Volonté humaniste et espoirs

Jean-Pierre Legay

 

UGS : 2015042 Catégorie : Étiquette :

Description

Volonté humaniste et espoirs, quel vaste programme, aurait dit le général de Gaulle.

Il est vrai que poser cette question, c’est affirmer que nous avons la volonté de changer, d’évoluer et l’espoir c’est, au fond, la finalité, l’objectif de cette volonté.

Il faut commencer par nous poser une question qui est sans doute d’essayer de définir la société dans laquelle nous vivons, c’est-à-dire l’environnement dans lequel nous nous posons cette question.

Comment définir notre société ?

On pourrait la définir de différentes manières. Une analyse marxiste définirait la société comme un rapport de force, de classe entre les exploiteurs et les exploités, entre le prolétariat et la bourgeoisie. Une analyse ultralibérale dirait, au fond la société c’est des forts, des faibles et une loi naturelle, une loi de sélection qui fait que les meilleurs survivent. C’est cette vieille maxime de l’Ouest américain qui disait : « Dieu a créé les hommes, Samuel Gold les a rendus haineux. » C’est une certaine vision de la société.

À l’aube de mon expérience professionnelle, de ce que je vois tous les jours, il me semble qu’au-delà de ces deux extrêmes de la définition de la société, on peut, peut-être, affiner un peu les choses et dire que notre société, à l’heure actuelle, est la « société grain de sable ».

Qu’est-ce que la « société grain de sable » ?

C’est une société qui est divisée en trois classes.

Les adultes sont ceux qui ont accès à tout, au travail, à l’habitat, aux loisirs, à la culture, aux vacances, aux bons établissements scolaires pour leurs enfants, enfin à tout ce qui fait que la vie est plutôt agréable.

À l’autre bout de la chaîne, se trouvent les exclus. Les exclus, on les connaît, on les voit sur les trottoirs de nos villes tous les jours, ce sont des femmes, des hommes et, aujourd’hui, des enfants. Lorsque je les rencontre, ils me disent qu’ils sont les invisibles de la société, que personne ne les voit, que l’on passe près d’eux sans les voir. À Paris, par exemple, je suis sidéré de voir, aujourd’hui, les gens qui délirent à ciel ouvert, qui hurlent à moitié nu : cela n’étonne plus personne, plus personne n’a peur, plus personne ne se retourne, plus personne ne les regarde. Inclus… Exclus…

La troisième classe, c’est celle qui est entre les deux, les reclus, c’est-à-dire ceux qui ont juste assez pour ne pas être en exclusion, mais qui n’ont accès ni aux vacances, ni aux loisirs, ni à la culture, ni aux bons établissements. Ceux qui vont chercher les paniers-repas au Secours populaire, aux Restos du Cœur, qui ont un modeste habitat sur leur tête, qui ont une petite chambre, qui ont un travail précaire, mais qui ne sont pas encore exclus.

Pourquoi je parle de « société grain de sable » ? Parce que pour passer d’un statut à l’autre, de l’inclusion à la réclusion jusqu’à l’exclusion, il faut en gros vingt-quatre mois. Vous étiez inclus, vous aviez un travail, une femme, des enfants, tout allait bien… et puis vous êtes exclus. Vous êtes exclus de votre travail, vous êtes licencié, et en vingt-quatre mois vous vous retrouvez en état de réclusion. Et cela ne s’arrange pas, vous êtes atteint par un âge qui fait que vous ne retrouvez pas de travail et là, vous perdez votre domicile, et vous vous retrouvez dans la rue.

Peut-on encore parler de société ?

Nous sommes dans une « dissociété », c’est-à-dire une espèce de structure qui favorise d’un côté l’individualisme, parce que l’on pense qu’au fond on arrivera bien à s’en sortir par ses propres moyens. Cet individualisme qui n’est, souvent, qu’un isolement qui se retourne totalement contre nous quand l’accident de la vie survient.

L’isolement, ce n’est pas la solitude, la solitude nous en avons tous besoin pour exister. Même si l’on vit en couple, en famille, nous avons besoin, à certains moments, de nous isoler, de nous retrouver, d’avoir un peu de solitude. Mais l’isolement c’est autre chose. L’isolement c’est la rupture de tous les liens, de tout ce qui a du sens, de ce qui fait que nous sommes en société.

Dans cette « dissociété », pour qu’elle fonctionne, pour qu’elle existe, il faut en même temps qu’elle soit une société de la « norme ». On n’insiste pas assez souvent sur cette notion d’être une société de la norme, car si nous sommes dans une société de la norme, cela veut qu’il y a ceux qui sont en dehors de la norme. La « normalité », la « marginalité »… le droit simplement d’être différent.

Michel Foucault disait : « Nous sommes dans une société articulée sur la norme plus que sur la loi », ce qui ne veut pas dire que le pouvoir de la loi soit en train de régresser, mais plutôt qu’il s’intègre dans un pouvoir plus général, celui de la normalisation. La normalisation, en politique, cela nous évoque – pour les plus anciens – quelques souvenirs : la normalisation de la Tchécoslovaquie par l’Union soviétique,par exemple. Mais la normalisation aujourd’hui dans notre société, elle a besoin d’un outil pour pouvoir exister ; cet outil, c’est l’évaluation.

Nous sommes à la fois dans une société de la norme et aussi dans une société d’évaluation. Pas une évaluation pour dire ce qui va bien et ce qui ne va pas, mais une évaluation pour segmenter, juger, classifier, diviser, pour dire : « Non, vous n’êtes plus dans la norme. Sortez ! Dehors ! Et vite ! ». L’évaluation dans notre société, c’est l’outil à la fois de la norme et le moyen, aussi, d’exclure.

Norme… Évaluation… Nous sommes là dans quelque chose qui est, au fond, très philosophique, car cela conduit aussi à une société d’asservissement : l’asservissement de l’individu, l’asservissement de tout un chacun.

Pour passer de l’indignation à l’action, comment ne pas évoquer La Boétie et son décret sur la servitude volontaire.

Aujourd’hui, ne pas se révolter, ne pas résister, ne pas exister, c’est, effectivement, être dans cette servitude volontaire.

En parlant de la norme, d’évaluation, cela entraîne forcément une certaine conception de l’être humain. L’être humain, dans cette société de la norme et d’évaluation, est un consommateur, voilà ce que l’on veut qu’il soit, un consommateur. C’est-à-dire qu’il n’est pas un être qui pense ou qui juge et qui est capable de fermeté, mais un être qui consomme. Souvenez-vous ce directeur de chaîne télévisée – et pas n’importe quelle chaîne, TF1 –, qui disait que son rôle en tant que patron de chaîne télévisée c’était de vendre des consommateurs à des annonceurs. Au moins on peut lui reconnaître le mérite de la franchise.

Certains ont un peu peur et se disent qu’il y a des rebelles, qu’il y en a qui peuvent même penser, qu’il y en a qui veulent quand même être des êtres humains, des êtres qui doutent, qui aiment, qui ont un inconscient, un conscient, des pulsions, des désirs. Alors là, il y a des chercheurs et les chercheurs, ça cherchent. Ils se sont lancés dans des programmes sur lesquels je vous invite à vous pencher aux États-Unis, en Corée, au Japon, cela représente des dizaines, des centaines de millions de dollars ; ce sont des recherches sur le transhumanisme.

Le transhumanisme qui serait à l’aube de 2050, l’hybridation de l’homme et de la machine. Quel rêve ! Enfin un homme débarrassé de toutes les spories qui fait qu’il est un homme. Il aurait la dureté, le côté implacable, infaillible de la machine. Cela peut faire sourire…

Qu’est-ce que le transhumanisme ?

C’est la jonction ou la fusion de plusieurs disciplines : la génétique, la biologie, l’informatique, la cybernétique. Puisque l’on parle de cybernétique, on a tous connu l’époque des essais-missions, des nouvelles, des sciences-fictions, où il y avait des robots que l’on cherchait à faire le plus semblables possible à l’homme, on les appelait les humanoïdes. Le transhumanisme, c’est juste l’inverse : ce ne sont pas des robots qui ressemblent à des hommes, ce sont des hommes qui doivent avoir la froideur des machines. Le fait même que ces recherches existent exprime quelque chose de la société dans laquelle nous sommes. Cette société de la norme, de l’évaluation, cette société de la performance, car c’est bien de cela dont il est question dans le transhumanisme : être performant, ne pas avoir de faille, être des machines implacables, c’est-à-dire ne plus être humain.

Notre société c’est aussi autre chose, c’est la société de l’accumulation déraisonnable, sans cause et illimitée. Comme nous connaissons actuellement une crise politique, sociale, économique, nous en sommes d’abord les complices moraux. La crise économique dont on nous parle depuis 2008, c’est une crise de l’accumulation, l’accumulation totalement déraisonnable. Savez-vous que Bill Gates a fait dont de quatre-vingt-cinq pour cent de sa fortune à des œuvres caritatives, et dans le même temps, il a embauché le meilleur spécialiste des placements financiers américains. En trois ans, il doit reconstituer la totalité de sa fortune. Cette crise de l’accumulation porte un nom depuis la nuit des temps, dans la Grèce Antique, cela s’appelait l’hubris. L’hubris était l’une des fautes les plus graves ; c’était pour un simple mortel, un citoyen, être dans la démesure et vouloir se prendre pour un dieu. Aujourd’hui, un certain nombre de ceux qui dirigent notre monde, nos dirigeants, les décideurs, sont dans cette hubris, sont dans cette démesure, sont dans cette volonté mégalomaniaque d’être des dieux tout-puissants qui régissent le monde.

Que faire devant ce constat qui est plutôt accablant ?

Nous avons un choix, nous sommes confrontés à une alternative, elle aussi de nature philosophique : nous avons à choisir entre ce que Max Weber appelait une éthique de convictions ou une éthique des responsabilités. Tous ces dirigeants, ces décideurs qui sont dans la démesure, dans l’hubris, ne sont pas tous, comme aurait dit Sartre, « des salauds » ; pour la plupart ils sont dans l’éthique de convictions, ils sont persuadés qu’ils ont raison, ils sont persuadés qu’il n’y a pas d’autre voie. Nous devons leur proposer l’éthique des responsabilités. Responsable, c’est un beau mot. Responsable, cela tient de la bienveillance. Être responsable, c’est répondre à l’autre s’il vous pose une question, mais c’est aussi répondre de quelque chose, c’est-à-dire d’une morale, répondre de valeurs, répondre de principes.

Cette alternative « éthique de responsabilités, éthique de convictions » va conditionner ce que sera le XXIe siècle, à savoir l’humanisme ou la barbarie.

Dans son ouvrage, L’Étrange défaite, Marc Bloch stigmatisait le renoncement des élites, leur délitement, le fait qu’elles étaient dans une lâcheté coupable qui avait amené à la débâcle et ensuite au nazisme. Marc Bloch qui est un parfait symbole de la capacité à penser, à s’indigner et à être dans l’action, l’a d’ailleurs payer de sa vie. Il a été fusillé par les nazis.

Si nous sommes ici, aujourd’hui, francs-maçons et profanes, c’est parce que nous avons conscience de quelque chose, et je vais à nouveau faire référence à Max Weber, nous avons conscience de la dimension tragique de l’histoire. L’histoire a une dimension tragique et c’est justement parce que l’histoire a une dimension tragique que nous devons être à la fois dans l’éthique des responsabilités et en même temps dans la volonté.

La volonté qui est un refus de la fraternité, un refus des fausses évidences et qui nous oblige à avoir une exigence intellectuelle, une volonté qui est une interrogation permanente sur nos actions, sur nos choix, sur le chemin que nous voulons prendre ensemble à l’aube des valeurs que nous partageons, la liberté, l’égalité, la fraternité, la liberté de conscience. La volonté, c’est le refus des renoncements et affirmer cette volonté. Dire : « Oui, je suis acteur-porteur de cette volonté », c’est déjà résister. Cette volonté de résister ne peut pas être individuelle, il nous faut « faire société », c’est-à-dire avoir une volonté de résister ensemble dans un sursaut citoyen qui permette de produire une réponse humaniste.

Tous les hommes et les femmes de bonne volonté sont comptables de l’avenir du monde, nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. Étant comptables de l’avenir du monde, nous devons refuser le prêt-à-penser et construire ensemble notre avenir. Cette époque est marquée par la fin des illusions, celles que l’on avait pu connaître au XXe siècle. Après cette fin des illusions, vous savez, après ces grands soirs qui ont toujours, historiquement, malheureusement, débouchés sur des petits matins de pleurs, à ce temps des illusions, nous devons substituer le temps de l’espoir.

L’espoir, c’est penser et c’est agir.

Penser, agir avec une feuille de route simple, très simple, que je fais mienne et que je vous invite à partager et qui nous est dictée par Victor Hugo :

La liberté, c’est le droit.
L’égalité, c’est le fait.
La fraternité, c’est le devoir.

Quelle belle feuille de route…

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Informations complémentaires

Année

2015

Auteurs / Invités

Jean-Pierre Legay

Thématiques

Cohésion sociale, Lutte contre les exclusions / Solidarité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Transhumanisme