vers la droite qu’ils opèrent alors se traduit par une radicalisation en matière artistique. Adeptes jadis d’une ouverture vers l’actualité littéraire, ils deviennent les zélateurs de la plus pure tradition.

L’étude prosopographique révèle un groupe d’individus au profil social relativement homogène. Pour eux, tant la formation des grands collèges, que les diplômes acquis dans les universités catholiques, sont des laissez-passer vers les hautes carrières de l’administration, de l’enseignement supérieur et de la magistrature. Globalement, nous avons à faire à des notables ou à des personnalités goûtant les fruits d’une ascension sociale. Ils occupent des places fortes dans les structures culturelles pluralistes : les maisons d’éditions, la radio, la presse et les instances de consécration littéraire telle que l’Académie royale de langue et de littérature françaises, responsable de l’attribution de l’essentiel des prix littéraires de l’État.

La littérature de ces hommes porte naturellement leurs a priori éthiques (nationalisme, traditionalisme, attachement à la terre). Le choix régionaliste, fleurant un moyen âge idéalisé, vendant les particularités indigènes, ambitionne la reconnaissance des instances de consécration littéraire de la métropole parisienne. C’est l’usage de thèmes, d’un style aussi, faisant la synthèse entre une vision politique et philosophique du monde, marquée par les peurs du temps, et la nécessité de reconnaissance littéraire.

Afin d’explorer cette littérature, ce livre s’appuie sur les acquis méthodologiques de plusieurs disciplines : l’histoire, la sociologie, la sociologie de la littérature et la pragmatique du discours. Grâce aux travaux historiques et sociologiques la culture politique du monde catholique a fait l’objet de nombreuses études dévoilant les enjeux sociologiques et théologiques qui sous-tendent les positions.

D’autre part, les recherches récentes en sociologie littéraire et en théorie du discours ont mis à jour une méthodologie fort utile pour décortiquer les prises de positions des écrivains, lesquelles se manifestent tant dans les textes littéraires que dans des engagements dans la cité et dans les grands débats d’ordre politiques, éthiques et esthétiques du temps. Loin d’être le fruit du hasard, ces engagements sont à mettre en relation avec les ressources économiques, sociales et symboliques de chaque acteur.

La récolte des sources s’est, elle aussi, basée sur un panel diversifié. Pour comprendre le contexte de chaque prise de position, la correspondance et les documents biographiques ont été d’un grand secours. C’est essentiellement à partir de ces documents que le travail s’est construit. Un autre réservoir a été offert par la presse et bien sûr, par les œuvres et essais littéraires eux-mêmes. Malheureusement, nous n’avons pas pu confronter ces informations à des archives institutionnelles significatives. Les institutions ecclésiastiques (y compris l’enseignement), le parti catholique, les revues et les maisons d’édition n’ont laissé que peu de traces de leurs activités en matière littéraire. C’est donc grâce à des recoupements que l’histoire de leurs relations avec le champ littéraire a pu être reconstituée.

Par ailleurs, seule la Belgique francophone a été étudiée. Si on peut certes observer des points de contacts avec la partie néerlandophone du pays, ces points se révèlent marginaux et les deux entités fonctionnent de manière indépendante.

En revanche, les rapports avec la France sont constants. La question des jeux d’influence avec ce pays jalonne tout le travail. La présence de Charles Maurras, Jacques Maritain, François Mauriac ou Emmanuel Mounier, en Belgique, se constate tant dans la place que leur pensée occupe dans les débats, que par leur présence physique dans le royaume.

Bien vite également, il a fallu se résoudre à se pencher exclusivement sur la littérature reconnue par les instances de consécration, en d’autres termes, la littérature pour littérateurs. S’intéresser à des formes plus périphériques : le roman policier, les romans populaires, ou à la BD naissante, aurait supposé un dépouillement incommensurable ainsi que le développement de problématiques exogènes.

De même, il n’a pas été possible d’interroger systématiquement la réception des œuvres sur le vaste et très diversifié lectorat catholique. Les enquêtes qu’il aurait fallu mener pour cela, auraient nécessité une thèse en soi, laquelle thèse ressortirait à la sociologie de la lecture. Toutefois, grâce aux mémoires et aux romans, il a été possible de se forger une idée assez claire de du rapport des lecteurs aux livres.

Nous l’avons dit, la production littéraire de ces hommes se ressent de leurs conceptions éthiques. Dans sa grande majorité, elle est profondément traditionaliste et chante un temps révolu : celui de l’ancien régime. Poésie et romans chantent la terre, la beauté de la nature, les valeurs seigneuriales et la résignation de l’homme pour son sort. Sans conteste, cette littérature peut être qualifiée de « régionaliste ». Il est à noter que cette littérature se ressent du repli sur soi choisit alors par l’Église, en position offensive par rapport à la modernité, et surtout, par rapport à la libération des mœurs. Dans un climat où la sauvegarde de la morale hante tous les esprits bien-pensants, on attend des œuvres qu’elles sacrifient l’esthétique à l’éthique. Il en résulte pour l’écrivain une position particulièrement inconfortable puisqu’il est constamment déchiré entre son statut d’artiste et celui de catholique.

L’une des découvertes les plus marquantes de notre étude concerne cette question identitaire. À part quelques exceptions, la perméabilité des textes littéraires aux convictions des écrivains, et la part active de ces derniers dans les affaires de la cité sont apparues comme des phénomènes majeurs. Force est donc de déduire qu’à l’époque, l’adhésion à l’orthodoxie romaine a pour conséquence un engagement obligé dans la société. Si la foi se vit dans la sphère privée, l’appartenance à l’Église implique, elle, la participation au projet collectif d’évangélisation. En principe donc, chacun est un apôtre.

Ceci ne veut pas dire que les écrivains sont obligés d’engendre uniquement ce qu’on appelle des « romans à thèse » – bien que ces derniers constituent une part importante de la création. Plus spécifiquement, il est attendu de l’auteur qu’il témoigne de la foi qui l’habite et des tourments que cette dernière suppose. En prenant soin de nommer clairement le bien et le mal, l’écrivain s’adonne à la confession littéraire, soulignant les obstacles qu’il rencontre sur la voie de la résipiscence : le péché, la tentation, le doute. Invariablement, il prend soin de donner des gages de son implication personnelle dans ces interrogations religieuses. Les signes de son engagement sont sans équivoque.

La question de l’engagement du catholique écrivant jalonne toute l’histoire de la littérature occidentale, qu’on pense à saint Augustin, à Bossuet ou à Pascal. Elle est sans doute exacerbée durant l’entre-deux-guerres, période où la question de l’engagement obsède tout le champ littéraire et traverse toutes les opinions politiques – qu’on pense à Malraux ou à Mauriac. Il semble toutefois que le débat ne soit pas clôt après la Libération. En effet, on retrouve les écrivains catholiques belges de l’entre-deux-guerres dans les grands débats de l’après-guerre. La reconstruction de l’après-guerre, comprenant la délicate question de la collaboration des intellectuels, la Question royale, la guerre froide, le concile de Vatican ii ou encore la contraception, seront autant d’événements et de faits de société qui les mobiliseront. Certains d’entre eux s’investiront dans des mouvements d’intellectuels internationaux tel que Pax Christi, voué à la défense de la paix. Certains auteurs ayant luté contre la condamnation papale de L’Action française en 1927, reprendront le flambeau pour dénoncer le Saint-Siège près de quarante ans plus tard.

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Informations complémentaires

Année

2006

Auteurs / Invités

Cécile Vanderpelen-Diagre

Thématiques

Catholicisme, Église catholique, Histoire de la littérature, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Sécularisation

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