Drôles de paroles

Michèle MIGNON

 

UGS : 26016 Catégorie : Étiquette :

Description

Le pouvoir de la parole est bien connu puisqu’à elle seule, elle peut modifier nos perceptions tant sur des personnes que sur des événements. Le commérage n’y échappe pas et bien qu’il serve à créer du lien social, il n’est pas nécessairement inoffensif.

De tous les animaux de la création, l’homme est le seul qui boit sans avoir soif, qui mange sans avoir faim et qui parle sans avoir quelque chose à dire, nous dit John Steinbeck[1] et cette sentence introduit avec malice la problématique du commérage.

Le commérage fait partie de ces bavardages propagés de manière délibérée sans nécessairement se soucier de la véracité des propos et illustre bien la dualité de la parole ainsi que son pouvoir, les conséquences de son pouvoir. En effet, ce qui sort de notre bouche peut être bienveillant ou malveillant, tonique ou toxique, vrai ou faux, perfide ou franc, hostile ou fraternel, honnête ou insidieux, et la litanie des opposés peut se poursuivre à l’infini. Outre la transmission rapide de personne à personne, des journaux en font leur spécialité et je prends pour exemple les « tabloïds » anglais sur leur famille royale, mais ils ne sont pas les seuls.

Ces racontars sont interpellants, car ils sont à la fois fascinants et écœurants. À quoi servent-ils ? Pourquoi diffuser potins daubeurs, soupçons gratuits, médisances, calomnies ou jugements à l’emporte-pièce et risquer des escalades ? Cela fait-il partie de notre nature humaine ? Sont-ils d’inutiles racontars à surtout ne pas prendre en considération ?

Oui et non ! Loin de se réduire à un bavardage insignifiant, le commérage est un genre de discours qui joue un rôle important dans toutes les sociétés. Sa définition a d’ailleurs suscité diverses recherches et le sociologue John Bellamy Foster[2] (2004) a proposé la définition suivante qui résume le mieux l’ensemble des travaux : « l’échange d’informations personnelles (positives ou négatives) et évaluatives (positive ou négative) à propos d’un tiers absent » lors de la conversation. En d’autres termes, cela ne sera ni formulé ni répété si la cible est présente.

Il existe donc un commérage positif ! Certains, même négatifs peuvent être utiles.

Le commérage est un concept englobant deux autres termes : « potin » et « ragot ». Le premier ayant plus un rôle d’information neutre, voire divertissant, le second plus évaluatif qui même si l’intention de départ n’est pas forcément de nuire peut quelquefois devenir nocif et tous deux soit se mêlent de la vie privée des individus soit jaugent leurs caractéristiques idiosyncrasiques.

Phénomène social répandu dans toutes les sociétés et cultures humaines  le commérage n’est donc pas futile, mais sert diverses fonctions sociales se regroupant en général en deux grandes catégories – les fonctions de maîtrise et les fonctions de lien social dépendant des normes du groupe auquel appartiennent tant les compères/commères que le/la ciblé.e.

Les fonctions de maîtrise sont doubles

D’une part il y a celle qui aide les individus à acquérir des informations sur leur monde social, leur permettant d’apprendre quelque chose du groupe, de l’entreprise, de la communauté en rapport avec ses normes et règles culturelles en général. Par exemple à votre nouveau boulot, de manière anodine un collègue vous raconte que Pierre vient rarement à la pause-café du matin et d’ailleurs n’apporte jamais une boîte de biscuits ! Vous comprendrez aisément qu’il existe une habitude de convivialité à suivre pour rester en harmonie avec les collègues.

D’autre part, il y a celle dont le but est de renforcer le contrôle social et l’obéissance à la norme en dénigrant les comportements perçus comme déviants et conséquemment devient un outil de gestion de la réputation. Le commérage est alors le moyen par lequel les réputations[3] se construisent, se consolident ou sont détruites. Ce sont les commérages dits de « célébration » c’est-à-dire louangeurs et les commérages d’accusation, dont, hélas, certains ont consciemment ou inconsciemment une finalité destructrice.

La « fonction informative » du commérage aide à tisser des liens sociaux entre deux ou plusieurs personnes, la cible étant évidemment absente ; elle a pour but non seulement de renforcer la relation entre la personne racontant le commérage et celle de/des écoutants, mais aussi de créer un réseau de renseignements partagés et même quelquefois une source de passe-temps divertissant comme raconter la mésaventure désopilante d’un ami commun.

Créer du lien pour se relier au groupe est une des fonctions principales du commérage. IL possède un rôle central comme moyen de réassurance permanente quant à l’appartenance positionnant le colporteur comme une personne intéressante « une personne qui a des infos, qui elle, elle sait » !

IL est vrai que l’on peut parfois apprendre bien des choses en écoutant les potins et bruits de couloir, encore ne faut-il pas oublier que leur effet peut être positif ou négatif, voire les deux ensembles et garder à l’esprit que ceux-ci peuvent aussi véhiculer des informations incomplètes, voire hélas fausses.

Dans ce cas, pour l’écologiste américain Robert Paine, il s’agit de discours instrumentaux au service d’individus ou de factions en compétition comme par exemple faire courir un cancan à propos d’un rival permet de ternir sa réputation tout en évitant la confrontation directe avec lui.

En fait, le ragot malveillant constitue une voie familière de « l’agression relationnelle » (Crick et al., 2001) dont le but est d’ostraciser la cible. Très souvent c’est une opinion négative voire un jugement définitif lié à des affects motivant le premier émetteur à influencer son entourage.

Certes, selon leur contenu, les ragots pourront rester sans conséquence.

Positivement ils peuvent nous apprendre par exemple avec qui éviter d’interagir sans avoir à apprendre à nos dépends via l’expérience directe qu’évoquer tel sujet avec telle personne créera difficulté. Négativement causer des préjudices émotionnels et casser la confiance, détruire des relations, conduire à un conflit ouvert, détériorer une dynamique de groupe, créer des clans ou entraîner des sanctions.

Qu’il soit mal intentionné ou non, à partir du moment où un ragot risque de provoquer des conséquences psychiques et/ou sociales sur une personne, dans le groupe il devient impérativement nécessaire d’y mettre directement le holà.

En résumé, force est donc de constater que ce type d’interactions joue un rôle important dans notre sociabilité et qu’il convient de connaître la psychologie derrière ces dynamiques pour ne pas se laisser emporter par elles.

Quel est l’objectif de notre compère/commère ? Y a-t-il manipulation ? Ce terme a acquis au cours des temps un aspect négatif et on en oublie son étymologie : Mani-pulare = tenir en mains. Autrement dit, c’est adapter notre discours pour tenter de convaincre l’autre de l’intérêt à suivre notre proposition ou solution en utilisant parfois un peu ou plus quelques ruses. Et très clairement nous manipulons tous : du parent pour faire avaler la soupe au gamin, de l’ado pour échapper à une corvée et dans la sphère sociale actuellement n’oublions pas publicistes et influenceurs.

Certes, la manipulation se perçoit comme une stratégie psychologique émotionnellement malsaine utilisée aussi par des personnes peu capables de demander clairement et directement ce qu’elles veulent sans être pour autant des pervers narcissiques.

Le manipulateur pervers manœuvre plus sournoisement et emprunte des chemins détournés pour entraver le raisonnement de l’interlocuteur. Autrement dit, rien n’est clair et tout est flou. Son but est de faire passer ses objectifs avant ceux des autres.

Incontestablement il est préférable d’influencer avec intégrité c’est-à-dire vouloir convaincre et le faire de manière claire sans besoin de domination en laissant la liberté de choix à l’interlocuteur.

Il est possible que certains commérages soient une action de manipulateurs, mais il est certain que cette sociabilité informelle confère une forme de pouvoir (sous l’aspect de connaissances) à des personnes renforçant ainsi leur statut social au sein du groupe.

Qu’ils concernent les collègues, nos connaissances ou les stars, colporter des potins n’est pas à banaliser et les ragots sont parfois indélicats, voire néfastes d’autant plus que de colportage en colportage l’histoire se transforme…

Si l’objectif principal du racontar est de satisfaire un besoin d’appartenance rappelons – nous le proverbe : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse » et sachant la nocivité des rapportages issus de la réalité subjective de l’un ou l’autre, pourquoi ne pas utiliser le test des trois passoires de Socrate :

  • Filtre de la vérité : As-tu vérifié si ce que tu veux dire est vrai ?
  • Filtre de l’utilité : est-ce utile de le savoir ?
  • Filtre de la bonté. Ce que tu veux communiquer, est-ce quelque chose de bien, de positif ?

Si la réponse aux questions est NON, alors le mieux est de conclure comme Socrate : si ce que tu as à raconter n’est ni vrai, ni utile, ni bien, pourquoi vouloir le dire ? 

Mais argumenterez-vous s’il y a un OUI, que faire ?

« Qui juge lentement juge sûrement » disait Sophocle et Lacan affirmait « un jugement est une réponse orpheline de sa question ».

C’est un fait : tout jugement moral résulte d’une intrication entre cognition et émotions. L’affect et les émotions contribuent au comportement et à la pensée. Et penser ce que l’on dit est différent de dire tout ce que l’on pense, car il y a lieu de tenir compte du contexte, du cadre comme des personnes.

Une critique est d’abord un avis. Il peut être juste ou injuste, mais cela reste un avis, une opinion qui s’ils ne portent pas atteinte à des valeurs protégées par la loi peuvent s’exprimer.

Un ressenti est par essence subjectif et exprime une perception émotive de la situation ou de la relation.

Alors, avant de commérer…

Apprendre la vigilance envers soi, envers son mental. Il est nécessaire de savoir distinguer l’opinion du jugement, la différence étant pour moi dans le fait qu’une opinion évolue et le jugement est définitif. Oser si l’on se sent incompris, voire agressé par des propos, aller à la rencontre du colporteur pour une saine confrontation.

L’essentiel reste de promouvoir des interactions basées sur le respect, la bientraitance et la communication ouverte. La tolérance n’est pas sans limites, le respect vient la cadrer.

 

Et donc, si le commérage est une activité banale que nous pratiquons tous un peu, beaucoup ou plus il dépend de nous qu’il reste correct et il y a lieu d’être circonspect quant à sa diffusion. Il dépend de chacun de travailler en lui l’« intelligence du cœur » qui se traduit par la jolie formule « un cœur plein d’esprit et un esprit plein de tendresse » qui permet de comprendre sans toutefois tout admettre, de savoir le dire sans juger, de proposer à l’autre cette même tolérance et négocier, c’est-à-dire se retrouver à un niveau supérieur de conscience où le respect réciproque nous porte à mieux définir nos repères, à déchiffrer les ressentis.

Marque de notre humanité, l’aventure humaine passe par la parole… à nous de la rendre belle.

[1] John STEINBECK (1902-1968) est un écrivain américain, connu pour ses romans ancrés dans la réalité sociale des États-Unis, en particulier celle de la Grande Dépression. Il a dépeint avec force la pauvreté, l’injustice et la dignité des travailleurs migrants, notamment dans Les Raisins de la colère (1939 [traduit par Marcel DUHAMEL et Maurice-Edgar COINDREAU, Paris, Gallimard, 1947]), œuvre majeure qui lui a valu une reconnaissance internationale. Son écriture, à la fois réaliste et empathique, lui a valu le prix Nobel de littérature en 1962.

[2] John Bellamy FOSTER (né en 1953) est un sociologue et théoricien marxiste américain, connu pour ses travaux sur l’écologie politique et la critique du capitalisme contemporain. Rédacteur en chef de la revue Monthly Review, il a contribué à renouveler la lecture de Marx à partir des enjeux environnementaux, en particulier autour de la notion de « fracture métabolique » entre sociétés humaines et nature. Ses analyses portent sur les liens entre crise écologique, impérialisme, inégalités et modes de production, et nourrissent les débats actuels sur l’écosocialisme.

[3] Évaluation de la compétence et/ou du comportement d’une personne sans indication de la source.

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Année

2026

Auteurs / Invités

Thématiques

Adolescence, Communication, Enfance, Éthique, Identité, Liberté, Assertivité, Autonomie, Empathie, Limites, Pouvoir

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