Des fragments d’un texte inédit de Georges Weis (1932-2014)

Commentés par Stéphane LOURYAN

 

UGS : 2016028 Catégorie : Étiquette :

Description

Introduction

Georges Weis fut professeur de géographie et de sciences sociales à l’Athénée royal d’Ixelles, dit « François Rabelais », fermé en 1989. Il fut également chargé de cours au Centre universitaire d’Anvers. Issu lui-même de l’Athénée royal d’Ixelles (section latin-mathématique), où il fut formé par des maîtres éminents, il fut diplômé licencié en géographie et agrégé de l’enseignement moyen avec distinction en juillet 1954.

Fidèle à ses conceptions philosophiques, il fut longtemps un collaborateur assidu de la Ligue de l’Enseignement et du Centre d’Action laïque. Audacieux réformateur de l’enseignement secondaire, militant de l’enseignement rénové, habile praticien de la pédagogie non directive, c’était un homme généreux dont la vie se confondait avec sa mission pédagogique. Il fut un pilier des Cercles parascolaires de l’Athénée et du Lycée d’Ixelles, et un des fondateurs, avec son frère André (propriétaire du cinéma Arenberg, président de la Ligue contre la censure) du Fonds social des Elèves, destiné à venir au secours d’élèves en difficultés financières. Cette ASBL se perpétue aujourd’hui encore et possède une maison de vacances à Oostduinkerke, construite par les élèves.

Les préoccupations pédagogiques de Georges Weis ont trouvé en mars 1968 une tribune dans la revue du Cercle de Philosophie et Lettres de l’ULB, dirigée, à l’époque, par Michel Gheude, ancien élève.

C’était un géographe de talent, auteur d’un manuel remarqué destiné aux athénées congolais. L’activité qu’il a déployée au sein des cercles parascolaire généra un ouvrage publié par le ministère de l’Éducation nationale et de la culture. Bien qu’il en fût le maître d’œuvre, son nom, à sa demande expresse, n’y apparaît nulle part.

Il soutint la mise en place d’un Conseil de Gestion associative qui permit à l’Athénée d’Ixelles d’implanter un pouvoir démocratique auquel les élèves étaient associés, tout en ne se faisant guère d’illusion sur l’autonomie réelle de l’école par rapport au ministère, réduite, entre autres, par la présence d’un préfet désigné, et non élu.

Même si ses initiatives pédagogiques apparaissaient parfois excessives ou incongrues, et ses jugements abrupts et sans complaisance pour les opinions adverses, son dévouement aux élèves et son idéal forçaient l’admiration.

Madame Marie-Claire Hanus, épouse de Georges Weis, a eu la délicatesse de me remettre une partie de ses archives pédagogiques et scientifiques. Au sein de celles-ci, j’ai trouvé les quelques pages qui suivent ; il s’agit de feuillets incomplets, fragments d’une sorte de « testament philosophique », ou plutôt pédagogique, que nous souhaitons faire partager à nos lecteurs, afin qu’ils prennent la mesure des efforts qui furent déployés en ces temps-là pour rendre l’enseignement plus vivant et plus solidaire. Le style assez direct, sans fioritures littéraires, a été respecté ; seules d’indispensables corrections de forme ont été apportées par rapport à un texte manuscrit maintes fois biffé et corrigé. Tout en regrettant la disparition des feuillets manquants, nous estimons que le présent texte a toute sa place dans l’histoire récente de l’enseignement en Belgique.

Contributions du travail sur le terrain, et de l’excursion, à la pédagogie active dans l’enseignement secondaire

Georges Weis, géographe, ULB 1954

Les cours de chimie ou de physique ne peuvent se concevoir sans la pratique du laboratoire. La géographie utilise les cartes, les atlas, certes essentiels, mais un cours vivant et ouvert se doit de sortir de l’école, d’aller sur le terrain. Quand, à quel rythme, sur quelles bases, dans quels buts ?  Je me base sur des expériences essentiellement collectives et aussi personnelles, avancées de 1957 à 1989, anciennes, mais sans doute exemplaires de cette démarche.

La formation pédagogique

Dans les années 1950, elle se contentait d’un cours insipide souvent consacrée à l’histoire de la pédagogie, du suivi auprès d’un maître  de quelques cours, parfois de l’expérience directe de donner quelques rares leçons, et de trois leçons d’examen. Sans doute, les excursions et voyages de la Faculté de Géographie inspiraient-ils le goût d’analyses sur le terrain.

J’eus une chance tout à fait spéciale. Je fus envoyé, juste après mon diplôme, faire une étude régionale de la zone montagneuse (jusque 3200 m) du rift accidentel du lac Tanganyka, au-dessus d’Uvira. Je résume : faire une carte à la boussole et à l’altimètre, recenser cinquante villages, analyser la relation entre Hutu agriculteurs et Tutsi pasteurs, très pacifiques à l’époque. Encore aujourd’hui, j’ai des contacts étroits avec des chercheurs et des étudiants essentiellement Tutsi Banialulenge, qui conservent une étude publiée en 1954, Le Pays d’Uvira, dont la conclusion, mettant le doigt sur les « inconvénients » du colonialisme, avait gêné l’académisme belge.

Je résume cette expérience africaine pour expliquer mes démarches professionnelles ultérieures et pour souligner l’utilité de vivre, pour le futur enseignant, des formes de voyage.

Les échanges internationaux actuels d’étudiants et d’enseignants offrent déjà une voie…

Autre formation, le scoutisme –, que j’ai pratiqué longtemps –, m’a ouvert à une vie sociale, et aussi au voyage. Il est moins suivi aujourd’hui par les jeunes.

Le lecteur comprendra enfin que je ne signale pas le service militaire (dix-huit mois !) comme formatif, même si on m’avait bombardé officier instructeur. Il y a mieux comme apprentissage de la vie en groupe.

L’excursion scolaire

Il me semble que les enseignants géographes ont tout de même tendance à bouger, à remuer leurs élèves, jamais assez.

Je raconte ma première excursion à l’Athénée d’Ixelles, avec ses côtés comiques. J’avais préparé une excursion pédagogique et morphologique dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, qui est la région où, de Bruxelles, on traverse au plus court le massif ardennais : examen des dossiers du service géologique (du musée des sciences naturelles), achat de cartes, reconnaissance sur le terrain. Eh bien, le jeune professeur doit travailler beaucoup. J’avais fait impression sur les élèves de rhéto. Au moment où je dessinais au tableau le schéma du terrain à parcourir, je me tourne, et je vois tous les élèves portant en bouche…un macaroni,  un élève rangeant le paquet. Je prends place derrière mon bureau, et demande à l’élève de me l’apporter. Effroi. « Dépose-le ici et retourne t’asseoir ». Et puis je mets un macaroni en bouche, l’agite, le dépose…et je reprends mon cours. Ce serait perdre tout crédit que de se fâcher pour une blague. Un prof doit savoir rire.

Toutes les formes de sortie scolaire

Je fus détaché quelques mois au ministère de l’Éducation, en 1969 où on me demanda, entre autres, de préparer une circulaire pour mieux cibler, aider, mais réglementer l’explosion des voyages pendant les temps scolaires. Préciser les excursions d’un jour, les voyages (avec visite des villes), les classes de plein air (de mer, de montagne), les classes de ski.

Le problème du prix est particulièrement ardu pour ces dernières. Les écoles devront fournir un plan de paiement solidaire (fêtes, subsides d’associations). Le séjour doit aussi prévoir un horaire partiel de cours, et peut être étendu à un congé régulier.

La collaboration d’écoles du pays visité, fort recommandée, ouvrait les jeunes et les profs à des contacts fructueux. Je l’avais vécu déjà avec beaucoup d’écoles belges, le lycée de Bastia (Corse), pendant les vacances. Il s’agit là de jumelages que je puis enfin matérialiser officiellement (par exemple avec le lycée de Montélimar). Je rédigeai pendant mon détachement au ministère une circulaire sur cet échange particulièrement vivant.

(…)

[Il manque ici un certain nombre de pages. Cette lacune ne dénature toutefois pas le sens du texte. La numérotation des paragraphes a été modifiée, le suivant portant en fait le numéro 9.]

La fin des sixties

L’enseignement rénové fut déjà réduit à une baudruche dans les années 1970. On sabota des écoles qui s’y maintenaient malgré la tempête. Une méthode simple consiste à empêcher le recrutement, par exemple à la commune d’Ixelles où l’athénée (d’État, de la Communauté) fut empêché de recruter dans l’enseignement primaire communal. L’athénée se vida peu à peu. Une autre méthode : l’homologation fut refusée à deux options : artistique et sciences sociales. Nous arrivâmes à convaincre les parents d’ester au Conseil d’État. Je rédigeai, en une nuit, un mémoire comparant les programmes et les matières vues aux attendus de la commission d’homologation.

En attendant, le recteur de l’ULB et le directeur de l’École ouvrière supérieure permirent aux élèves de s’inscrire et de suivre les cours. L’homologation fut déboutée, condamnée pour abus de pouvoir, incompétence (aucune vision du rénové). Mais le mal était déjà fait.

Faute d’élèves, l’Athénée d’Ixelles fut fermé en 1989. Cinq cents personnes assistèrent à un spectacle émouvant racontant son histoire.

Un livre fut mis en route, paru en 1992, et intitulé Réussir et rater la révolution dans l’école, avec la participation de cinquante-sept témoins, acteurs.

Pierre Vanbergen (le directeur général auteur des réformes et du rénové) accepta de le préfacer. Il souligna que le parascolaire fut dérangeant, mais qu’il avait raison.

À cette époque, le rénové se résorba ; les écoles reprirent leur vieille habitude d’autorité, d’échecs scolaires. Les enseignants se désinvestirent. Les élèves, inhibés par la télévision, puis par Internet et les GSM, ne cherchent plus d’ouverture.

Et puis notre société est en crise, depuis bien avant 2008, et l’Europe paraît particulièrement touchée. Le vingt-et-unième siècle s’ouvre carrément sur une crise de civilisation.

Cette vision de la situation actuelle est-elle trop pessimiste ?

Une expression paraît dans la presse : « Après les trente glorieuses, les quarante piteuses ». Cela n’empêche pas les écoles d’organiser tout de même des excursions classiques et des classes de plein-air, mais ces sorties n’alimentent pas une tendance à transformer l’enseignement…

[La conclusion annoncée manque. Qu’il soit donc permis au commentateur de lui substituer une pensée de Georges Weis qu’il avait publiée dans le journal des élèves en 1976, et qu’on aurait tort de négliger en cette période de bureaucratie triomphante et de frénésie à vouloir légiférer en tout :]

« Je connais des obsédés textuels parfois capables d’édicter pour la lune un code de la route afin qu’on n’y construise jamais de route. »

Remerciements : le commentateur remercie chaleureusement Madame Marie-Claire Hanus pour l’opportunité qui nous a été offerte de transcrire ce document, et pour la relecture,  ainsi que Mme F. Delloye, bibliothécaire aux archives de l’ULB pour sa collaboration toujours enthousiaste.

1 187 vues totales

Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Stéphane Louryan

Thématiques

Ambitions de la laïcité, École / Enseignement, Penseurs et société, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses