Des cultures et des hommes

Marcel Voisin

 

UGS : 2014019 Catégorie : Étiquette :

Description

« Être citoyen du monde » : cet idéal né au siècle des Lumières, est loin de parvenir à sa réalisation, tant demeurent pressantes toutes les parures de communautarisme, voire de libéralisme.

C’est devenu un truisme de recommander la rencontre des êtres humains et le dialogue des cultures. Pourtant, il semble qu’une dérive se réinstalle peu à peu, qui a nom « communautarisme », une tendance au repli sur soi qui est une forme d’individualisme et de sécurisation par les siens, qu’on pourrait appeler tribalisme en dépit des formes d’universalisme proclamées.

Cette dérive n’est paradoxale qu’en apparence dans un monde où les échanges sont devenus aisés, nombreux, immédiats. Car la mondialisation fait peur aux esprits non préparés, et la thèse connue du « choc des civilisations » n’arrange pas les choses. En outre, la cohabitation forcée, non choisie, de cultures différentes et les héritages douteux de la colonisation empoisonnent facilement les consciences autant que les mémoires.

Le paradoxe, c’est que notre vie quotidienne est imprégnée du monde entier dont nous consommons les produits, souvent sans en avoir conscience. Tous les continents coopèrent chaque jour à notre mode de vie et nombre de pensées étrangères s’insinuent dans notre conception du monde comme, par exemple, le bouddhisme ou le chamanisme. Mais malgré cette innutrition, comme par réflexe animal défensif et territorial, certains s’ingénient à essayer de retrouver un passé irrémédiablement disparu, par le folklore, le nationalisme ou l’esprit de clan dont les manifestations sportives sont coutumières. Une frilosité qui peut devenir agressive envers les autres et produire de toute façon un isolement dommageable, au milieu d’un nœud de contradictions.

Ainsi se développe, par exemple, « la haine de l’Occident  » chez bon nombre de ceux qui ne peuvent se passer des apports scientifiques, technologiques et même politiques de la civilisation occidentale. Imiter en décriant, profiter en haïssant, telles sont les étranges attitudes qui se répandent au grand dam des traditionalistes absolutistes à qui il ne reste plus que le refuge dans leur « vraie religion » qui, pourtant, manifeste souvent des prétentions à l’universalité. Le consumérisme tend à devenir universel en même temps que se développent les nationalismes, les régionalismes et les tribalismes. On oublie – ou on ne veut pas savoir – que les « autochtones de souche » (pardonnez le pléonasme !) sont déjà depuis longtemps des sangs mêlés par un métissage séculaire.

C’est qu’évidemment l’éducation n’a pas suivi le rythme des changements. Trop souvent, on enseigne encore « nos ancêtres les Gaulois » (je caricature à peine), avec un relent de patriotisme obsolète. Les déjà anciennes tentatives de créer un enseignement et des manuels européens ont largement échoué. Que dire d’une vision véritablement mondiale ? On n’apprend pas tout ce qu’on doit aux autres, sauf en quelques cénacles éclairés. Pourtant, ce serait instructif et passionnant pour détruire maints préjugés et forger un esprit de « citoyen du monde » dont rêvait déjà Gary Levis. Les politiques, hélas, ne travaillent plus à long terme où elles apercevraient nos véritables intérêts…

Des cultures

Comme souvent, le succès du mot lui a fait perdre une bonne part de son potentiel. On parle volontiers de culture à propos de tout et de rien. Or, pour garder sa valeur d’éducation et de libération, la culture ne peut être confondue avec le respect aveugle des traditions, avec toutes les manifestations folkloriques ni avec la démagogie du n’importe quoi. Pour moi, elle signifie ce qu’elle prônait au départ : une volonté d’excellence et d’universalisme éclairé. Je ne peux la concevoir sans une pratique du libre examen, recherchant la plus vaste et la meilleure des informations, la promotion des valeurs humanisantes. Contre le tout venant, si nécessaire ! Les pièges de la facilité et du confort intellectuel sont particulièrement captieux.

La culture authentique suppose une confrontation pacifique des idées et des valeurs, ainsi que l’enseigne, par exemple, la pensée scientifique. Comme le rappelait Bachelard, « la vérité est polémique ». Signe de santé mentale ! Nous nous situons alors loin d’un universalisme facile, préconçu, ou des atavismes obstinés. Notre pensée devient une construction qui reste ouverte au progrès, à la remise en question, à la nouveauté, loin des clichés, des préjugés et des évidences.

