Dynamiser la philosophie par la sagesse

Marcel Voisin

 

UGS : 2015017 Catégorie : Étiquette :

Description

La philosophie, c’est entreprendre de savoir
comment et jusqu’où il serait
possible de penser autrement.
Michel Foucault

Fort de sa puissance technoscientifique et de sa domination économique, l’Occident attribue volontiers à ses idées et à ses valeurs une portée universelle. La mondialisation tend à accentuer cette prétention alors que la multiplication des échanges au niveau culturel devrait nous rendre plus prudents. Par exemple, notre tendance à l’abstraction est loin d’être partagée par toutes les civilisations.

Ainsi, le philosophe et sinologue François Jullien lui oppose une pensée concrète, tournée vers le mieux vivre, qu’il trouve dans la tradition chinoise, mais aussi aux origines de notre propre philosophie. Il se réfère notamment au philosophe Pierre Hadot qui n’a cessé de nous rappeler l’importance quelque peu oubliée de la sagesse gréco-romaine. Au début, la pensée grecque comportait les deux orientations, mais c’est l’idéalisme platonicien, relayé par Plotin et par le christianisme, qui l’a emporté. Le chercheur nous rappelle l’importance vitale des styles de vie cultivés par l’épicurisme et par le stoïcisme avec ce qu’il appelle leurs « exercices spirituels ». Selon lui, cet art de vive fut confisqué par la théologie au XIIIe siècle.

L’idée n’en fut pas totalement perdue, car la vie demeure la plus forte. Montaigne en est un bel exemple. Et plus près de nous, le phénoménologue Merleau-Ponty, effleuré par la pensée orientale, s’interroge : « Finirons-nous par trouver, comme le voudrait la sociologie proprement dite, des invariants universels ? C’est à voir. Rien ne limite dans ce sens la recherche structurale – mais rien aussi ne l’oblige en commençant à postuler qu’il y en ait. L’intérêt majeur de cette recherche est de substituer partout aux antinomies des rapports de complémentarité. » Tandis que Michel Onfray s’efforce de réhabiliter les oubliés ou les maltraités de la tradition académique, découvrant ainsi toute une série de « sages », tant pour notre plaisir que pour notre édification.

Il me semble aussi aisé qu’utile de montrer, que par son programme de Philosophie pour Enfants, Matthew Lipman, en champion du « raisonnable », s’inscrit dans cette réhabilitation de la sagesse si dédaignées par notre modernité, et qu’il constitue en quelque sorte une espèce de propédeutique à un art de vivre où l’éthique joue un rôle aussi important que la construction du « bon jugement » au sein d’une pensée d’excellence dont les applications fleurissent notre vie quotidienne.

La leçon chinoise

C’est d’abord la langue qui nous avertit des différences significatives : « Parce que la langue chinoise, ne conjuguant pas, ne peut marquer des temps différents, mais garde la fonction verbale dans cette seule forme que serait pour nous l’infinitif ; qu’elle ne distingue pas non plus de voie active ou passive et se dispense volontiers d’énoncer un sujet grammatical, le gardant en creux dans la phrase ; parce que n’y a pas joué non plus l’opposition de ‘l’être’ et du ‘non-être’, de l’existence et du néant, et que ses principales catégories sont celles du ‘cours’ et de l’énergie investie ou de la ‘capacité’ (dao et de) ; qu’y est moins exprimé, également, le rapport de moyen à fin, ou visée, mais principalement celui de conditions à conséquences (la ‘racine’ et les ‘branches’, benmo) – la pensée chinoise s’est trouvée particulièrement à l’aise pour évoquer cette opérativité qui se développe d’elle-même, cheminant en silence, et dont on apprend à disposer, la captant comme une ‘source’, mais sans pouvoir pour autant la régir. Dao (‘tao’), le maître-mot de cette pensée, dit à la fois l’auto-déploiement de cette immanence et l’art d’en user, le processus et la procédure – dao du monde et ‘mon’ dao. Ainsi y est-il dit, toutes écoles confondues, qu’il faut savoir laisser advenir l’effet, comme retombée, ou ‘retour’, d’un investissement préalable, confiant qu’on est dans la propension engagée et acquiesçant sagement à se différer – plutôt que de troubler le monde par son désir et son impatience ; et, sur son versant taoïste, y est mise plus amplement en valeur l’attitude de ‘déprise’ et de détachement qui, plutôt que la prise, conduit de façon ‘naturelle’ (ziran) à cet aboutissement. »

De manière analogue, Louis Rougier nous avait déjà démontré combien la possibilité de substantiver du grec, dont le latin et le français ont hérité, avait déterminé notre philosophie à développer un substantialisme, contribuant à abstraire, à idéaliser et même à construire ce que Hadot appelle un « surnaturalisme ». Cette tendance fut évidemment fortement soutenue par l’élaboration d’une théologie qui est, elle aussi, pour d’autres raisons, étrangère aux conceptions religieuses de l’Extrême-Orient. Le monothéisme ne représente-t-il pas une sorte d’abstraction du divin ?

De ces difficultés, nous possédons des témoignages historiques, par exemple ceux des jésuites qui tentèrent de christianiser la Chine à partir du XVIe siècle. Ils avaient éprouvé une difficulté analogue au Japon où « peu de langages se prêtent moins que le japonais à la discussion des textes théologiques. Les termes adéquats manquent… »

Malgré des efforts incroyables et étonnamment modernes d’acculturation qui inquiétèrent même la hiérarchie et dont Matteo Ricci fut sans conteste le champion, les obstacles culturels, notamment linguistiques, ne purent être effacés. Apprendre le chinois permet des relations diverses et profondes, mais que peut un missionnaire chrétien si le concept même  d’un dieu personnel est inconnu et intraduisible ? D’où sa conclusion : «… le peuple de la Chine (…) a toujours vécu dans l’ignorance de la foi. » Et de regretter que Confucius qui a constitué la meilleure secte (sic !) n’a jamais fait mention du Dieu tout-puissant et de la vie à venir.

Au témoignage de spécialistes tels que Jacques Gernet, René Étiemble ou du philosophe Paul Rule, le vaillant missionnaire a échoué dans sa tentative de syncrétisme confuciano-chrétien. Ricci doit le constater en septembre 1584 : « Il n’y a pas de religion… »

Pour Merleau-Ponty, la question primordiale est de savoir « à quel point la philosophie est la maîtrise du sens ». Et il ajoute : « Quand nous aurons à délimiter la philosophie par rapport à la pensée de l’Orient ou au christianisme, il faudra que nous nous demandions si le nom de philosophie n’appartient qu’à des doctrines qui se traduisent elles-mêmes en concepts, ou bien si l’on peut l’étendre à des expériences, à des sagesse, à des disciplines qui ne vont pas jusqu’à ce degré ou ce genre de conscience, et c’est le problème du concept philosophique et de sa nature que nous retrouverons. » Il n’hésitera pas à parler d’« un mythe de la philosophie qui la présente comme l’affirmation autoritaire d’une autonomie absolue de l’esprit » avec quoi nous sommes aux antipodes de l’ambivalence, de l’entre-deux, du non-agir, des apparentes contradictions, des complémentarités, du « différé » et des formules allusives de la sagesse chinoise. Un autre exemple est le fameux « Que sais-je ? » de Montaigne, l’auteur modeste et génial d’« essais » dont la fortune sera immense.

François Jullien appelle Montaigne « cette marge entière de la philosophie » qui déclarait simplement : « notre grand et glorieux chef-d’œuvre : vivre à propos », le champion de l’antisystème, d’un scepticisme exploratoire loin de toute inquisition. Le sinologue cite aussi, dans l’Allemagne des Lumières, Friedrich Heinrich Jacobi, admirateur de Pascal et de Rousseau, critique d’une « tradition rationaliste dont il montre qu’elle a fait dangereusement barrage à notre appréhension du vivre et conduit à un étranglement existentiel. »

La manie de la définition claire, univoque, qui croit saisir le réel et d’où l’on pourra construire un raisonnement fiable et définitif, avec toute la déréalisation et les simplifications que cela suppose « porterait à se demander, en conséquence, si les Chinois qui n’ont pas pensé en termes d’« être » mais de processus, n’ont pas été mieux en mesure de penser le phénomène de la vie. » De même, le fameux chemin, la Voie, le « dao », loin d’être une méthode rectiligne visant un but a priori, est d’abord conçu comme un retrait mais qui va de pair avec un déploiement « apte à accorder et à faire advenir »

