De la résistance et un court séjour au maquis

Paul-François Ryziger

 

UGS : 2016006 Catégorie : Étiquette :

Description

Mes parents s’étaient fixés à Aix-en-Provence après la défaite de 1940. Nous étions partis de la région parisienne et, après une cavalcade devant les Allemands, nous étions arrivés à Pau où j’ai passé la première partie de mon baccalauréat à une session spéciale, car je n’étais pas le seul à n’avoir pu se présenter à une session dans son Académie d’origine. Quelques mois après, ils se sont fixés à Aix-en-Provence où après une année de scolarité au lycée, j’ai passé mon baccalauréat : à l’époque, on pouvait présenter une double mention mathématiques élémentaires et philosophie.

À la suite de mon baccalauréat, j’ai entamé une licence en droit.

Pendant que j’étais étudiant, j’avais fait la connaissance du fils d’un professeur de la Faculté de Lettres, un jeune lieutenant de réserve d’aviation. Celui-ci avait formé une petite section destinée à entreprendre des actions contre les Allemands au moment où les Américains et les Anglais seraient en mesure d’entamer des actions majeures. Il avait réussi, avec deux carabines de foire, à nous apprendre à faire un tir à peu près droit !

Notre ami était en relation avec Londres grâce à un radio parachuté en France. On lui avait promis de nous parachuter les armes nécessaires un peu avant l’action principale. Au moment du débarquement, alors que le parachutage aurait dû avoir lieu, on nous a appris qu’il ne serait pas accompli. Il est arrivé un message, dont j’ai oublié le nom, admettons que le débarquement avait été annoncé par un message tel que « les pommes tomberont » et que notre message malencontreux avait été annoncé, (mais j’invente) que nous avons reçu le message « les pommes ne tomberont pas ».

On nous conseillait de rejoindre un maquis au nord de Toulon. Nous ne fûmes que huit à nous conformer à ce conseil. Le jour fixé pour notre départ, les Allemands avaient procédé à quelques exécutions, sur un terrain proche du Tholonet, une localité qu’il fallait traverser pour rejoindre notre destination. Tout le monde craignait que le passage près du lieu où le massacre avait eu lieu ne fût dangereux. On nous conseilla de nous faire accompagner par des jeunes femmes portant un brassard de la Croix Rouge. Quatre jeunes infirmières consentirent à nous accompagner jusqu’au Tholonet. Notre trajet en deux étapes, car il s’agissait d’un trajet à pieds, se fit sans incident. L’arrivée se fit finalement sans encombre et le contact qu’on nous avait donné nous mena à un lieu où se trouvait le chef du maquis. C’était un ancien chef de bataillon de l’infanterie coloniale qui avait pris sa retraite deux ou trois ans auparavant. Il nous accueillit très aimablement et nous donna des responsabilités dans plusieurs sections.

Je ne détaillerai pas les activités de notre « maquis ». Disons que, par exemple, nous avons détruit une ou deux voitures appartenant à l’armée allemande (en prenant soin que nos actions ne soient pas trop proches du village près duquel nous opérions). Nous avons recueilli des aviateurs américains dont l’avion avait été abattu et qui avaient pu sauter à temps ; nous avons fait prisonniers un jour quatre soldats allemands qui s’étaient aventurés un peu loin dans nos lignes, etc.

Le jour où nous avions ainsi fait nos quatre prisonniers, nous venions de déjeuner et sur le point de la nourriture nous n’avions aucun problème, les paysans du coin nous ravitaillaient très aimablement et courageusement. Il restait pas mal de nourriture non consommée dans les casseroles, et étant donné l’heure, je dis qu’il faudrait donner à manger à nos prisonniers. Un de nos « combattants » dit qu’il faudrait les faire manger dans les gamelles où nous avions mangé. Comme je m’opposais à ce procédé antihygiénique, notre combattant se précipita sur moi, mit sa mitraillette sur mon ventre et me dit : « J’ai déjà tué un officier en 1940, j’exécuterai bien aujourd’hui encore quelqu’un qui me contredit ». Voyant la tournure que prenaient les événements, un des hommes d’une autre section se précipita et se mit courageusement entre nous. Il réussit à calmer l’excité qui se trouvait être un docker de Marseille. Cet heureux intervenant était, le croirait-on, un bénédictin qui combattait avec nous. J’ai cherché à le revoir après la guerre, à l’occasion d’une vente de charité qui avait lieu à l’église Sainte-Odile et qui était organisée par son ordre, mais il n’était pas là.

Si je raconte cet incident, c’est pour éclairer un peu ce qui va suivre ci-dessous.

Aix-en-Provence a été libéré par des Américains, je crois. Après sa libération, Aix-en-Provence présentait une apparence curieuse. D’anciens Vichystes se faisaient passer pour des résistants. À la mairie, on avait installé une sorte de salon de coiffure on l’on tondait les femmes qu’on soupçonnait d’avoir eu des relations sexuelles avec des militaires allemands.

En dehors de ce climat délétère, on me fit rapidement savoir qu’une unité voulant rejoindre l’armée française se formait dans un local qui était celui d’un établissement scolaire. La tête de cette unité n’était plus notre sympathique chef de bataillon du maquis, mais un officier d’active qui bien entendu n’avait plus eu d’activité en cette qualité pendant toute l’occupation. Cet officier était, me semble t-il, un chef d’escadron qui avait dû servir à Saint Cyr qui s’était reconstituée après la défaite à Aix-en-Provence. Il était très désagréable : les Allemands auraient dit qu’il était hoch nàsich. Il ne faisait connaître ses intentions qu’aux quelques officiers qui l’avaient rejoint et prenait de très haut toutes les questions posées par des hommes qui devaient devenir de simples soldats. À titre d’exemple, quelqu’un lui dit qu’il avait rencontré un ancien magasinier de Saint Cyr qui lui avait dit qu’il existait un stock d’uniformes pouvant servir à habiller le bataillon qu’il formait. Il lui dit : « Allez vous déguiser si cela vous amuse ! » Après deux jours passés dans cette atmosphère, j’ai décidé que je ne voulais pas combattre avec, disons, cet « individu ».

Je ne sais pas si ce bataillon a jamais été formé et a pu être intégré dans l’armée. Le général de Lattre de Tassigny, qui est très indulgent dans son livre pour ce genre de bataillons qu’il considère comme des FFI, ne parle pas d’une unité formée à Aix-en-Provence.

Parmi les unités qu’il cite, une m’a frappé : il s’agit d’une unité formée au lycée Janson de Sailly, que je connais bien puisque j’y étais élève de la septième jusqu’à la seconde quand j’ai quitté le lycée, mes parents, craignant que des bombardements aient lieu sur Paris, s’étaient installés à Vaucresson, d’où je partais tous les jours à bicyclette pour aller au petit lycée existant à Saint-Cloud (les jours de trop grand froid mon père me conduisait en voiture). Le bataillon qui a été formé ainsi a réellement combattu, il a en particulier été employé pour renforcer – autant qu’il le pouvait – les forces de la deuxième DB (division blindée) qui combattaient à Strasbourg. Un de mes amis d’enfance a combattu avec ce bataillon et y a perdu un bras.

Déçu par ce que j’avais constaté dans ce bataillon « en formation », et voulant cependant faire quelque chose pour aider, si je le pouvais, j’ai été comblé par la chance ; deux ou trois jours après, alors que je me trouvais Place des Prêcheurs, près du Palais de Justice, (où j’étais venu avec un camarade voir si les audiences avaient repris), nous fûmes abordés par un militaire que je pris pour un sous-lieutenant, mais qui n’était qu’un aspirant. Il nous dit : « Jeunes gens, voulez-vous vous engager et connaissez vous des garçons de votre âge qui voudraient le faire également ? » Avec la conversation qui s’engagea, il nous dit qu’il relevait d’une unité d’artillerie qui appartenait à une division blindée. Je lui dis que je souhaitais m’engager dans une unité de chars. Il s’employa à me persuader que le régiment d’artillerie auquel il appartenait, était un régiment relevant de la cinquième division blindée et que son matériel était composé de canons de 105 dont les affuts étaient motorisés et se trouvaient sur des affuts chenillés comme ceux des chars. La seule différence était qu’il n’y avait pas de cuirasse ni de tourelle sur les canons chenillés.

En réalité, le travail qu’accomplissait ce militaire se situait dans le cadre de ce que le général de Lattre de Tassigny a baptisé l’amalgame. Celui-ci savait que les unités de la première armée française étaient composées pour partie par des unités de soldats venant des colonies de l’Afrique noire dont de nombreux « indigènes » (pour prendre la terminologie de l’époque) et que l’on ne pourrait les exposer à la rigueur du climat probable pendant l’hiver dans l’Est de la France. C’est pourquoi d’une part il essayait de faire mettre sur pied des unités dont la formation serait faite par des cadres de l’armée, et d’autre part il tâchait d’obtenir l’adhésion de citoyens qui étaient sans appartenance politique trop marquée. Il craignait que les unités formées de groupes présentent quelques difficultés pour leur intégration dans l’armée.

Le militaire, auquel j’avais donné finalement mon accord, me demanda de tâcher d’amener des camarades si j’en trouvais dans les mêmes dispositions que moi, il me fixa un rendez-vous pour le lendemain dans un des cafés du cours Mirabeau.

Le lendemain, fidèle à son rendez-vous, j’amenai avec moi cinq camarades qui venaient du maquis comme moi. Il nous embarqua dans une camionnette dont il disposait et nous amena à Pont-Royal, une localité à une cinquantaine de kilomètres d’Aix, où se trouvait l’état-major de l’unité à laquelle appartenait le deuxième groupe du régiment d’artillerie d’Afrique (2/62/R.A.A) – il s’agissait d’un régiment formé en Tunisie, le premier groupe était basé à Tunis, le deuxième auquel j’appartenais était basé sur Bizerte. Arrivés là, on nous fit passer un rapide examen médical et on nous amena au bureau de la batterie état-major qui était l’unité qui s’occupait de toute l’administration du groupe. L’adjudant nous interrogea un à un et nous fit signer un engagement pour la durée de la guerre. J’eus, à l’occasion de l’entretien avec lui, une petite algarade. Il me demanda mon métier, je lui répondis logiquement « étudiant ». J’étais encore au cours de mes études. Il me demanda : « Avez-vous le certificat d’études primaires ? » Je lui répondis :« non ». Il me dit : « Vous vous moquez de moi, vous venez de me dire que vous étiez étudiant et vous n’avez pas le certificat d’études ». Je lui expliquai que, quand on entrait un septième dans un lycée, on pouvait passer à la fin de l’année en sixième en passant un examen de passage qui n’avait rien à voir avec le certificat d’études. Un officier qui était là lui confirma ce que je venais de dire. Après avoir signé notre engagement on nous donna des uniformes (pour cette unité ce n’était pas un déguisement !).

On nous affecta provisoirement à des unités. Il était temps !

Le lendemain, le 2/62/R.A.A recevait un ordre de mouvement et nous partîmes : les canons partirent par le rail, les autres moyens de transport partirent pas la route. Nous arrivâmes au bout de trois jours dans l’Est de la France, la batterie d’état-major s’arrêta à Vesoul. Nous restâmes une dizaine de jours dans cette localité qui est actuellement une sous-préfecture. Au cours de cette période, on nous donna une instruction susceptible d’être utile ultérieurement. On ne nous fit pas faire du maniement d’armes, mais on m’apprit par exemple à manier un télémètre et un goniomètre-boussole. Le premier des instruments pouvait servir à mesurer des distances en vue d’un réglage de tir, le second à mettre les pièces en direction.

Après nos dix jours d’instruction, je fus affecté à l’équipe d’observation, du groupe qui était à la disposition du chef du groupe d’observation un capitaine officier de réserve sorti de l’École centrale et qui parlait, comme moi, couramment l’anglais ce qui fut utile au cours de la campagne pour des relations avec des unités américaines avec lesquelles notre groupe fit parfois des tirs groupés.

À ce moment là, le groupe fit à nouveau mouvement, cette fois-ci vers le Haut du Tôt : ce sera la première position dans les Vosges. Indépendamment de la batterie état-major, il y avait six batteries qui prirent position de nuit et ne pratiquèrent à l’accrochage du tir qu’une pièce par batterie afin de ne pas attirer trop l’attention des Allemands. Après vingt-quatre heures, vers six heures du matin, j’entendis un cri : « Envoyez casse-croûte ». Je fus étonné du fait que l’on offre un casse-croûte aux soldats. En réalité, c’était un commandement pour l’envoi du premier tir qui fut envoyé par le groupe pour ouvrir la campagne. C’était le nom donné à ce premier groupe.

Après ce premier tir, le groupe reçut la mission d’appuyer le premier groupe de Tabors marocains. Or cette unité formée « d’hommes » provenant de la montagne marocaine, débarquée dans le Midi de la France, avait contribué à la libération de la Corse, puis avait été amenée sur le continent. Ce groupe avait monté à pieds, toute la botte de l’Italie, ses mortiers, ses bazookas et ses mitrailleuses étant portés par des mules. Il était arrivé ainsi dans les environs de Colmar où nous l’avons rejoint dans le petit village d’Hachimette. Nous l’avons ainsi appuyé par un temps épouvantable puis glaciaire, dans les Vosges (beaucoup de neige était tombée et nous avons subi, pendant l’hiver, des températures de moins sept à moins dix degrés). Au dessus du village d’Hachimette se trouvait un groupe de plusieurs maisons où nous fumes abrités certains jours. Un jour, un paysan me proposa, vers dix-sept heures, de prendre un verre de Schnaps. Compte tenu du temps et de la température, j’acceptai bien que, généralement, je ne boive pas d’alcool. Mon hôte me fit entrer dans une grande pièce qui devait lui servir à la fois de pièce de séjour et de salle à manger. J’entrai dans cette pièce et vis sur la cheminée la photographie d’un Allemand en uniforme. Le maître de maison perçut mon recul et il me dit en montrant la photographie : « Mein sohn » (mon fils). Je réalisai alors que les régions des Vosges, de l’Alsace et de la Lorraine qui avaient été annexées après la défaite de 1870, puis libérée par le Traité de Versailles, avaient été à nouveau annexées après la défaite de 1940 sans aucune négociation et par la seule décision d’Hitler, les ressortissants de ces provinces devinrent purement et simplement Allemands. Cette fois-ci, il n’y avait pas d’échappatoire pour les Français, contrairement à ce qui avait été prévu par le Traité de Francfort. Les Allemands incorporèrent d’office les jeunes gens en état d’âge dans l’armée allemande, voire dans les unités allemandes. Ils furent incorporés dans l’armée allemande, ils furent assimilés au fils des autres citoyens Allemands. Un certain nombre des conscrits, quelle qu’en fût l’origine, étaient incorporés dans des unités SS, le nombre de ceux-ci, petit à l’origine, augmenta au fur et à mesure des années et on estime qu’à la fin de la guerre trente pour cent des unités SS étaient composés de jeunes du contingent. On se souvient de la légion nazie qui procéda à un massacre à Oradour-sur-Glane. Après la guerre, un certain nombre de membres de cette unité ayant été capturés, des poursuites furent engagées devant une juridiction française, des condamnations à mort furent prononcées. Parmi les condamnés à mort se trouvait de jeunes ressortissants des provinces annexées. Après la guerre, ces jeunes gens condamnés à mort furent grâciés sur l’intervention de Robert Schuman.

Notre première campagne dans les Vosges nous amena aux environs du grand Faudet, lieu qui restait dans beaucoup de mémoires, car c’était un lieu où l’on s’était considérablement battu pendant la guerre 1914-1918. L’histoire se renouvelle donc !

Au grand Faudet, il y avait une tour. Le capitaine Guibert pensait y établir l’observatoire du groupe. Un obus des Allemands détruisit la tour, nous montâmes cependant au grand Faudet, car de là on avait, même sans la tour, une vue sur toute la vallée.

Je passe maintenant sur les combats qui se déroulèrent dans les environs de Colmar pour chasser les Allemands de la « poche » et qui furent livrés par les Français et les Américains. À ces combats se rattachent les combats dans les Vosges. Ce fut un des combat commands de la cinquième DB qui entra le premier dans la ville.

Pour fêter la libération de Colmar, un défilé fut organisé auquel assista le général de Lattre de Tassigny. À la tête de ce défilé se trouvait la musique du premier Rmle (premier régiment de marche de la Légion étrangère).

La germanisation à laquelle avait procédé l’Allemagne était telle que cette ville était devenue une ville véritablement allemande où personne ne parlait plus le français et où tous les journaux publiés l’étaient en langue allemande. Nous séjournâmes une huitaine de jours à Colmar après sa libération, je n’y rencontrai que deux personnes parlant le français : l’ancien chef des pompiers de la ville et une jeune fille qui logeait chez lui et qui se destinait à devenir religieuse. Il se noua entre celle-ci, qui était du reste ravissante et parlait fort bien le français, une idylle avec un camarade de mon équipe. Ils se retrouvèrent après la guerre et ce fut un mariage et non une entrée en religion !

Un de mes neveux qui, pour des raisons professionnelles, a l’occasion d’aller assez fréquemment en Alsace, m’a affirmé que Colmar était redevenue une ville francophone.

La campagne de la première armée, à laquelle le 2/62/R.R.A a participé, s’est poursuivie en Alsace. Au cours de ces combats, nous fûmes appelés par exemple à participer à la libération de Dannemarie (Dannenkirch en allemand). Je garde de cette manœuvre un souvenir, car la plaine était totalement plate à cet endroit : il était impossible de trouver un endroit élevé pour observer quoi que ce soit et donner des indications aux batteries ou même régler un tir. Il fallait pratiquement observer en se mettant à plat ventre. Les Allemands nous avaient observés et un tir d’artillerie tomba dans un proche environ. J’avais ramassé un éclat d’obus, que j’ai gardé longtemps comme souvenir, mais une femme de ménage qui travaillait périodiquement à mon cabinet, prit cet éclat d’obus pour une ordure et le jeta !

Le général de Lattre de Tassigny signale dans son livre que le ravitaillement de l’armée en munitions fut difficile et que, souvent, nous étions au bord d’un manque qui interdisait des tirs importants.

Pendant les batailles qui se livrèrent après la libération de Colmar, la première armée eut des difficultés, car elle dut allonger son front de façon presque démesurée. Les Allemands déclenchèrent, à cette époque, une offensive qui reste connue comme la bataille des Ardennes qui amena les Américains à envoyer des troupes vers le Nord ce qui contraignait la première armée, plus particulièrement le deuxième corps d’armée de Monsabert, à allonger son front, ce qui empêcha à un moment certaines attaques prévues. Par ailleurs, Strasbourg, qui avait été libérée, fut à nouveau mis en danger.

Les Alliés, et surtout les Américains, avaient prévu que les Français termineraient leur campagne en France. L’armée américaine devait ainsi créer un front passant en oblique devant la première armée française qui se trouverait ainsi bloquée. À la suite de négociations menées par le général de Lattre, les Américains finirent par décider de laisser, à certaines heures, certaines troupes françaises utiliser le pont, ce qui permit aux Français, et notamment à la cinquième division blindée, de poursuivre la guerre en Allemagne.

La cinquième DB que notre groupe d’artillerie appuyait toujours se développa et traversa la Forêt Noire. Au cours de ce passage dans la Forêt Noire, un petit incident, que je considère comme amusant, se passa : nous nous sommes arrêtés pour déjeuner auprès d’une propriété sur laquelle il y avait une plaque indiquant un médecin, où une jeune fille qui parlait parfaitement le français vint bavarder avec nous. Le père, manifestement inquiet, me demanda de faire rentrer sa fille à la maison. Après une petite négociation, je réussis à le faire. Le père reconnaissant me dit : « Je vais vous apporter un peu de vin ». Il m’apporta quatre bouteilles d’un vin blanc allemand de première qualité. C’est ainsi que fut sauvegardé le pucelage d’une jeune étudiante allemande.

Après son passage en Forêt Noire, la cinquième division blindée fonça sur Stuttgart qu’elle prit, cependant que la première DB prit ULM. Je ne veux pas, pour ne pas allonger le récit, énumérer toutes les localités traversées en Allemagne par notre groupe. Je note seulement que notre course s’est arrêtée ainsi que je l’ai dit à Lindau.

Pendant les derniers jours de campagne, les troupes allemandes étaient complètement démantelées. Plusieurs dizaines de milliers de prisonniers furent fait par les troupes alliées. Des militaires allemands ayant encore à côté d’eux des armes et même des armes antichars, faisaient du stop pour se constituer prisonnier. Il m’arriva, pendant cette courte période, une aventure amusante, je dormais dans une ferme réquisitionnée lorsque je vis entrer dans ma chambre deux grands Allemands en uniforme. Je me précipitai sur mon révolver qui était sous mon oreiller lorsque je vis derrière les Allemands le jeune paysan du Doubs qui nous servait de popotier et qui tenait à la main un paquet de sucre. Il ne les avait tout de même pas fait prisonnier de cette manière ?

J’entrepris un dialogue avec les deux Allemands. Ce dialogue fut assez laborieux, car l’un prononçait quelques mots en anglais et l’autre qui essayait de parler français était totalement incompréhensible. Finalement, je compris que ces deux garçons étaient les émissaires du reste d’une compagnie allemande très décimée qui voulait se rendre. Je les amenai immédiatement à un de nos officiers qui me dit : « Ce n’est pas mon affaire, amenez-les au commandant du bataillon des tirailleurs algériens, notre voisin, celui-ci s’en occupera ». Ce chef de bataillon, que j’arrivai à localiser, leva les bras au ciel et me dit : « Débrouillez vous, moi j’ai déjà trop de prisonniers ».

Je retournai à mon unité et le capitaine commandant l’état-major me dit : « Eh bien, s’ils sont inoffensifs, demandez au responsable d’un autre semi-chenillé de partir avec vous et prenez leur reddition ». J’obtins tout de même qu’un jeune officier, un sous-lieutenant, vint avec nous. Nous localisâmes ce reste de compagnie : il y avait vingt-sept Allemands qui voulaient se rendre. Je fis mettre tout ce qui restait d’armes visibles dans les deux half-tracks, puis nous fîmes mettre les Allemands en rang par deux ou trois et nous les mîmes en marche devant nos voitures en les prévenant que s’il y avait le moindre geste douteux ou de rébellion, nous ouvririons le feu avec une de nos mitrailleuses. Tout se passa très bien et nous arrivâmes au cantonnement provisoire de notre batterie état-major. On amena les prisonniers au chef de bataillon des tirailleurs algériens qui fut bien obligé d’accepter des prisonniers, non pas putatifs, mais réels : cela entrait du reste dans les ordres qui lui avaient été donnés.

Peu après la capitulation de l’Allemagne, notre 2/62/R.A.A qui s’était un moment fixé à Bregenz, se retira sur une bourgade du Wurtemberg.

La France était reconnue comme quatrième grand par la conférence de Yalta. Une zone d’occupation prise sur celle initialement prévue pour les États-Unis, lui fut attribuée. Le général de Lattre de Tassigny publia une circulaire interdisant la fraternisation des hommes des troupes françaises avec la population allemande. Cette circulaire ne fut pas respectée à la lettre, beaucoup d’hommes et même d’officiers eurent des liaisons avec des femmes allemandes.

On ne peut reprocher à ces dernières d’avoir été légères. Il y avait eu dans l’armée allemande plus de cinq millions cinq cent mille soldats morts : il pouvait donc y avoir des appétits légitimes.

Après la fin de guerre, j’ai eu droit à une permission de huit jours. Les métropolitains, s’ils disposaient d’une famille d’accueil, pouvaient prendre leur permission en France, les autres avaient droit à une détente dans une belle propriété organisée pour recevoir des hôtes et située non loin de Lindau.

