De l’urgence de définir une « laïcité à la Belge » ?

Chemsi Chéref-Khan

UGS : 2015010 Catégorie : Étiquette :

Description

La laïcité, au sens politique du terme, est un principe simple, mais qui se « décline » de différentes façons, en fonction de l’histoire d’un pays, des paramètres qui caractérisent chaque démocratie à un moment de son histoire.

Depuis, sa création, la Belgique a opté pour le système de la « reconnaissance », par les pouvoirs publics, d’un certain nombre de cultes, ladite reconnaissance allant de pair avec l’octroi de certains privilèges, tels que la prise en charge des traitements et des pensions des « ministres des cultes reconnus », la construction et l’entretien des édifices religieux, et, plus près de nous, la « concession de cours de religion dans les écoles publiques », et la « concession d’émissions sur les chaînes publiques » de radio et de télévision.

Tout ce système a fonctionné tant bien que mal, dans le respect du principe de « neutralité de l’État » en matière de cultes, jusqu’au moment où, vers la fin des années soixante, s’est posée la question de la « reconnaissance du culte islamique », l’islam étant déjà devenu la deuxième religion du pays.

C’est à ce moment-là que l’absence d’une définition claire de la laïcité de l’État s’est fait cruellement ressentir. La précipitation dans laquelle l’islam a été reconnu a conduit les responsables politiques du pays à considérer, un peu à la légère, que la « neutralité à la Belge » était à peu près la même chose que la « laïcité à la Française ».

On ne tardera pas à se rendre compte que « neutralité » devient « neutralisation », l’État et les pouvoirs publics, voire le judiciaire, se sentant démunis devant des revendications islamistes radicales, prétendument justifiées par la « liberté de religion ».

L’ironie de l’histoire a voulu que les « organisations laïques » qui auraient dû s’inquiéter de la reconnaissance d’un culte récemment venu d’ailleurs, et dont la doctrine notamment juridique posait déjà tellement de problèmes eu égard à notre « droit positif » (cf. polygamie, répudiation, rejet de la mixité,…), au lieu de revendiquer la définition d’une « laïcité politique », ne fût-ce que pour préciser les limites de la liberté de religion, ce sont contentées de revendiquer la reconnaissance de la « laïcité » en tant que « pilier philosophique non-confessionnel », en négligeant l’importance fondamentale de la laïcité « politique », pour le vivre ensemble dans la cohésion sociale.

En créant le RAPPEL, ou Réseau d’action pour la promotion d’un État laïque, nous avons voulu actualiser ce débat.

Nous sommes d’avis que l’absence d’une définition claire d’une laïcité transversale favorise les revendications qui relèvent de communautarismes religieux, sous prétexte de liberté de religion, liberté fondamentale en passe de devenir une sorte de « droit à l’obscurantisme », au bénéfice de traditions ancestrales, pour ne pas dire, archaïques.

Ici, il convient d’être attentif aux dérives des mouvements néo-évangélistes, venus aussi d’ailleurs, et qui, entre autres pratiques douteuses, prétendent guérir le sida par la prière et l’exorcisme.

Nos sociétés sont-elles en danger d’islamisation ?

Je suis arrivé en Belgique en 1961, un peu avant l’immigration « officielle » marocaine et turque (1964). Je prétends que les premiers musulmans qui sont arrivés ici, ont commencé petit à petit, lentement mais sûrement, à s’« accommoder » de la vie dans une société sécularisée, une démocratie libérale, et nous nous en trouvions fort satisfaits.

La radicalisation sous l’influence de prédicateurs venus d’ailleurs, de pays autres que le Maroc et la Turquie pour commencer, s’est fait sentir vers la fin des années soixante, a connu une avancée significative sous l’influence de l’Arabie saoudite, à laquelle notre pays avait imprudemment confiée en quelque sorte le monopole spirituel sur l’islam de Belgique (1974). La révolution islamique en Iran (1979) a suscité une émulation dans le sens de plus grande radicalisation religieuse un peu partout dans le monde, mais aussi en Europe.

Au début des années soixante, nous étions en droit d’attendre de nos concitoyens musulmans désireux de s’implanter définitivement en Belgique l’effort de « concilier leur islamité » avec leur nouvelle « citoyenneté ». Cette tendance a très vite été contrariée par des influences extérieures. Là où nous parlions de « démocratiser l’islam », d’autres prétendaient vouloir « islamiser la démocratie ». À notre grand regret, en tant que démocrates, un certain nombre de dirigeants politiques de notre pays ont cru bon, pour des raisons électoralistes à courte vue, de faire des concessions aux milieux islamiques conservateurs, pour ne pas dire franchement obscurantistes.

Avec le recul, on peut constater que ceux parmi les premiers musulmans qui le souhaitaient étaient en voie d’intégration.

Or, l’islam en tant que culte venu d’ailleurs, plus particulièrement sous sa forme dite « englobante », chère aux salafistes et autres Frères Musulmans, faisait tout pour s’opposer à l’intégration, considérée comme une trahison à l’égard de la religion.

Faut-il craindre l’islamisation de notre société ? De fait, les « quartiers » que les sociologues occidentaux identifient comme étant « musulmans » selon un certain nombre de paramètres, sont en train de devenir des « ghettos islamiques » où l’islam se radicalise. On entendait beaucoup parler de sharia, on n’entend plus parler que de djihad, voire d’islamisation de l’Occident par la « conquête démographique ». L’avènement de l’État islamique du Levant a considérablement amplifié et accéléré le mouvement. À l’occasion de l’élection de madame Ozdemir au Parlement bruxellois, j’avais voulu mettre en garde certains de nos dirigeants politiques, en leur disant : « Qui sème l’islamisme, récolte le djihadisme ».

On n’a pas dû attendre longtemps pour voir cette « prophétie » se réaliser.

Improbable réforme ou nécessaire aggiornamento de l’islam d’Europe, ou « penser et vivre l’islam en démocratie » ?

« L’islam est pluriel, il y a autant d’islams que de musulmans » (dixit Rachid Benzine, universitaire, co-directeur de la collection « Islam des Lumières » chez Albin Michel). À cela j’ajoute : « L’islam n’est jamais que ce que les musulmans en font ». Est-ce que c’est une religion de paix et d’amour ? Oui, incontestablement, pour beaucoup de musulmans. Est-ce que c’est une religion de barbares, d’égorgeurs et de violeurs ? Oui, aussi, incontestablement, pour d’autres.

C’est dire que vouloir réformer l’islam relève de l’utopie. Aucune instance, aucun groupe humain ou aucun dirigeant politique ne pourra jamais susciter le consensus nécessaire et suffisant pour réformer cette religion dont la pluralité demeurera le « marqueur » principal, en dépit d’un discours de propagande glorifiant la « communauté mythique » des croyants.

C’est Mohammed Arkoun, professeur à la Sorbonne, précurseur en matière d’islamologie contemporaine, qui faisait remarquer que, dans la pureté originelle de la révélation islamique, « l’homme est créé libre et doué de la raison ; ce qui le rend responsable de ses choix et de ses actes ». Cette responsabilité est devant le Créateur, le jour du Jugement dernier. Il n’y a, entre le Créateur et les hommes, pas d’intermédiaires. M. Arkoun y voyait le « côté protestant de l’islam ».

Si la réforme de l’islam est improbable, voire impossible, il est en revanche nécessaire et urgent que l’islam de l’Europe, à l’initiative des musulmans, individuellement ou en groupes, fasse son aggiornamento. Ce travail est déjà en train de s’opérer à l’initiative des « nouveaux penseurs de l’islam », qui sont des intellectuels musulmans formés, entre autres, dans des universités européennes. Ils prennent donc leur responsabilité, à la fois en tant qu’intellectuels et en tant que citoyens.

Pour notre part, nous inviterons nos concitoyens musulmans à « penser et vivre l’islam dans la démocratie, dans la laïcité, dans la modernité », en précisant que c’est la voie royale pour « concilier islamité et citoyenneté », pour que les musulmans d’ici soient des « citoyens à part entière » et non pas des « citoyens entièrement à part », selon les vœux des radicaux qui vont de la religion un marquer « identitaire », « communautaire », quand ce n’est pas une idéologie politique totalitaire.

L’aggiornamento de l’islam signifie qu’« il faut lire le Coran avec les yeux du XXIe siècle ». Qu’il faut voir dans ce texte fondateur, non pas un « livre sacré », à prendre à la lettre, mais une « écriture sainte », comme d’autres écrits anciens, source d’inspiration et de guidance. Il faut se souvenir, avec Émmanuel Levinas, que « le sacré nous divise et nous oppose, tandis que la sainteté nous rapproche ». Elle nous permet de mieux vivre ensemble, dans le respect mutuel.

L’aggiornamento de l’islam c’est aussi savoir que la liberté de conscience doit primer la liberté de religion. Sans liberté de conscience, il n’y a pas de liberté de religion du tout. La liberté de conscience, c’est le fondement même de la laïcité politique. Il est donc urgent que la Belgique se donne la peine de définir « sa laïcité », tenant compte de son histoire et de son évolution actuelle, pour que des cultes et des philosophies récemment venus d’ailleurs y trouvent leur place, se sentent respectés et respectent les autres.

C’est à cette condition que les démocrates musulmans pourront, enfin, s’opposer avec bonheur aux islamistes radicaux.

C’est à ce prix qu’une « démocratie musulmane » verra le jour en Europe, pour s’étendre vers les pays musulmans qui nous sont proches, face à cette imposture que constitue la « démocratie islamique de droit divin », à la manière d’un Morsi, en Égypte, ou d’un Erdogan, en Turquie. Les démocrates musulmans ont besoin de notre solidarité citoyenne.

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Informations complémentaires

Année

2015

Auteurs / Invités

Chemsi Chéref-Khan

Thématiques

Belgique, Islam, Laïcité, Participation citoyenne / Démocratie, Politique belge, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Questions européennes, Vivre ensemble