De (trans)migrants et de commerçants : expériences d’après transit à São Vicente (Cap-Vert)

Noémie Marcus

 

UGS : 2015039 Catégorie : Étiquette :

Description

Il ne faut jamais perdre de vue que le temps ouvre toujours les portes
à ceux qui frappent et savent attendre
.

Didier Kounkou Lareis, Noir Charbon (2005:56)

Introduction : de la visibilité et de l’invisibilité des migrations contemporaines

C’est depuis une vingtaine d’années environ que le Cap-Vert, cet émiettement d’îles arides, montagneuses et volcaniques, situé à quelque sept cents kilomètres à l’ouest des côtes sénégalaises et mauritaniennes, est plus intensément intégré dans le paysage migratoire ouest-africain. En effet l’archipel, géographiquement africain, réputé pour ses plages paradisiaques et célébré pour les mornas de sa diva aux pieds nus, terre historique d’émigration, a récemment, à l’instar des pays de l’Europe méditerranéenne, fait l’objet d’un revirement migratoire considérable (Carling et Åkesson, 2009:148), situation où l’émigration vient à être graduellement remplacée par une immigration accentuée issue des régions côtières ouest-africaines. En effet, malgré lui, concerné par le redéploiement et la recomposition continues des routes migratoires vers le Nord au gré des évolutions politiques et institutionnelles occidentales, le Cap-Vert est ainsi devenu un pays de transit (plus imaginé que réel) pour des ressortissants de la CEDEAO à la recherche d’un itinéraire moins hasardeux. Ainsi, l’intérêt porté par ces migrants aux îles atlantiques et plus particulièrement à Mindelo, capitale portuaire lumineuse du Barlavento, résulte en premier lieu de sa proximité (plus imaginée que réelle – Mindelo se trouve à quelque mille cinq cents kilomètres de Santa Cruz de Tenerife) des îles Canaries, faisant d’elle une porte d’entrée dérobée du continent. Néanmoins, alors que le début des années 2000 marquait l’apogée des passages clandestins en pirogue vers les Canaries, actuellement cette voie maritime semble, d’après les témoignages récoltés, largement tarie. En effet, l’intensification des contrôles maritimes et des opérations conjointes au large des côtes espagnoles, capverdiennes, mauritaniennes et sénégalaises a entraîné la coupure récente de ces flux migratoires. En découle l’immobilisation involontaire (Carling, 2002), le transit imaginé temporaire se transformant en état d’attente chronique, une impasse physique et un cloisonnement imposé pour un nombre toujours croissant d’« aventuriers » ouest-africains.

Soncente néanmoins, deuxième ville de cette jeune nation, a depuis également acquis le renom d’un lieu de passage où l’attente se fait dans des conditions plus favorables qu’ailleurs, et ceci notamment en raison de la rare combinaison de sécurité et de stabilité politique qu’offre l’archipel. L’augmentation des flux migratoires est ainsi également révélatrice d’une certaine santé économique des îles, où la croissance des investissements étrangers considérables dans le secteur touristique en expansion présente de nombreuses occasions d’installation (provisoire) et de relais après transit (Streiff-Fenart et Poutignat, 2014 ; Choplin, 2010) pour ces « communautés d’itinérance » (Escoffier, 2008) espérant trouver un passage clandestin. Le commerce de détail et la vente ambulante spécialisés notamment dans les articles de souvenir pour touristes constituent ainsi à Mindelo une de ces rares opportunités susceptibles non seulement d’organiser la période d’attente, ressentie comme imposée, en temporalité ayant du sens, mais également de « changer la façon de voir » (Streiff-Fenart et Poutignat, 2006:134), de reconvertir l’expérience migratoire en capital entrepreneurial, de tirer de la sorte profit d’une vie « en marge » et de permettre ainsi une certaine mobilité sociale.

Cet article, réalisé suite à un séjour ethnographique à Mindelo entre juillet et septembre 2014 en vue de la réalisation d’un mémoire de Master au sujet de l’expérience (trans)migratoire ouest-africaine au Cap-Vert, tente ainsi d’investiguer au sujet de ces itinéraires de mobilité sociale et des trajectoires bifurquées telles qu’elles émergent dans ce contexte après transit dans le domaine particulier du commerce de détail et de la vente ambulante. Suite à un retour sur Mindelo et le commerce ouest-africain de la Praça Estrela, lieu où se sont principalement déroulé mes recherches ethnographiques, cet article propose de revenir sur différents itinéraires d’après transit par le biais de l’expérience de trois personnages.

Mindelo : ville transnationale avant la lettre

Seconde ville du Cap-Vert (septante et un mille habitants), Mindelo, chef-lieu de São Vicente, a d’abord été un petit centre colonial, développé autour de la baie de Porto Grande, ancienne caldeira, constituant un lieu de mouillage et de ravitaillement majeur à la croisée des routes maritime du commerce triangulaire reliant l’Afrique à l’Europe et aux Amériques. Fondée le lendemain de l’industrialisation, cette petite ville lumineuse aux tons fanés d’aquarelle ne connaîtra son épanouissement qu’au XIXe siècle, à une époque où les Anglais établissent le premier dépôt de charbon dans la baie de Porto Grande (Andrade, 1996:220). À l’opposé de Santiago ou de Fogo, où l’on procède dès le début de la colonisation au peuplement, São Vicente ne sera que tardivement peuplée, à la fin du XVIIIe siècle, en raison notamment de l’hostilité du climat. La ville connaît son essor en 1850 avec l’installation de la Royal Mail Steam Packet quand, en très peu de temps, un petit bourg constitué de quelques huttes adossées aux pieds du Monte Verde se transforme en « une escale rentable de transit reliant l’Europe et le Brésil » (Loude, 1997:279). C’est au carrefour des routes qui relient l’homme de Mindelo aux grands acteurs internationaux que se développe alors cette culture régionale particulière « évaporée sur le fourneau d’une cuisine d’idées cosmopolites » (ibid.:281) et ce transnationalisme d’avant la lettre (Åkesson, 2004:7), dont le Mindélien est spécialement fier.

Si la période de l’indépendance lui a fait connaître une véritable success story – consistant notamment dans la démocratisation pacifique ainsi que la généralisation de l’accès à la santé, à l’éducation et à une retraite sociale (Carling, 2004:114) – et si l’archipel se classe désormais parmi les cinq nations africaines à avoir atteint le statut de pays à revenu intermédiaire (PIB/habitant en 2014 : 1.871$), les disparités sociales restent à l’heure actuelle prononcées. Les investissements étrangers ont beau se multiplier depuis la libéralisation économique des années 1990, les Mindéliens sont rares à bénéficier de ces performances. En effet, la pauvreté est en augmentation, surtout dans les milieux ruraux, et la mutation vers l’autosuffisance économique est loin d’être achevée : comme le souligne en effet Fikes (2010:58 ; voir aussi Sarmento, 2009), while there may be more money circulating in Cape Verde than previously, fewer people have a direct relationship to it. Victime d’un chômage chronique, surtout parmi les jeunes, de sécheresses régulières, de la rareté de ressources naturelles (nonante pour cent des produits sont importés [Laurent, Furtado et Plaideau, 2010:39]) et de la dépendance économique inéluctable, mais également des effets de la crise économique de 2008 et de la réduction générale des remises sociales, Mindelo souffre également d’une stagnation de l’économie régionale, d’une fragmentation du marché local insuffisamment diversifié et d’une réduction générale du pouvoir d’achat (Haugen et Carling, 2005:641). Dans ce contexte de difficultés économiques coïncidant avec une réduction des ressources financières concessionnelles (dans le contexte d’accession de l’archipel au statut de pays à revenu intermédiaire) et dans le but de combler les insuffisances du marché local émerge à Soncente à la fin des années 1990, la niche du commerce de détail, spécialisée autant dans les articles de souvenir destinés aux touristes, que dans vêtements, chaussures ou produits électroniques dévolus à la population locale. Principalement concentré autour du marché de la Praça Estrela, située au sud du centre-ville, à quelques pas de la baie et du marché aux poissons, marché auquel nous allons revenir sous peu, le commerce de détail constitue une niche essentiellement occupée par des ressortissants (trans)migrants de la Cedeao. Cette surreprésentation des étrangers résulte principalement de la structure d’opportunité (Aldrich et Waldinger, 1990) situationnelle des lieux, dont notamment la segmentation du marché de travail mindélien, où la rareté des opportunités d’embauche pousse les migrants à se concentrer sur certains secteurs, dont celui de l’entreprenariat et du commerce de détail (voir entre autres Light, 1984 et Pécoud, 2005:379). Il s’avère par ailleurs qu’au Cap-Vert, archipel historiquement (de par son passé colonial) marqué par l’absence de tradition entrepreneuriale (Åkesson, 2015:113-114), ces secteurs constituent des niches communément laissées vacantes par la population locale.

La Praça Estrela : Itinéraires d’après transit et mobilité sociale dans le commerce

La Praça Estrela, la Place de l’Étoile, ne s’est que récemment convertie en place du marché la plus vitale de Soncente. Jadis appelé Largo Almirante Reis, l’endroit s’est vu changer de nom à plusieurs reprises, notamment au lendemain de l’indépendance, quand il a été baptisé Praça Independência et plus tard Praça Estrela. Alors qu’il constituait jusqu’au milieu du XIXe siècle une saline au sud de la zone périurbaine, il s’est transformé, avec le déclin du commerce du sel, dans les années 1850, en fosse commune pour les victimes innombrables des ravages du choléra. Avec l’installation de la compagnie de charbon Cory Brothers en 1874 et leur acquisition des lieux, l’endroit est pour la première fois utilisé comme espace commercial destiné à la vente de divers produits d’usage quotidien destinés aux charbonniers pour être définitivement converti en espace de vente dans les années 1940 (Ministère de l’habitation et de l’ordre public, 1984:163-166).

La Praça Estrela compte aujourd’hui cent quarante et une baraques de vente, dont une large majorité est donnée en location à des ressortissants de la Cedeao pour un prix mensuel de quinze mille CVE. Une distribution par nationalités reste généralement visible dans l’espace du marché, sans que pour autant ces regroupements nationaux ne correspondent véritablement à des spécialisations. Alors même que ces concentrations ne représentent pas une règle absolue, on trouve généralement, dans la section à l’est de la Rua da Luz, ruelle subdivisant le marché en deux parties, les baraques des Sénégalais ou des Africains francophones, pourvoyeurs d’emplois tout aussi bien pour certains nouveaux arrivants que pour un nombre restreint de jeunes Capverdiens peu qualifiés. Un peu plus loin, toujours dans la même partie du marché, parallèlement à la Rua Eduardo de Balsemão, on rencontre les quelques Nigérians et Ghanéens, fréquemment spécialisés dans le commerce de détail de marchandises électroniques. La section à l’ouest, où se rencontrent des femmes badiaises au marché des fruits et légumes et des femmes sambadjaises à l’échoppe d’articles de seconde main, héberge en même temps quelques Sénégalais, Gambiens ou Bissau-Guinéens qui, sans être locataires de baraques, vendent leurs marchandises à même le sol et en plein air.

Un assortiment étendu d’articles y est monnayé, importés de la Chine, du continent africain tout aussi bien que du Brésil ou du Portugal, allant de vêtements, de lunettes de soleil ou de bijoux ornés de coquilles ou de pierres fines à des produits électroniques, comme des téléphones portables ou divers câbles, et à des produits de beauté, des articles de coiffure ou de cosmétiques. Ce large éventail de marchandises permet une importante diversification d’articles sur cette île qui ne dispose pas des ressources nécessaires à la production locale.

La Praça constitue par ailleurs d’une certaine manière une enclave se greffant sur le tissu urbain et un lieu nettement circonscrit, identifiable et connu de tous sous le référent du merkot african – du marché africain. Son apparence est en ceci particulière que l’espace qu’elle occupe en plein centre-ville ne fonctionne pas comme une symbolisation de l’espace social marginal qu’occupent ses commerçants généralement au sein de la société mindélienne (Bourdieu, 1993). La surreprésentation et la surabondance d’étrangers d’origine africaine dans cet espace nettement circonscrit contrastent radicalement avec leur quasi-absence au sein du tissu urbain. On peut donc dire que de manière générale la Praça Estrela représente l’unique espace où l’étranger africain donne à sa présence une certaine visibilité publique.

L’activité économique, à part un certain zonage par nationalités, se caractérise par ailleurs par une division verticale des tâches, le sommet étant occupé par les commerçants établis et le bas de l’échelle par les commerçants ambulants, sous-traitants, souvent fraîchement débarqués. Ce qui particularise en ce sens le fonctionnement du marché, c’est qu’il offre à qui présente la « patience » et le « talent » nécessaires, des opportunités de mobilité sociale, comme nous allons le voir ci-dessous, donc la perspective de pouvoir passer du statut de vendeur ambulant à celui de commerçant établi.

Chérif : De la carrière d’Aventurier à celle de commerçant

« Il ne faut jamais perdre de vue que le temps ouvre toujours
les portes à ceux qui frappent et qui savent attendre… »
(Lareis, 2005:86)

Chérif est Malien. C’est au début des années 1990 qu’il quitte la Côte d’Ivoire, pays où il a vécu toute sa vie, pays aussi où il laisse sa femme enceinte, jusqu’à ce qu’il soit en mesure de la recevoir quelque temps après dans un minuscule appartement à Bela Vista, en zone périurbaine, « en bidonville, dans les coins les plus délabrés » (août 2014, Mindelo). C’est particulièrement le cycle de la violence dans lequel entre la Côte d’Ivoire dans les années 1990 avec les coups d’État qui s’enchaînent, la radicalisation des débats politiques et la mobilisation ultranationaliste progressive qui l’a motivé à émigrer et à devenir un pionnier de « cette première vague d’immigrants au Cap-Vert » (ibid.). Au fil du temps, avec énormément d’endurance et d’obstination, ce grand combattant a su évoluer : initialement vendeur ambulant, étape préliminaire semble-t-il de tout Aventurier à Mindelo, il est devenu de par sa naturalisation un commerçant établi et aujourd’hui propriétaire de deux baraques sur les marchés mindéliens. Chérif, incarnant cet idéal du self-made-man ayant saisi l’occasion de se greffer sur le secteur en expansion du commerce, et sa petite famille représentent un de ces cas isolés ayant réussi leur intégration. Le parcours de Chérif a toutefois été une route parsemée d’embûches : à peine venait-il d’ouvrir son commerce que ses voisins, jaloux, l’accusaient de trafic de drogue, ce sur quoi les contrôles commençaient à pleuvoir sur son commerce. Aujourd’hui, il se sent « toléré à contrecœur », et alors même que l’« on pardonne plus facilement quand on est vieux », le rôle de Chérif « dans cette société reste celui d’un éternel encaisseur » et y perdurer « cela reste perdre sa vie… » (ibid.)

Le récit de Chérif, de cet Ivoirien venu initialement pour « tenter le passage » ou pour « chercher la route » (août 2014, Mindelo), est le reflet de la sinuosité, bien que rare, que peuvent suivre les projets migratoires. Père Chérif, comme on l’appelle communément sur le marché, fait partie de ces ressortissants (trans)migrants établis et actifs dans le commerce de la Praça Estrela, c’est-à-dire de ceux dont l’immobilité involontaire s’est transformée au fil du temps en un séjour plus ou moins aisé. Ces commerçants établis, ayant fait preuve de comportements inventifs en prenant le risque d’investir et de s’implanter au marché, ont en cours de route bifurqué de leur trajectoire et de leur projet migratoire initiaux.

La distinction que propose Ghassan Hage (2009) entre d’un côté l’immoblité [stuckness] et la mobilité existentielle, à savoir cette perception subjective de progresser dans la vie, et le lien, de l’autre côté, qu’entretiennent ces deux impressions avec des projets d’émigration, sont utiles dans ce contexte. Selon l’auteur, la migration individuelle dite volontaire résulte communément d’une incapacité ou d’une réticence ressentie subjectivement d’endurer ou de supporter une crise d’immobilité existentielle. On constate ainsi à Soncente que le succès relatif dans le commerce rend la volonté de continuer la trajectoire migratoire vers l’Europe et l’aspiration à la mobilité physique de ces commerçants prospères moins pressantes. C’est-à-dire, pour répondre à l’argument central de Hage, que la fructification et la rentabilisation du commerce représentent d’une certaine manière une possibilité de surmonter l’immobilité existentielle et physique à travers l’opportunité d’une mobilité existentielle et sociale, c’est-à-dire a sense that one is ‘going somewhere’ (Hage, 2009:97), qu’elles représentent. Ainsi pour ceux qui ont réussi à convertir leur expérience d’(im)mobilité en succès commercial, contrairement à d’autres migrants ouest-africains, l’installation, bien que toujours provisoire et potentiellement annulable, sur la marge, donc en un lieu imaginé initialement comme un lieu de transit, est le résultat de ces capacités acquises avec le temps de vivre de cette marge, donc de se greffer sur le secteur en essor du commerce (Streiff-Fenart et Poutignat, 2014: 108). Alors même que ces établis de Mindelo planifient désormais leur futur non plus en fonction d’opportunités à reprendre leur trajectoire migratoire, ils n’en restent pas moins, et c’est en ceci qu’ils diffèrent des commerçants de Nouadhibou documentés par Streiff-Fenart et Poutignat (2006), des migrants prospectifs dont l’établissement peut effectivement du jour au lendemain, si l’occasion se présentait, être abandonné.

Cette condition d’établi se caractérise en règle générale par l’acquisition d’un certain capital migratoire, c’est-à-dire ce que Suter (2012b:198 ; voir aussi Erel, 2010) définit comme un specific, locally embedded type of cultural capital. Ce capital migratoire, c’est-à-dire ce pouvoir relatif dont sont parfois dotés les anciens migrants contrairement aux nouveaux arrivants, acquis à travers un long processus d’apprentissage, se définit tant par la longueur relative du séjour, les commerçants établis faisant généralement partie de cette première génération surgie au début des années 1990, que par le niveau élevé de connaissance du créole local et par leur statut régularisé, voire par l’obtention de la nationalité capverdienne, la naturalisation permettant en même temps une certaine remobilisation de l’existence (allers-retours commerciaux cycliques). Il se réfère par ailleurs au fait de jouir d’une certaine stabilité financière, due au fait que les établis sont généralement propriétaires d’une ou de plusieurs baraques de vente sur les marchés mindéliens et qu’ils ont développé, au cours des années, des circuits commerciaux transnationaux (Portes, 1999) propres fondés notamment sur des réseaux de redevabilité entre sous-traitants ambulants parents. Mais ce capital migratoire a également trait tant à l’expérience dans le contact avec l’administration locale, que plus généralement aux connaissances des lois, normes et régulations locales spécifiques. Ce savoir local informel s’étend par ailleurs au savoir-faire commercial, c’est-à-dire tant au talent organisationnel et innovateur qu’à la connaissance des préférences et des goûts locaux permettant l’intégration réussie de nouveaux produits et l’amélioration continue du service à la clientèle. Il a finalement trait au capital social, constitué tout aussi de ce que Putnam (2000) intitule les liens affectifs [bonding ties], comme les affinités ethniques (Anthias, 2007), que les liens de rapprochement [bridging ties], c’est-à-dire ces relations utilitaires, sans liens de filiation étroite, mais qui néanmoins s’avèrent cruciaux en vue du succès commercial. Ousseynour, un jeune vendeur sénégalais, relevait ainsi l’importance de la sociabilité et de liens de padrinajem [parrainage] (voir aussi Åkesson, 2015) :

« Ici tu as le problème des douaniers, mais si tu as des connaissances avec les gens ça va. Moi j’ai des copains qui travaillent là-bas et si j’amène de la marchandise je paye moins cher, sans problèmes. La vie c’est comme cela, il faut faire des connaissances avec les gens… Ici quand ils te demandent le tarif normal, c’est tellement cher. Mais une fois les connaissances c’est bon. Tu vois, la première fois le premier voyage on m’a attrapé, là j’ai payé septante mille CVE. Et puis le deuxième j’ai payé six mille CVE, et j’ai amené le même poids, la même marchandise, a bu oja [tu vois] ! » (juillet 2014 Mindelo)

Néanmoins cette installation dans le transit en tant que commerçant prospère, comme l’expérience de Chérif le montre finalement, se présente en fin de compte peu comme un choix de vie. Même après de longues années de présence, le séjour reste imaginé comme étant temporaire et le lieu reste vécu comme un espace liminaire, limité par la représentation toujours persistante d’une vie future meilleure ailleurs.

« Le commerce est un art ! » : le talent négociateur d’Omar…

Omar est Sénégalais, issu d’une famille d’agriculteurs wolofs des alentours de Dakar. Suivant l’exemple de son frère aîné, le jeune homme décide de partir en voyage [tuki] parce que Ragal dou diame gouye [il faut être courageux/le peureux ne peut pas réussir] (juillet 2014, Mindelo). C’est de la sorte qu’il foule le sol de l’archipel en été 2008. Alors qu’au début le jeune commerçant s’occupait régulièrement du renouvellement des tampons sur son passeport, c’est à la suite d’une demande d’une carte de résidence restée infructueuse en 2010 qu’Omar est devenu un clandestino. Son statut d’irrégulier, l’empêchant de voyager afin de sélectionner lui-même les marchandises à vendre, le freine dans ses ambitions de s’établir comme commerçant autonome et fait ainsi de lui un vendeur sous-traitant d’un patron-commerçant influent.

Mais cette tâche de sous-traitant à la Praça Estrela dépasse, selon Omar, celle de la simple surveillance et revente de marchandises dont il n’est pas le propriétaire. En effet, afin de pouvoir tirer un quelconque profit de son occupation, il est essentiel pour lui de monnayer la marchandise à un prix supérieur à celui préétabli par son patron, entreprise qui nécessite une stratégie et un talent négociateurs hors du commun. Cet accent que mettait Omar sur les vertus telles que le talent et la rigueur au travail ou le perfectionnement continuel de l’art de négociateur représente d’une certaine manière une revalorisation de la tâche de sous-traitant, condition à laquelle on cherche généralement à échapper étant donné qu’elle rime avec subordination et dépendance, tout comme elle permet de nourrir l’espoir de mobilité sociale à venir.

Le jeune Omar fait partie de ces commerçants que j’appellerais, à l’opposé des établis, les (trans)migrants semi-établis. Ces derniers se caractérisent par leur tâche subordonnée de sous-locataire de baraque, de sous-traitant ou de vendeur ambulant pour le compte d’un patron, généralement issu de la même population et pour lequel ces derniers constituent une aide peu coûteuse, permettant de réduire les risques inhérents à l’investissement et de compenser les handicaps sociaux (voir Pécoud, 2005:387). Alors que l’ancrage dans ces réseaux de support communautaires et les systèmes de revente établis permettent à ces êtres marginaux de subsister dans l’immédiateté (voir entre autres Fikes, 2010 ; Weeks, 2012), ils représentent autant des sites de conflits potentiels dans des contextes où proximité sociale et concurrence ardue riment aussi avec discours de mauvais esprits ou de sorcellerie.

Les semi-établis font généralement partie de ce que nous appelions la deuxième vague de migration ouest-africaine vers le Cap-Vert. C’est par ouï-dire qu’ils ont pris connaissance de l’archipel comme un lieu de transit à proximité des îles Canaries où l’attente se fait dans des conditions meilleures qu’ailleurs et où le commerce représente une opportunité d’occupation.

Omar et ses semblables, différents principalement des établis par leur statut juridique, se retrouvent en situation irrégulière chronique, condition qui les expose davantage encore à l’arbitraire, à l’insécurité et à la vulnérabilité. À la différence de Chérif qui a réussi à développer une certaine routine, Omar est ballotté en permanence entre immobilisation involontaire et attente imposée d’une part et effervescence du mouvement soudain de l’autre :

In such lives there is never a straight line between today and tomorrow, or between here and there, between possibility and the impossible, success and failure, life and death. Rather than existing through habit and routine, or rather than being formatted by the temporalities of the static and the unchanging […] these lives, therefore, are never fully autonomous projects either. Rather they seem to consist of constant stops and starts, directed by the tricky and unforeseeable processes of seizure and capture […] but also by the specific temporality of the moment… (De Boeck, 2012:81)

Contrairement aux établis qui sont en mesure de jouir d’une certaine stabilité financière, les semi-établis vivent d’un revenu instable, fluctuant au gré des périodes touristiques. Dans un contexte de concurrence tenace entre vendeurs semi-établis, notamment due à une maigre diversification de la marchandise et une clientèle qui se fait rare, il est peu étonnant que « le commerce gâte les amitiés et [que] dans le commerce il faut être vigilant » (Omar, septembre 2014, Mindelo) et que cette précarité engendre une certaine « fragilité relationnelle » (Myhre, 2009), favorisant l’établissement de liens émotionnels faibles et intéressés au détriment de liens plus profonds. C’est dans de telles circonstances que le talent négociateur et l’apprentissage d’un répertoire de pratiques et de stratégies de commerce, communément désignées comme « l’art du commerce », s’avèrent vitaux.

Cet « art du commerce » réside en un premier temps dans la maîtrise des « expressions du négoce », phrases hautement stéréotypées, en langue créole tout aussi bien qu’en français, anglais, italien ou néerlandais, destinées à la communication avec les touristes. Que la maîtrise de langues étrangères représente un capital culturel crucial et un outil linguistique indispensable au commerce s’est montré au moment où Omar me demandait de lui transmettre « les phrases du commerce » dans les langues que je parlais, en contrepartie de quoi il m’introduisait à ce qui constitue pour lui le monde secret des affaires. À part la connaissance de diverses langues, c’est la connaissance du déroulement hautement ritualisé du négoce qui constitue le deuxième aspect du génie commerçant. Ainsi, comme Omar m’en avisait, la première phase du négoce est initiée par des salutations standardisées du genre Bom dia, tudo dretu ? Bom preç, bom preç… (Bonjour, ça va ? Bon prix, bon prix…). Elle sert principalement à détecter si le client potentiel maîtrise le créole et, si tel n’est pas le cas comme c’est généralement le cas des touristes européens, de découvrir son origine et d’introduire de la sorte la deuxième phase communicative. Ce moment, quant à lui, a pour but d’épater les clients-touristes par les connaissances linguistiques, géographiques et/ou culturelles de leur pays d’origine. Le vendeur tente de la sorte d’engager des discussions en langue maternelle du client, phase qui s’achève généralement par la présentation d’un cadeau de la part du commerçant. Le touriste, se sentant alors endetté, décide dès lors d’acheter un article souvenir. Le talent négociateur du vendeur et toute sa fierté résident alors dans sa capacité de négocier un prix qui couvre à la fois la valeur de la marchandise et celle du cadeau offert. Ces capacités de négociations qui se présentent sous une forme presque ludique (de la Pradelle, 1995) et fortement ritualisée, suivant un protocole standard, sont donc à la base de ces transactions économiques, plutôt que la valeur et la désirabilité des articles.

Les semi-établis se distinguent finalement des établis par la ferveur des rêves de l’ailleurs qu’ils nourrissent et la créativité des stratégies qu’ils déploient dans le but de les réaliser. Alors que la volonté de continuer la trajectoire migratoire vers l’Europe perd son caractère obsessionnel pour Chérif et ses homologues, on peut dire de façon schématique qu’elle reste le fondement des planifications de l’avenir et l’assise de la recréation de l’espoir des semi-établis.

Alagie : le drame des tourmentés

Accroupis à l’ombre de l’unique acacia, dont les branches dansent au rythme des douces brises de l’été mindélien, Alagie me déballe son histoire, l’air grave, les sourcils froncés : c’est au début des années 2000 qu’il décide, à l’instar de ses frères plus âgés, de partir « en aventure » : de la Gambie vers le Nord. À Nouakchott, il monte dans une jeep censé l’amener à travers le Sahara au nord marocain. C’est après une semaine de canicule et de fièvres qu’Alagie, encompagnie d’une dizaine d’autres infortunés sénégalais et mauritaniens, atteint El-Ayoun, ville saharienne ravagée alors, début juin 2005, par les conflits sécessionnistes. La situation y est inquiétante, dramatique même. Sous la violence des combats, les soldats leur conseillent de retourner, c’est à nouveau la fuite. Épuisés et détroussés de leurs affaires et de leurs papiers par les passeurs dont il manque toute trace, Alagie et ses compagnons sont contraints de tourner le dos à leur rêve et de prendre la route du retour. Le Sahara pourtant, lui aussi, s’avère implacable et traître pour ces voyageurs ouest-africains ignorants de ses immenses étendues sableuses. Des compagnons de route meurent, Alagie survit, accueilli et hébergé par un groupe touareg qui le ramène au Mali. Le rêve de l’Eldorado s’est transformé en cauchemar du désert : la faim, la soif, l’épuisement et la perte de compagnons de route, l’emprisonnement et l’arnaque, la maltraitance de la part des gardes-frontières, la mémoire d’Alagie s’en est imprégnée.

Après ces longues errances et après quelques séjours entre le Sénégal et la Mauritanie, Alagie foule enfin le sol du Cap-Vert en été 2006, car l’archipel, d’après les rumeurs, serait presque l’Europe.

Depuis, Alagie qui, avec ses dreadlocks ramassées en bataille derrière la nuque, vêtu de ses shorts aux couleurs rastas, toujours un sourire au coin de la bouche, ressemble peu aux autres Ouest-Africains de la Praça, déambule et, empêché de rentrer parce que son aventure s’avère être un échec, il se débrouille…

À l’autre bout de la chaîne et en bas de la hiérarchie sociale se situent ceux qui, comme Alagie, sont les « noyés de l’Aventure » (Streiff-Fenart & Poutignat, 2006:26). Ils sont les plus dépourvus, les plus démunis, les plus indigents qui, sans véritablement compter parmi les actifs du marché, y déambulent en vivotant de petits travaux (souvent les moins bien rétribués et les plus dépréciés). Dépourvus de biens et de travail d’un côté, ils souffrent de l’autre également d’une absence de liens sociaux. Dédaignés par la population locale, abandonnés socialement par les autres étrangers et méfiants à l’égard de toutes relations sociales, en particulier du contact avec l’administration, avec laquelle ils ont fait une mauvaise expérience plus d’une fois, ils sont devenus des figures solitaires, isolées et difficilement abordables.

Comme l’expérience d’Alagie le suggère, ils ont souvent connu les pires galères et échecs de l’« Aventure » : ils ont épuisé, au cours de leur carrière d’« Aventurier », de nombreux itinéraires et ont été victimes des pires harcèlements et discriminations. Ils sont devenus au fil du temps les victimes ou les tourmentés (restless), pour reprendre l’expression de William (août 2014, Mindelo), de leur « Aventure » : ne pouvant ni avancer, notamment en raison de leur statut juridique irrégulier, ni reculer, parce que leur « Aventure » s’avère être un échec et que les liens familiaux ont débouché sur des ruptures, leur situation est une « épée à double tranchant » (Peter, juillet 2014, Mindelo). La grande tragédie de ces « tourmentés du voyage » s’exprime alors, comme le soulignait William, dans cette impossibilité de retour, même après de longs séjours à l’étranger. Empêchés de rentrer en paix, en paix avec eux-mêmes et avec leur famille afin de pouvoir « finir leur vie en tranquillité chez eux »,

…these people always travelling, travelling, travelling… and then one day you die outside of your country and that is very sad, that’s the tragedy […] if no care is taken you can’t come back and stay in your country… (août 2014, Mindelo)

Alors même qu’il continue de rêver de la poursuite de sa trajectoire, souvent vers les Caraïbes, c’est-à-dire la Martinique ou la Jamaïque, plutôt que vers l’Europe, le « tourmenté » est surtout « un aventurier qui ne bouge plus, captif de l’entre-deux mondes » (Streiff-Fenart & Poutignat, 2006:26).

Conclusion

Mindelo, ville radieuse inscrite dans un cirque de montagnes arides, rime, comme nous avons pu le constater, pour bon nombre de (trans)migrants ouest-africains avec dénuement, parce que synonyme d’immobilisation involontaire (Carling, 2002), d’attardement imposé et d’échecs accumulés dans un contexte d’exacerbation des politiques sécuritaires destinées à la fermeture de l’espace Schengen (Piña-Delgado, 2013). Face à cet état de léthargie d’après transit, dont les aventuriers sont couramment les victimes, sensation particulièrement indésirable d’autant plus qu’elle constitue initialement la cause migratoire, ces derniers sont cependant susceptibles, non pas de se résigner, mais tout au contraire, d’adopter [embrace] la précarité de l’attente (Di Nunzio, 2015). L’entrepreneuriat et le commerce de détail constituent de la sorte à Mindelo une certaine occasion de tirer son épingle de ce jeu que représente l’aventure migratoire, une porte de sortie potentielle à la visée prospère et lucrative pour ceux, qui comme Chérif, « ont fait preuve, alhamdoulillah, de talent et de persévérance » (septembre 2014, Mindelo) et qui n’ont « pas perdu de vue que le temps ouvre toujours les portes à ceux qui frappent et savent attendre » (Lareis, 2005:56). Ces itinéraires et ces projets recomposés, faisant foi d’une capacité d’initiative, d’une ingéniosité et d’un courage insignes, tout comme d’une agencéité insolite dans un environnement de mise à écart de ces personae non gratae, doivent toutefois être analysés, comme Streiff-Fenart Poutignat (2014:108) l’ont souligné, en regard des conditions imposées par les contrôles de la donne migratoire. Les transmigrants prospectifs à Soncente finalement, il est important de le souligner en aval des réflexions proposées ci-dessus, sont en ceci particulièrement enclins à investir dans le commerce que celui-ci constitue une économie de passage et une position économique d’attente, c’est-à-dire une de ces occupations dont les profits générés sont relativement faibles, mais qui « ont l’avantage de pouvoir se repasser très rapidement entre étrangers et donc de permettre à leur titulaire de réaliser instantanément son (petit) capital si l’occasion du départ se présente » (Streiff-Fenart et Poutignat, 2008:201).

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Informations complémentaires

Année

2015

Auteurs / Invités

Noémie Marcus

Thématiques

Afrique centrale, Économie, Immigrations / Migrations, Lutte contre les intégrismes, radicalisation, Politique