Il n’est pas étonnant de rencontrer Nietzsche, celui de Par-delà le bien et le mal, proposant un dépassement de ces « essences morales » dans une généalogie infiniment plus subtile et vivante que nos catégories stéréotypées et bien tranchées. Elles peuvent s’y révéler nuancées, mêlées, voire réversibles. Au memento mori des platoniciens et des chrétiens appelant à l’espérance d’une autre vie, la vraie vie, la sagesse répond par un memento vivere. « Goethe aussi en a fait son mot d’ordre. »

La sagesse des Anciens

Pierre Hadot dénonce le fondamentalisme, tant religieux que philosophique, lorsqu’il veut « prendre le texte ou la parole dans l’absolu ». « Tout au contraire, la perspective historique et psychologique est très importante en histoire de la philosophie parce qu’il s’agit toujours de replacer les affirmations des philosophes dans le contexte social et historique, traditionnel, philosophique, dans lequel elles se situent. » Première précaution qui permet de découvrir une pensée vivante, proche de l’humain et des complexités et nuances de la vie, comme chez Marc-Aurèle dans les « exhortations qu’il se faisait à lui-même », s’efforçant « de réveiller en lui les dogmes stoïciens qui devaient gouverner sa vie, mais qui perdaient de leur force persuasive » au fil de l’expérience et du temps.

Pierre Hadot a mis en relief l’importance des « exercices spirituels » que comporte la sagesse antique, c’est-à-dire « des pratiques qui pouvaient être d’ordre physique, comme le régime alimentaire, ou discursif, comme le dialogue et la méditation, ou intuitif, comme la contemplation, mais qui étaient toutes destinées à opérer une modification et une transformation dans le sujet qui les pratiquait ». C’est ainsi qu’il en vient à découvrir une valeur réellement thérapeutique à la philosophie ainsi conçue, y compris par le dialogue, « relation vivante entre des personnes » plutôt que discours abstrait sur les idées.

Notons qu’on pourrait suivre un chemin analogue en épistémologie. Bachelard, séduit par la théorie d’Einstein, le propose ainsi : les théoriciens auraient peut-être plus d’action en nous montrant leur pensée dans ses tâtonnements, dans ses défaites, dans ses erreurs, dans ses espérances que dans le brillant éclat d’une construction logique fermée sur elle-même, portant la marque de son achèvement. Et à propos du problème du réalisme, il écrit : « … nous ne répondons pas à la question : où est le réel, mais seulement à la question : dans quelle direction et par quelle organisation de pensée peut-on avoir la sécurité que l’on approche du réel ? »

Ainsi donc, « les œuvres philosophiques de l’Antiquité n’étaient pas composées pour exposer un système, mais pour produire un effet de formation : le philosophe voulait faire travailler les esprits de ses lecteurs ou auditeurs, pour qu’ils se mettent dans une certaine disposition. » La philosophie occidentale n’ignore pas totalement cette façon de faire. Mais elle reste marginale de Montaigne à Wittgenstein (c’est notamment dans les Recherches philosophiques que Pierre Hadot fut le premier français à découvrir Wittgenstein vers 1960)  en passant par Shaftesbury, disciple de Marc-Aurèle ou d’Épictète, et évidemment les auteurs d’aphorismes comme Schopenhauer ou Nietzsche.

Bien sûr, tous ces essais étaient généralement jugés confus ou incohérents par l’esprit de système dominant. Ainsi, dans ses Entretiens, « Épictète a souvent l’air de conseiller des attitudes contradictoires ». C’est qu’il tient compte des réalités de la vie que ses disciples vont mener. De même que « c’est la pratique de la vie quotidienne de Socrate qui est sa vraie philosophie », selon Plutarque.

Formation, dialogue, entretiens sur la vie quotidienne, ne sommes-nous pas tout près de la pratique de Matthew Lipman ? N’est-ce pas la substance de ses romans et la raison d’être de la communauté de recherche philosophique ?

Pierre Hadot énonce un souhait profondément pédagogique : « … il faudrait proposer une nouvelle éthique du discours philosophique, grâce à laquelle il renoncerait à se prendre lui-même comme fin en soi, ou pis encore, comme moyen de faire étalage de l’éloquence du philosophe, mais deviendrait un moyen de se dépasser soi-même et d’accéder au plan de la raison universelle et de l’ouverture aux autres. » Avec Lipman, nous passons du discours à l’enseignement proprement dit, mais l’aspiration est analogue. De même pour cette réflexion : « J’ai parlé des trois disciplines d’Épictète qui se retrouvent chez Marc-Aurèle, la discipline du désir, la discipline de l’action et la discipline du jugement. Or la discipline de l’action comporte un élément qui est très important, qui est le souci du bien commun. » La visée proprement politique de Lipman est foncièrement démocratique, donc soucieuse des droits humains et du bien commun. Il rejoint le souci de la discussion cher à Jürgen Habermas. Il conçoit la pédagogie comme un service public et la qualité du jugement représente son souci majeur. Il regrettait au fond, qu’en Occident, comme l’avait constaté Charles Péguy, « la philosophie ne va pas en classe de philosophie ». Ceci déclencha chez Lipman sa courageuse initiative qui a rompu avec une tradition sclérosante :  « Le philosophe a toujours une tendance à se contenter de son discours ».

Pierre Hadot cite une formule de Merleau-Ponty : « La philosophie consiste à réapprendre à voir le monde. » Cela peut conduire, comme dans Kio et Gus, « à l’émerveillement devant le monde », ainsi que l’exprimaient aussi Wittgenstein ou un poète tel que Rilke.

Pédagogie

Si nous voulions réellement éduquer et dynamiser la pensée, nous pourrions transposer à l’école la proposition de Vinciane Despret : « À la routine de protocoles répétitifs, les scientifiques substitueraient des épreuves inventives par lesquelles les animaux pourraient « montrer de quoi ils peuvent être capables » quand on prend la peine de leur faire des propositions susceptibles de les intéresser. Les chercheurs exploreraient ces questions inédites qui n’auraient de sens qu’à être accueillies par ceux à qui seraient faites ces propositions. Chaque expérimentation deviendrait alors une véritable performance, exigeant du tact, de l’imagination, de la sollicitude et de l’attention – les qualités des bons dresseurs et peut-être des artistes. » Elle ajoute : « L’intérêt doit se construire. » C’est ce que Matthew Lipman a très bien compris.

Il s’agit aussi d’ apprendre à découvrir le sens véritable que chacun peut se bâtir pour mener sa vie à bien, loin des tabous et des peurs. Épicure, qui voulut émanciper l’humanité de la crainte stérile de la mort, mais aussi de la maladie subtilement délétère qu’est la culpabilité, aurait pu signer cette déclaration de Raoul Vaneigem : « Laissez donc la culpabilité aux esprits religieux qui ne songent qu’à se tourmenter en tourmentant les autres. »

Se référant au travail de Martha Nussbaum, Maughn Rollins Gregory, disciple fidèle de Matthew Lipman, note : « Le fait que le questionnement et la transformation du moi soient centraux à la pratique de la philosophie a donné naissance à une analogie médicale décrivant la philosophie comme un ensemble de pratiques thérapeutiques ou curatives pour diverses maladies ou afflictions de l’âme. » Il termine sa contribution en citant Épicure : « Ne laisse personne tarder à rechercher la sagesse quand il est jeune, ni se lasser de cette recherche une fois devenu vieux, car aucun âge n’est trop précoce ou trop tardif pour la santé de l’âme. »

Apprendre à vivre pleinement le présent, le fameux carpe diem d’Horace, en s’écartant des angoisses inutiles, rétrospectives ou prospectives, fait aussi pleinement partie de la sagesse des stoïciens et d’un Marc-Aurèle. Spinoza l’a réaffirmé avec force : « L’homme libre ne pense pas à la mort, sagesse n’est pas méditation de la mort, mais méditation de la vie. »

Même les sophistes si décriés jouent un rôle important de culture générale et de recherche d’excellence, celle qui anime le programme de Matthew Lipman. « Ainsi, l’aretê, l’excellence, cette fois conçue comme compétence qui doit permettre de jouer un rôle dans la cité peut faire l’objet d’un apprentissage, si le sujet qui apprend a des aptitudes naturelles et s’y exerce suffisamment.. » (Ainsi la citoyenneté, formation cruciale pour l’avenir de la démocratie, dépend d’une éducation ouverte et persévérante dans l’élaboration d’une personnalité libérée, équilibrée, épanouie et soucieuse de sa dignité.  Il ne s’agit pas seulement d’un égoïsme bien compris, car la réunion de telles personnes invitées aura des conséquences sociales et politiques importantes. Pankaj Mishra remarque que cette ouverture de formation pluraliste a « sauvé plus tard le bouddhisme du sectarisme qui a caractérisé l’histoire du christianisme et de l’islam ».

