Indignation, quand tu nous tiens…

Jean-Michel Quillardet

 

UGS : 2015032 Catégorie : Étiquette :

Description

Lorsque ce matin, j’ai pris, venant de Paris, le TGV, j’ai constaté que dans le wagon dans lequel j’étais, en m’approchant du train, il y avait beaucoup de journalistes connus des médias, et je me suis dit : « Ah c’est intéressant, ils viennent tous certainement assister à notre forum. » J’étais très flatté – j’ai eu petit moment d’égarement –, je me suis dit que tous ces journalistes étaient certainement invités par tel ou tel média, par telle ou telle banque, par telle ou telle institution, dans une loge privée pour assister au match de la Coupe Davis.

Je me suis dit que cela pourrait être, aussi, une certaine forme d’indignation, pas simplement à l’égard d’un certain monde qui vit d’autre manière que nous, très privilégié, qui bénéficie comme ça d’invitations, qui ne paye jamais sa place au théâtre, etc., mais aussi, parce qu’on est dans un monde, où, aujourd’hui, depuis hier soir, on ne parle que de la Coupe Davis.

Quand il y a un match de football, on ne parle que des matchs de football. Je ne suis pas passionné des matchs de football, mais le tennis, j’y ai joué et j’aime bien regarder les matchs de tennis. J’étais un passionné de Björn Borg, mais il y a quelque chose de tout à fait excessif, aujourd’hui, dans la manière dont nos concitoyens sont informés et ce manque de sens de la priorité des choses, ce sens de la priorité des problèmes qui se posent au monde, est un problème tout à fait fondamental.

Naturellement cette réflexion sur l’indignation ne peut pas s’accompagner de la référence en l’espèce, qui est naturellement celle de Stéphane Hessel avec son bel Indignez-vous !.

Il avait été cependant reproché à Stéphane Hessel, au fond, de se contenter de s’indigner. Je ne sais si le reproche était fondé, mais ce qui est sûr c’est que la question méritait d’être posée. Parce qu’on ne peut pas se contenter de s’indigner, mais qu’il faut certainement s’engager.

Je lisais, l’autre jour, un poème d’Octavio Paz. Il disait, à un moment donné : « Il m’arrive de me lasser d’être un homme ». Je comprends très bien cette phrase, et moi aussi il m’arrive de me lasser, car regardons quand même un peu l’histoire de l’humanité.

Fin du XIXe siècle, la traite des noirs existe toujours, l’apartheid est venue ensuite dans un certain nombre de pays puis le génocide arménien. La Première guerre mondiale, on la commémore, mais on n’a pas de raison de la commémorer : ce fut, comme Jean Zay le dénonça d’ailleurs très jeune, une véritable boucherie qui n’a, finalement, pas servi à grand-chose. La seconde guerre mondiale, la terrible shoah, l’inconcevable. Cette déportation dont Primo Levi fut un rescapé, mais qui quelque temps plus tard se suicida et expliqua dans des textes posthumes que s’il s’est suicidé c’est parce qu’il ne pouvait pas vivre alors que tant d’autres avait péri et dans d’horribles souffrances, mais aussi parce qu’il ne pouvait pas concevoir que l’homme fut capable de cela. Après cette horreur, tout le monde disait « Plus jamais ça ! » et certains y ont sans doute cru. Albert Camus lui-même demandait en disant : « Nos générations ont défait le monde, il appartiendra aux générations suivantes de le reconstruire ».

Et puis, que s’est-il passé ? Finalement, tout a continué ou tout a recommencé, le génocide au Rwanda ; le génocide au Soudan ; la barbarie est à nos portes en Syrie, en Irak. D’autres hommes, comme on le dit quelquefois de jeunes Français, et pas simplement de jeunes immigrés ou des musulmans, mais des jeunes de « bonne souche française » des gars d’ici, d’autres hommes pour des raisons purement idéologiques ou religieuses ; les attentats contre les tours de New York.

Le blanchiment d’argent, on en parle depuis fort longtemps, on lutte contre le blanchiment d’argent depuis fort longtemps, on lutte contre la criminalité organisée depuis fort longtemps, on lutte contre les mafias et la criminalité depuis fort longtemps, mais il n’empêche qu’aujourd’hui encore la criminalité organisée existe, les paradis fiscaux existent, les cas de corruption existent et bien d’autres choses encore.

Il me semble, en effet, que la première indignation que l’on peut avoir, c’est cette impuissance humaine à éviter les génocides, cette impuissance humaine à éviter les barbaries, cette impuissance humaine à éviter ces criminalités destructrices. Je crois que c’est la première interrogation que nous devons avoir. Alors certes, nous le savons bien, l’homme peut être capable du meilleur, mais il est aussi capable du pire. C’est un peu le discours du marquis de Sade, qui dans ses écrits décrit l’horreur, décrit l’abomination, non seulement pour la dénoncer, mais surtout pour dire « oui, nous sommes, nous autres êtres humains, capables de cela, mais aussi, et heureusement, capables du meilleur et d’essayer de nourrir en nous-mêmes ce qu’il y a de plus grand et de meilleur ».

Et heureusement, il y a eu des résistants, il y a eu des gouvernements qui ont essayé de transformer le monde, de transformer la société. Il y a des associations, comme la franc-maçonnerie depuis le XVIIIe siècle, qui tentent de transformer notre société et d’en faire une société plus juste, plus fraternelle et plus humaine. Mais force est de constater que le résultat est maigre. Alors, indignons-nous, oui, mais indignons-nous peut-être d’abord et avant tout à l’égard de nous-mêmes, à l’égard de cette capacité que nous n’avons pas, de cette force humaine que nous n’avons pas à faire triompher l’humanisme, à faire triompher la justice.

Il est vrai qu’il y a eu des progrès, au regard notamment du droit international : aujourd’hui en effet, on peut déférer devant la Cour pénale internationale des gouvernements, des chefs d’États à qui on peut reprocher des crimes contre l’humanité, des crimes de guerre ou des crimes de masse. Le secrétaire des Nations unies vient d’ailleurs d’en menacer le dictateur de la Corée du nord, Kim Jong-Un. Et il y a eu quelques chefs d’État qui ont été effectivement cités devant la Cour pénale internationale, notamment le chef d’État de l’ex-Yougoslavie/Serbie qui est mort en détention et qui n’a, finalement, jamais été condamné. Il y a également d’autres chefs d’État qui sont poursuivis, mais qui ne sont pas arrêtés. Il y a une impuissance de cette Cour pénale internationale à sévir, à sanctionner et à prendre un certain nombre de sanctions dissuasives sur les comportements d’autres chefs d’États. On a aussi parlé de déférer Bachar el-Assad devant la Cour pénale internationale, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. Et ce que je vois, qui m’effare, qui m’indigne, c’est l’impuissance des puissances occidentales, des puissances militaires – les États-Unis d’Amérique, la France, l’Angleterre –, qui regarde un certain nombre de pays qui sont, aujourd’hui, en train de lutter contre les sectes islamistes au Mali, contre la barbarie du côté de la Syrie et de l’Irak, et pour quels résultats ?

Aujourd’hui, depuis plusieurs mois, il y a septante fillettes, qui ont entre cinq, douze et quatorze ans, qui sont détenues après avoir été enlevées en plein cœur du Mali par une soi-disant secte, Boko Haram, qui n’est autre qu’une organisation purement criminelle. Nous n’avons pas encore réussi à libérer ces fillettes, avec nos moyens technologiques, avec nos moyens militaires. C’est un véritable problème ! C’est un véritable scandale ! Qui parle encore de ces jeunes filles ? Que sont-elles devenues ? Que leur a-t-on fait ? Et quand on voit ce qu’il se passe avec cet invraisemblable État islamique, avec ces terroristes qui continuent leurs forfaits. La décapitation des otages, on les constate, on les voit. Que fait-on véritablement ? Je me demande si au fond on a véritablement envie de faire quelque chose. Quand on pose cette question, on me dit toujours : « Oui, mais que veux-tu que l’on fasse ? Ce n’est tout de même pas aux puissances occidentales d’aller faire la loi dans des États orientaux qui sont d’une autre culture. Il faut laisser aux Irakiens, la possibilité de régler leurs problèmes, et aux Maliens de régler leurs difficultés. » Je ne suis pas d’accord avec cette réponse, il y a des valeurs universelles, il y a les droits imprescriptibles de la personne humaine qui doivent être défendus. Si ce sont les États-Unis qui les défendent, je suis avec les Américains ; et si c’est la France qui les défend, alors je suis avec les Français. Ce sont des combats humanistes qui doivent être menés. Mais je constate que malheureusement il y a beaucoup de discours, il y a beaucoup de tentatives d’actions, de tentatives militaires, mais tout cela ne sert à rien.

Je suis indigné, mais je m’indigne à l’égard de moi-même aussi, car que faisons-nous individuellement et collectivement ?

J’ajouterai, enfin, une autre forme d’indignation qui existe depuis l’origine de l’humanité.

Le crime existe depuis que l’homme existe ; il faut lutter contre le crime. Mais ce qui m’effare aussi, c’est qu’on a l’impression que les politiques et leurs moyens de communication et de média ne peuvent jamais résoudre les problèmes.

J’ai l’impression que depuis que je suis né, on fait des réformes, mais que cela ne marche pas. On parle toujours du déficit du régime de retraite ; on parle toujours de la réforme fiscale, c’est-à-dire qu’on en parle depuis précisément soixante ans.

La pauvreté, elle, était peut-être plus importante au XIXe siècle. La condition ouvrière était peut-être plus difficile… Il y a eu incontestablement des progrès dans la sécurité sociale, en remboursement des frais liés à la maladie. Les conditions de vie avec les progrès techniques ont permis d’être moins esclave dans son travail, d’être moins esclave dans son domaine domestique, mais rien n’a été résolu.

La pauvreté s’accroît, au XXIe siècle, c’est sans doute une nouvelle forme de pauvreté, mais la misère s’accroît. Et que fait-on contre la misère et la pauvreté ?

J’avais cru à un moment donné qu’il y avait une différence entre la gauche et la droite. La droite, dans l’idéologie, était celle qui considérait qu’il y avait les forts et les faibles, et que, naturellement, il fallait moduler, équilibrer, mais qu’à un moment donné il fallait bien que ce soit les forts qui gagnent et que de l’autre côté il y ait des perdants, dont il fallait bien s’occuper, et que c’était dans la nature humaine. C’est cela l’idéologie de droite. Il y avait une autre idéologie qui était l’idéologie de gauche et qui disait le contraire. Bien sûr, il y avait les forts et les faibles, mais ce n’est pas parce qu’il y a des gens qui sont forts qu’ils doivent nécessairement gagner sur ceux qui sont faibles. Il faut en effet que les faibles deviennent plus forts, qu’on s’en occupe et qu’il y ait une certaine forme d’égalité entre les forts et les faibles. En tout cas, il ne faut pas considérer que la loi du plus fort, sur le plan de la vie, sur le plan social, doive primer.

Raymond Aron disait : « Je ne suis ni de droite ni de gauche, je ne suis pas hémiplégique ». Alain disait aussi : « Quand on dit qu’il n’y a pas de différences entre la droite et la gauche, il est bien évident qu’il y a des gens de gauche qui sont des gens de droite ». La phrase d’Alain est devenue obsolète, il n’y a plus de différence entre la gauche et la droite, en tout cas lorsque la gauche est au gouvernement.

Cela pose question. Je ne suis pas un militant politique, et je ne suis même pas membre du Parti socialiste ou d’un autre parti de gauche. Mais cela me pose question parce qu’effectivement où sont les combats qui doivent être menés. À un moment donné, il y a une espèce de doxa, qui, sur le plan de l’idéologie économique, considère qu’il est normal que ce soit les marchés qui triomphent et qui considère qu’il est normal qu’il y ait une pauvreté qui s’accroît. Quand je vois de plus en plus de femmes venant peut-être de Roumanie qui sont avec des enfants et qui mendient dans la rue, alors que tout le monde passe devant elles de manière indifférente et que cela laisse indifférent l’ensemble des pouvoirs publics quels qu’ils soient, il y a là aussi tout de même à s’indigner. Non seulement on en parle aussi dans notre propre pays avec notre histoire, et avec notre économie, notre richesse, avec l’accroissement des inégalités et de notre propre pauvreté, mais, aujourd’hui, on reste indifférent à l’égard de la misère des autres qui viennent s’installer dans notre pays et pour laquelle on n’a aucune espèce de considération ou de politique, voire une indignation qui doit aussi nous poser quelques questions.

Il ne suffit pas de s’indigner, il faut constater, il faut être lucide, transformer le monde, transformer l’homme, améliorer l’homme. C’est quelque chose sur laquelle nous travaillons.

Est-ce que cela peut suffire de transformer l’homme à titre individuel pour qu’il transforme la société ? Je ne le crois pas. Je crois qu’il faut des projets collectifs de transformation. C’est toute la difficulté de l’indignation et on en revient à ce qui se dit sur le débat sur l’engagement : il ne faut pas que les bourreaux deviennent les victimes.

Pour transformer l’homme et pour organiser une société plus juste, plus fraternelle, plus humaine, il faut savoir faire preuve aussi de modération, de compréhension et ne pas avoir nécessairement une vision messianique de l’histoire, car la vision messianique de l’histoire, on le sait, a commis énormément de crimes. Au nom de la liberté, on a commis beaucoup de fautes.

Il y a un mot, un mot qui peut nous réunir, qui peut être un projet pour lutter contre notre indignation et faire que nous ne soyons plus indignés, et que nous soyons, tous un petit peu plus humain et humaniste : c’est le beau mot de « fraternité ».

La fraternité, c’est ce qui nous permet de sortir de la fratrie de nos communautés d’appartenance, de nos identités et d’aller à la rencontre de l’autre dans la différence. La fraternité, c’est aussi de se voir frères dans l’humanité et de concevoir que tout ce qui porte atteinte à la dignité et à la condition de l’homme, relève de notre responsabilité.

Liberté ? Oui. Égalité ? Oui.

L’équilibre difficile entre la liberté et l’égalité peut se réaliser par la fraternité. La fraternité de nos projets intellectuels, je crois que c’est un projet humaniste universel sur lequel nous pouvons, tous, nous rencontrer, sur lequel nous pouvons, tous, nous engager. Ceci nous permettra, peut-être, d’être un peu plus près de l’autre, d’être un peu plus altruiste et de terminer de s’indigner en se posant, aussi, cette question fondamentale : que faisons-nous pour l’autre ?

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Informations complémentaires

Année

2015

Auteurs / Invités

Jean-Michel Quillardet

Thématiques

Indignés, Justice sociale, Lutte contre les exclusions / Solidarité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses