De l’urgence de réformer l’islam d’ici pour en faire en vrai « pilier » de notre démocratie ?

Chemsi Chéref-Khan

 

UGS : 2013040 Catégorie : Étiquette :

Description

Peut-on parler d’un culte en tant que « pilier » de la démocratie ? En Belgique, oui ! Il est vrai que, quand les « pères fondateurs » de notre pays ont « reconnu » les cultes catholique, protestant et israélite (ils ne faisaient que prendre à leur compte le régime instauré par Napoléon Bonaparte !), ils pouvaient qualifier ces cultes de « piliers de la société ». On ne parlait pas encore de « démocratie ». Avec le culte anglican (en 1870), les cultes reconnus ont accompagné la Belgique dans son long cheminement démocratique. On peut donc affirmer, sans trop d’exagération, qu’ils sont devenus les « piliers de notre démocratie de pacification », à côté du courant « laïque libéral » qui n’a pas manqué de donner le change, en se référant constamment à l’héritage des Lumières.

Peut-on en dire autant des cultes récemment transplantés dans notre pays, portés par une immigration récente : le culte orthodoxe, le culte islamique, les nombreuses églises néo-évangélistes pour la plupart originaires de l’Afrique subsaharienne, sans oublier le bouddhisme, l’hindouisme, le shintoïsme,… cultes ou philosophies qui ont comme particularité commune de participer depuis seulement quelques dizaines d’années, à cette aventure collective qui fait que la Belgique est devenue… la Belgique ?

Pourquoi parler de l’islam en particulier ?

Le début officiel de l’immigration musulmane remonte à 1964, année où la Belgique a signé des conventions avec le Maroc et la Turquie. En moins de dix ans, l’islam était déjà devenu la deuxième religion du pays, après le culte catholique. Ces premiers concitoyens musulmans s’accommodaient tout naturellement de vivre dans une société en voie de sécularisation. Ce constat, – et d’autres raisons que nous n’évoquerons pas ici, – ont fait que dès 1974, notre pays a « reconnu » le culte islamique (plus exactement, l’organisation du temporel du culte qu’il convenait de mettre en place). Le débat politique qui a précédé le vote de la loi a été l’occasion d’affirmer que « en votant cette loi, le législateur espérait favoriser l’émergence d’un islam belge soustrait aux influences étrangères », allusion assez claire à un islam respectueux de notre État de droit, bien intégré dans notre « démocratie de pacification ».

Pourquoi y aurait-il urgence à réformer l’islam d’ici ?

À l’exception de nos concitoyens originaires de Turquie (qui, en tant que république laïque dans un pays musulman, constitue une exception), l’écrasante majorité des musulmans d’ici ne connaissent pas, dans leur tradition culturelle ancestrale, la séparation entre le domaine de la religion et celui du droit positif qui s’applique à tous les citoyens, sans distinction confessionnelle.

À la suite des crises économiques de la période 1960-1970 et de divers enjeux géopolitiques, nous avons vu arriver dans notre pays de nombreux refugiés et demandeurs d’asile musulmans, parmi lesquels des prédicateurs qui affirmaient clairement leur intention de ré-islamiser les musulmans de la diaspora. Ce phénomène s’est accentué suite à l’avènement de la République islamique d’Iran. Nous avons assisté, un peu partout en Europe, comme en Belgique, à des revendications inspirées de la sharia, concept juridico-théologique totalement en porte à faux par rapport à notre droit positif.

Les tentatives de confiscation du pouvoir par des mouvances islamistes, à la suite des révoltes populaires qui ont bouleversé, les uns après les autres, les pays musulmans qui nous sont proches et les retombées de ces bouleversements sur les musulmans d’Europe, et donc sur l’ensemble de nos sociétés, font que nous pouvons parler d’une urgence. Nous assistons incontestablement à une montée de l’islamisme radical, plus particulièrement auprès des jeunes musulmans nés en Europe.

Face à l’« islamisme », idéologie politique totalitaire qui instrumentalise la religion, abusivement considérée comme « englobante », il est urgent de favoriser l’émergence d’un islam, religion éthique et spirituelle, compatible avec les valeurs de la démocratie et l’héritage des Lumières, qui sont aux fondements de nos sociétés sécularisées.

Que signifie « réformer l’islam » ?

Dans l’histoire des pays musulmans, diverses notions plus ou moins en rapport avec le concept de réforme ont été utilisées. Le déclin du monde musulman face à l’Occident chrétien triomphant, la colonisation, la sécularisation et la révolution industrielle et technologique, le développement de la pensée libérale antidogmatique, ont été puissamment à l’origine des courants réformateurs un peu partout en « terre d’islam ». Du reste, d’importantes réformes que l’on peut qualifier de tentatives de modernisation, voire d’occidentalisation, ont été entreprises au nom du « progrès », suscitant par ailleurs des réactions dans les milieux conservateurs animés par un dogmatisme religieux sans nuance, réactions préconisant un retour en arrière. Selon ces derniers, le déclin du monde musulman s’expliquait par le fait que les fidèles s’étaient éloignés du chemin d’Allah, et qu’ils devaient s’inspirer d’urgence de l’exemple des « glorieux anciens », d’où les mots « salaf » et « salafisme ». Tourné vers le passé ou vers l’avenir, tout le monde parle de réforme, voire de « renaissance » !

Il nous paraît assez évident que « réformer l’islam d’ici » ne peut en aucun cas être compris comme un retour au passé, revendiquant le droit pour nos concitoyens musulmans de vivre selon la conception de l’islam englobant et faisant d’eux des « citoyens à part », plutôt que des « citoyens à part entière ».

Pour nous, réformer l’islam d’ici commence par libérer la pensée musulmane contemporaine et la « modernité endogène de l’islam », étouffées par l’obscurantisme, le fanatisme et l’inculture des théologiens de la sharia et du jihad venus d’ailleurs. L’islam d’Europe ne peut être qu’une religion éthique et spirituelle, libérale et humaniste, sans sharia ni jihad. Une religion respectable, car respectueuse des autres croyants et des non-croyants, qui accepte la primauté de la liberté de conscience sur la liberté de religion et qui abandonne la notion même d’apostasie dans les oubliettes de l’histoire.

Qui ferait cette réforme et comment ?

« L’islam est pluriel, il y a autant d’islams que de musulmans » (dixit Rachid Benzine, intellectuel musulman de haut vol, directeur de la Collection Islam des Lumières, chez Albin Michel). L’islam n’est jamais que ce que les musulmans en font. La tradition musulmane ne connaît pas l’équivalent du pape et des évêques. Pas de « sacrement », pas de « magistère », pas de « directeurs de conscience ». Il est donc impensable d’organiser un « concile » pour réformer l’islam. C’est la raison pour laquelle nous préférons parler de l’aggiornamento de l’islam, qui est à la portée de tout musulman qui réfléchit, conscient d’être « créé libre » et « doté de la raison ».

Il appartient donc à nos concitoyens musulmans, individuellement ou en groupes, de réfléchir en termes d’un islam s’accommodant de la démocratie et de ses valeurs, de la modernité et de ses bienfaits, en évitant ses perversités. Ces concitoyens, nous les qualifions de « démocrates musulmans ». C’est à eux, avec notre soutien, d’entreprendre l’aggiornamento de l’islam d’ici, qui ne peut en aucun cas se soumettre à l’islam englobant cher aux conservateurs, pour ne pas dire aux obscurantistes.

Nous appelons donc de nos vœux l’émergence d’un « mouvement citoyen de solidarité avec les démocrates musulmans, pour un islam libéral et humaniste, compatible avec les valeurs de la démocratie et l’héritage des Lumières ». Nous parlons bien entendu des Lumières de l’Occident comme de celles de l’Orient, qui ont brillé de mille feux, avant d’être occultées par un dogmatisme qui a étouffé la modernité endogène de l’islam, non seulement en tant que religion, mais surtout en tant que « civilisation » !

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Chemsi Chéref-Khan

Thématiques

Belgique, Cultes, Démocratie, Dogmatismes, Immigrations / Migrations, Islam, Lutte contre les extrémismes politiques, Lutte contre les intégrismes, radicalisation, Religions