Le choc peut être rude, mais il est toujours salutaire dans la perspective d’un développement humaniste. Ainsi, les difficultés de traduction d’une langue à l’autre stimulent notre réflexion en même temps qu’elles nous font découvrir la vérité de l’autre, les richesses de l’altérité. Découvrir l’étrangeté au bon sens du terme du portugais saudade, de l’allemand Sehnsucht ou de l’anglais reasonnableness, et en même temps, que le chinois n’a pas de mot pour évoquer notre notion judéo-chrétienne d’un dieu personnel et créateur, fait partie de l’aventure intellectuelle que représente pour moi la culture authentique.

Nos évidences et nos préjugés en prennent un coup, et nos commodes abstractions déréalisantes, volontiers nanties d’une majuscule sacralisante, découvrent leur artifice, leurs limites et leur facilité trompeuse (Bien, Mal, Raison, Liberté, etc.) . Rien qu’en nous confrontant à l’empirisme anglo-saxon ou au pragmatisme américain, nous découvrons des pièges de notre culture, comme l’idéalisme platonicien et le cartésianisme, ou encore les limites de la logique aristotélicienne dont ceux, combien prégnants, du thomisme.

Nous devons alors convenir d’un renversement culturel qui impose de repenser favorablement, par exemple, un matérialisme nuancé et intelligent, bien mieux en accord avec notre savoir scientifique et notre vie réelle. Loin des sphères éthérées si facilement nimbées de spiritualisme, nous découvrons les vraies puissances de la réalité, les prodiges minéraux, végétaux, animaux et humains de la matière dont nous vivons. Nous découvrons que le corps pense et que nous pensons aussi par le corps. Nous pourrions ainsi en finir avec la « foire aux vanités » et avec les illusions qui continuent d’obérer notre pensée, notre comportement, sinon notre avenir.

Dans cette perspective, nous pourrions aller plus loin encore et inclure l’éthologie dans notre culture, afin de vaincre un anthropocentrisme persistant. Cette science passionnante nous révèle, comme le darwinisme, notre place réelle dans la chaîne ininterrompue du vivant. Elle permet une compréhension plus profonde de l’animalité et donc de notre être premier. Elle nous découvre les embryons de nos plus chères valeurs : empathie, solidarité, respect, règles sociales, etc. Elle nous montre que les vertus de l’amour ne sont pas notre apanage, qu’il soit conjugal ou maternel. Combien notre culture traditionnelle peut s’en trouver enrichie et renouvelée !

Des hommes et des femmes

Nous sommes des animaux sociaux et nous avons développé le politique, l’art – pas toujours réussi – d’organiser la vie dans la cité. L’interaction des êtres humains est donc normale et nécessaire. L’érémitisme est une exception qui frôle souvent la folie et ne constitue sûrement pas un modèle, quoi qu’en dise une certaine propagande, devenue d’ailleurs totalement désuète. Le mouvement général des populations est, pour le meilleur comme pour le pire, l’agrégation dans des villes de plus en plus tentaculaires, comme l’avait déjà remarqué le poète Émile Verhaeren.

C’est dans la vie commune que s’est élaborée la culture, avec des trouvailles merveilleuses comme le feu ou la roue, sans oublier la longue liste des outils ingénieux devenus indispensables à l’essor des civilisations. Que doit le jardinier à la bêche et au râteau ! Einstein, avec tout son génie, admirait particulièrement la fermeture éclair ! Pensons-y ! La part de l’artisanat et de la technique dans l’élaboration des cultures a été longtemps primordiale. Elle peut continuer à nous fasciner malgré les prodiges électroniques.

À tort ou à raison, nous avons aujourd’hui une vue plus intellectuelle de l’homme ou de la femme dit cultivé. Il est vrai que la rencontre des humains plus cultivés est généralement stimulante. Je voudrais cependant introduire une distinction chère au grand sociologue Henri Janne, qui fut recteur de l’ULB. Celle de « l’homme de culture » qui ne se contente pas d’amasser des savoirs, mais qui participe à leur élaboration dans tous les domaines. Il s’agit donc, à quelque degré que ce soit, d’un créateur.

Souvent, sa rencontre dans n’importe quelle branche est encore plus utile et plus stimulante. L’artiste peut nous en apprendre plus sur son art que l’amateur. L’écrivain peut nous éclairer plus précisément que ses écrits, même si ceux-ci suffisent normalement à découvrir sa pensée. Il fait vivre la langue qui forge la pensée et réunit les esprits. Mais il y a le piège des mots auquel on n’est jamais assez attentif. Le chercheur nous éclairera sûrement sur la perspective de ses recherches et, s’il est modeste comme il sied, sur leurs limites. Ainsi se découvre dans toutes ses nuances la richesse de la condition humaine.

De tels contacts sont souvent très enrichissants, en particulier pour les jeunes à qui ils ouvrent des horizons insoupçonnés, parfois creusets de nouvelles vocations. En tout cas, ils stimulent les esprits et perfectionnent les personnalités. Ils participent donc à l’excellence d’une éducation humanisante. Nous sommes loin d’une culture people, démagogique, flattant les goûts les plus vulgaires et oubliant sa fonction éducative, c’est-à-dire de tirer vers le haut, comme nous le rappelle l’étymologie.

Loin d’un hédonisme vulgaire volontiers abêtissant, il faudrait se souvenir d’Épicure, si souvent dénigré malgré sa sagesse exemplaire et sa lucide hiérarchie des plaisirs en cohérence avec les valeurs les plus épanouissantes de la personne. Le plus satisfaisant et le plus durable réside dans les sommets de la culture, non dans l’exploitation mercantile des aspirations les plus vulgaires.

Les médias, qui auraient dû diffuser largement le meilleur des cultures, s’intéresser profondément aux hommes et femmes de culture comme modèles à expérimenter pour stimuler le désir d’épanouissement de la personne et diversifier l’éducation en l’enrichissant, ont trop souvent failli à leur tâche au fil de leur diffusion. Les trop rares fois où nous rencontrons un véritable journal d’information, une revue sérieuse, un documentaire bien fait (il en est de merveilleux qui devraient faire oublier le grotesque de la télévision populaire), un reportage intelligent et instructif, nous mesurons avec effroi tout ce que l’empire du profit maximum par l’audience la plus large fait perdre à notre culture et à notre éducation populaires. L’exemple américain tend à se mondialiser par ses plus mauvais côtés qu’il est plus aisé d’imiter. Le président Obama lui-même le critique avec fermeté. Hélas, dans un monde où le profit par tous les moyens se fait insatiable, il est difficile de parler de valeurs autres que marchandes…

Certes, des initiatives culturelles consistantes existent encore et, parfois, naissent courageusement au sein de la débâcle. Certes, des femmes ou des hommes de culture luttent, seuls ou en groupes, contre ce qu’on résiste mal à appeler « décadence ». Mais pour nous rassurer sur l’avenir, on aimerait qu’une part plus large de la jeunesse se détache des modes fallacieuses et des attitudes viscérales, pour exercer davantage son droit à la critique, sa volonté de véritable liberté et de dignité.

On souhaiterait que la plupart comprennent que le système ne leur offre rien, que tout se paie, parfois au prix fort, que ce monde factice de rires, de fêtes et de cadeaux qu’on leur présente n’est qu’un immense et périlleux miroir aux alouettes. Que ce qui les flatte et les divertit comporte deux pièges majeurs : d’une part, cette illusion entretenue ne l’est que pour enrichir davantage des vieillards cupides qui se moquent bien de leur santé et de leur avenir ; que tout ce bruit, ces couleurs, ces spectacles n’existent que pour les détourner de penser valablement à leurs conditions de vie et à leur avenir. Sans ce décervelage, les profiteurs qui se moquent d’eux perdraient leur pouvoir et leurs privilèges.

Quel sursaut d’éducation authentique reconstruira-t-il des personnalités de femmes et d’hommes authentiques, avides d’une culture épanouissante et heureux d’y participer ?

Sur le chemin de l’humanité agissante et puissante se trouve un outil : la culture. Non pas le scintillement des programmes proposés par les médias, mais la réflexion authentique, sur son passé et sur son devenir.

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Marcel Voisin

Thématiques

Consumérisme, Culture, Diversité culturelle, Identités culturelles, Interculturalité, Mondialisation, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses