Divin et humain : Religion et reliance

Marcel BOLLE DE BAL

 

UGS : 2007018 Catégorie : Étiquette :

Description

Quelques réflexions sur le divin ? Soit, parce que nul ne peut y demeurer indifférent. Mais avec l’impression d’atteindre là mon seuil d’incompétence.

Comme beaucoup de mes frères en humanité, je mobilise mon énergie afin que, dans la mesure du possible et selon la formule consacrée, « rien d’humain ne me soit étranger ». Mais le divin, lui, me demeure profondément étranger.

Sauf comme production humaine :

« l’instinct du divin, comme explication de l’humain, se retrouve dans la masse de l’humanité » (Vinet).

Sauf aussi lorsque j’ai la chance ou l’impression de vivre des moments « divins » :

c’est-à-dire « excellents », « parfaits » (Robert), harmonieux, où je me sens relié à moi, aux autres, à l’univers.

Ce désir d’être relié, de vivre en harmonie avec soi, les autres et le monde, n’est-ce pas ce qui fonde la croyance au divin, à un Dieu unificateur, synthèse transcendantale de toutes nos contradictions personnelles ? Dieu n’est-il pas l’humaine réponse à cette fracture originelle, à cette séparation d’avec la Mère, d’avec ce Paradis à jamais perdu, d’avec ce monde idyllique qui ignore les conflits humains ?

Réponse par ailleurs paradoxale puisque, si je suis bien informé, Dieu est aussi la cause, l’origine, l’agent de la séparation, lui qui chasse les futurs humains de l’empire divin…

Réponse également paradoxale, en ce que le divin demeure (doit demeurer ?) hors de portée de nos humaines errances… Si ce n’est lors de quelques illusoires instants.

Réponse quand même, qui semble satisfaire, ou du moins fasciner sous des formes diverses, la plus grande part de l’humanité. Pas seulement dans les sociétés primitives, mais aussi dans nos sociétés contemporaines hautement « développées ». À cela rien d’étonnant : ce sont des sociétés éclatées, des sociétés « de déliance ». Les hommes dé-liés aspirent à être re-liés. La religion est une réponse à cette aspiration, même et surtout aujourd’hui.

Une société de déliance

« Une fourmilière d’hommes seuls » (Camus), une « foule solitaire » (Riesman), ces diagnostics impitoyables caractérisent notre société marquée par la désintégration des communautés de base (la famille, le village, la paroisse, l’atelier), par la dislocation de ces groupes sociaux primaires qui assuraient la socialisation des individus, leur intégration plus ou moins harmonieuse dans le système social. J’appelle déliance cette rupture des liens qui rattachaient les personnes à ces ensembles humains dont elles faisaient partie. Cette « déliance » typique de nos sociétés modernes est une réelle maladie psychosociale, car le lien interhumain est aussi invisible et aussi indispensable à notre survie que l’air que nous respirons.

Mais cette déliance n’est pas que sociale. Elle est aussi culturelle :

– les hommes ne sont plus reliés au ciel : Dieu ne semble pas répondre aux appels angoissés qui lui sont adressés ;
– ils ne sont plus reliés à la terre : les espaces verts sont dévorés par le bitume des villes bétonnantes ;
– ils ne sont plus reliés aux autres, si ce n’est par des machines : la chaîne pour les producteurs, la télévision pour les consommateurs, les ordinateurs pour les uns et les autres ;
– ils ne sont plus reliés à eux-mêmes : les frénésies de la carrière, de la consommation et de l’information surabondante ne leur laissent plus le temps (ou l’envie ?) de s’interroger sur leur être profond, sur le sens de leur vie.

Ce processus de déliance est dramatiquement accru par l’implantation massive des nouvelles technologies, lesquelles rompent les liens entre l’homme et ses œuvres, entre le travailleur et le produit de son travail, entre les travailleurs eux-mêmes : l’emploi est menacé, le travailleur est rationalisé, l’équipe est éclatée, les solidarités sont brisées.

Dé-liées, déconnectées, disjointes, les personnes, prisonnières des personnages, souhaitent reconstruire le puzzle éclaté de leur vie, aspirent à de nouvelles reliances.

Des aspirations de reliance

Les hommes aspirent à être re-liés (liés à nouveau), mais aussi, et surtout à être reliés autrement.

Car la propagation de cette déliance polymorphe ne signifie pas la disparition de toute forme de reliance. Des reliances subsistent. D’autres surgissent, certaines prolifèrent même. Mais, dans la plupart des cas, il s’agit de « fausses » reliances, ou plus exactement de reliances paradoxales : les structures censées relier les individus accentuent en fait leur isolement. Tel est le cas, en effet, de ces structures et outils de reliance produits par notre société et censés aider à la « reliance » de ses membres : la télévision, l’automobile, les chaînes de production, les micro-ordinateurs. Tel est, tout aussi paradoxalement, le cas de ces communautés artificiellement créées pour répondre à cette recherche des reliances perdues : les groupes de rencontre, les communautés contreculturelles, les sectes en tous genres. Dans toutes ces situations, les individus se retrouvent le plus souvent seuls, face à la machine, face au groupe ou face à eux-mêmes.

Nostalgie des reliances évanouies, nostalgie de la fraternité révolue, désir de reliances fraternelles : ces forces vives et profondes de notre inconscient collectif nourrissent à la fois le rêve du divin et la réalité de ces démarches qui poussent le profane à frapper à la porte de notre Temple. Car le Temple maçonnique est une structure, un lieu, un moment privilégiés de reliance.

Le Temple, espace de reliance

Écoutons ces profanes sous le bandeau : contraints par celui-ci de se relier à eux-mêmes, de prolonger ainsi le travail commencé dans le cabinet de réflexion, ils expriment le plus souvent – cela m’a toujours frappé – un désir vital de fraternité, de chaleur humaine, de relations « autres », bref de reliance.

Leur intuition, à cet égard, n’est pas fausse.

Car les loges, par leur structure, leur organisation et leur fonctionnement, vont favoriser la création de nouveaux liens, de nouvelles reliances.

La franc-maçonnerie, contrairement aux affirmations superficielles d’esprits chagrins, n’est point une institution au passé glorieux, mais sans avenir. Ma conviction personnelle est qu’elle est au contraire porteuse de futur, ce dont nous avons tant besoin pour échapper aux déracinements, aux déliances qui nous menacent. La franc-maçonnerie, en fait, posait dès le XVIIIe siècle les problèmes du XXIe siècle : celui-ci sera religieux ou ne sera pas, aurait affirmé – cela est contesté – le génie intuitif de Malraux, voulant souligner par là l’extraordinaire besoin de reliance qui animerait les prochaines générations.

À ce besoin du temps qui s’annonçait, la franc-maçonnerie apporte une réponse qui fait l’économie du divin : elle relie les hommes sans avoir besoin de Dieu à cette fin. Elle initie l’Apprenti à la reliance à soi, le Compagnon à la reliance aux autres, le Maître à la reliance à l’ensemble de notre univers. Pour les hommes (et les femmes) probes et libres, elle remplit la même fonction que la religion pour ceux ou celles qui ne veulent ou ne peuvent assumer l’angoisse de la liberté.

Lieu où peut se conquérir l’identité et se construire les reliances, le Temple maçonnique est un laboratoire des êtres humains du futur. De ces Frères et de ces Sœurs qui, tout en respectant ceux qui croiront encore au divin, tout en reconnaissant sa durable fonction sociale, cesseront de rechercher en lui et en la religion la satisfaction de leur légitime besoin de reliance.

Divin et diabolique : reliance et déliance

Si notre Temple peut remplir cette fonction de reliance, c’est en grande partie à notre méthode symbolique qu’il le doit.

Inspirons-nous ici des propos de notre Sœur Claire Lejeune. :

– est « symbolique » (sun = ensemble) ou religieux (religare) ce qui relie : le symbole et le divin sont de l’ordre de la reliance ;
– en revanche, est « diabolique » (dia = séparé, à travers, à distance) ce qui délie : le diable, et l’homme à son image, sont de l’ordre de la déliance.

Dieu doit relier, aux yeux des pauvres humains, ce que le Diable s’efforce de délier.

En ce sens le divin s’oppose non seulement à l’humain (ce qui est séparé, délié) et au terrestre, mais aussi au diabolique (ce qui est séparant, déliant) et à l’infernal. Ce n’est donc pas être grand devin que de lui prédire un bel avenir. Dans la mesure où nous n’oublions jamais qu’il s’agit d’une production humaine, que l’homme a créé Dieu à son idéale image, nous pouvons accepter.

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Informations complémentaires

Année

2007

Auteurs / Invités

Marcel Bolle De Bal

Thématiques

Amitié – Fraternité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions, Vivre ensemble