La valeur thérapeutique du dialogue philosophique a été souvent reconnue, mais trop peu mise en pratique. Par exemple, « Machiavel a raison : la meilleure médecine pour soulager l’ennui, alléger le poids des problèmes et éloigner la crainte de la pauvreté et la peur de la mort est de passer au moins quatre heures par jour à converser avec les maîtres de la philosophie et de la littérature. Comme Socrate aurait pu le dire de manière plus positive, une bonne conversation est le meilleur moyen d’examiner la vie et de la rendre digne d’être vécue. » Nous retrouvons ainsi le sens profond d’une culture véritable.

Pour conclure

Il ne s’agit pas de dénigrer la pensée occidentale classique qui a permis la révolution et le progrès, le rationalisme et la laïcité, la science et le prodigieux développement technique, mais de la parfaire et de l’éclairer, de la « dialectiser » dirait Bachelard, et donc de l’enrichir des nuances et des variables du vivre. Comme l’affirme François Jullien, « on peut (doit) désormais croiser sa ressource avec d’autres qu’elle n’a pas aperçues et dont la pensée de l’entre me paraît devoir servir de terme fédérateur. »

Il s’agit de prendre conscience des limites et des dangers d’un universalisme facile, « de bousculer toute pensée normative et même toute conceptualisation qui s’endort dans ses partis pris (…) renoncer à l’exigence de l’universel », c’est-à-dire à une forme d’absolutisme. Mais ce n’est pas non plus valoriser « cette fausse monnaie idéologique qui, sous couvert d’orientalisme et d’appel à vivre, a fait prospérer en Occident son marché du bonheur » qui n’a rien à voir avec une pensée véritable.

Confirmation inattendue des thèses de Pierre Hadot, le grand psychiatre Irvin Yalom écrit : « Un patient se révèle à lui-même en suivant la pratique d’un penseur de l’Antiquité. » Un de ses patients déclare : « Marc-Aurèle m’enseigne que ce sont nos propres perceptions qui nous blessent. Changeons la perception et nous éliminons ce qui blesse. »

L’idéal serait de parvenir à vivre « ce que James appelait un plurivers. Des mondes dont la coexistence se crée, s’éprouve, s’invente, se décline tantôt comme composition tantôt comme simple coprésence. »

Au moment de conclure, je trouve un exemple inattendu. On sait combien l’acte de traduire est riche de variantes et de complexités, combien il est délicat à mener et soumis aux circonstances. Étudiant de façon savante la traduction d’Amadis de Gaule par Nicolas Herberay des Essarts en 1540, Sebastian Garcia Barrera finit par écrire : « Nous n’y avons point trouvé de théorie absolue ni de méthode définitive, mais une réflexivité qui est devenue, au fil des pages,  le mot d’ordre de notre démarche. » Il rejoint ainsi le grand traductologue Antoine Berman qui réfute une théorie qui viendrait décrire, analyser et éventuellement régir. » Une fois de plus, une sagesse s’affirme contre la tentation des règles et des « lois de fidélité » qu’une tradition classique avait essayé d’imposer – c’est une tentation courante – déjà depuis un contemporain de des Essarts, du Bellay.

« Tout notre enseignement tend au programme alors que la vie nous demande la stratégie, et si possible, de la sérendipidité et de l’art. C’est bien un renversement de conception qu’il faudrait opérer pour préparer aux temps d’incertitude. » L’essayiste,  dans son chapitre « La Réforme de la pensée » écrit très clairement : « À une pensée qui isole et sépare, il faut substituer une pensée qui distingue et relie. À une pensée disjonctive et réductrice, il faut substituer une pensée du complexe, au sens originaire du terme complexus : ce qui est tissé ensemble. Parmi d’autres, mais avec un programme précis, Matthew Lipman peut nous aider à illustrer la formule de Kant : « Les Lumières dépendent de l’éducation et l’éducation dépend des Lumières. »

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Informations complémentaires

Année

2015

Auteurs / Invités

Marcel Voisin

Thématiques

École / Enseignement, Philosophie, Qualité de la vie / Bien-être