Mes parents qui avaient passé la période de la guerre à Aix-en-Provence, étaient revenus à Paris et avaient retrouvé leur appartement. Il n’y avait donc aucune difficulté pour moi et je pris ma permission à Paris. Lorsque j’arrivai à Paris, mes parents étaient invités chez un ménage ami, qui lorsqu’ils surent que j’étais à Paris, dirent à mes parents de m’amener avec eux. Chez eux, on me présenta un jeune homme ingénieur qui sortait de l’École Centrale qui eut, plus tard, un avenir dans l’industrie. Il trouva que j’aurais dû me mettre en civil pour la circonstance et critiqua mon uniforme qu’il ne trouvait pas français, mais toute l’armée française était habillée avec des uniformes américains du surplus. J’étais en uniforme parce que j’étais encore dans l’armée, et du reste s’il avait fallu que je me mette en civil, je n’aurais pas trouvé dans mon armoire quelque chose de bien convenable après cinq ans de guerre.

Indépendamment de cette réception chez des amis de mes parents, je rencontrai par hasard à Paris au cours de ma permission, deux anciens camarades de lycée. Ils étaient en uniforme et me dirent appartenir à la classe 1943 qui avait été appelée pour le service et se trouvaient dans un peloton d’E.O.R (élèves officiers de réserve). Je bondis (moralement) en l’air, j’en avais fait tout de même un peu plus qu’eux, et dans mon groupe j’avais été placé, après la capitulation allemande, dans un peloton d’élèves brigadiers… Bel avancement !

À mon retour de permission, le capitaine Guibert m’accueillit et me demanda si ma permission s’était bien passée. Je lui répondis « oui, mais » et le « mais » fut suivi d’un récit de ma rencontre avec mes deux anciens camarades. Il me dit : « C’est tout à fait anormal, je m’occupe de vous avant de partir en permission à mon tour ». Quatre jours après, alors que j’étais plongé dans une partie de volley-ball, (le volley-ball était le sport favori du lieutenant qui s’occupait de notre peloton), le lieutenant me dit : « Ryziger, allez faire votre paquetage et dépêchez-vous, une jeep vient vous chercher pour vous conduire à Ulm ». « Me conduire à ULM, pourquoi donc ? », « Je ne sais pas », me répondit-il. À Ulm, je fus accueilli par un lieutenant qui animait le soi-disant peloton où j’étais affecté. Il m’accueillit me dit : « Je vous attendais, on va s’occuper de vous installer et ne traînez pas, nous sommes à l’heure d’un dîner anticipé ».

Le lendemain, après une conversation avec le lieutenant qui m’avait accueilli, je m’aperçus que l’on m’avait affecté à un peloton d’élèves officiers d’active préparant l’École interarmées. Je n’avais aucune intention de devenir un officier d’active, mais je me dis « J’y suis, j’y reste, on verra plus tard ».

Les cours furent interrompus par un événement qui me laisse encore un souvenir marquant. L’armée française fut invitée à envoyer une délégation à Prague pour défiler fin octobre à l’occasion de la fête nationale. L’invitation fut répercutée sur la division (cinquième DB). Le général Schlesser (le colonel qui était entré à Colmar sur son char et qui était devenu général commandant désormais la cinquième division blindée), décida de former une délégation composée d’un certain nombre d’hommes de chacun des régiments de la division. Il n’y eut dans cette délégation aucun représentant du RMLE. La Légion étrangère avait été renvoyée en Algérie en raison de la révolution qui avait éclaté à Sétif. L’infanterie avait été remplacée dans la division par une unité de chasseurs alpins qui, au lieu de la musique lente de la Légion, avait une musique qui défilait sur un air très vif, les chasseurs alpins en déduisaient un pas très rapide et un peu plus court que celui de la Légion, ce n’était pas très commode pour les autres armes.

Le général Schlesser envoya une circulaire à tous les régiments. Il y précisait que « nos garçons devront défiler sans leurs blousons afin de ne pas ressembler à de sympathiques tuyaux de poêle américains ».

Nous défilâmes sur le trajet à Prague fin octobre. Il y avait à peu près huit degrés dans la ville. Sur le trajet, nous avions été arrêtés vingt-quatre heures. Certains en déduirent que la correspondance indiquant notre venue avait été mal transmise. Je pense plutôt que les Russes voulurent marquer leur puissance naissante sur l’Europe centrale. Naturellement, les Anglais et les Américains portaient leurs blousons et les Russes portaient de longues capotes.

Nous fûmes accueillis à Prague par un officiel qui nous fit un discours sur le thème « Si nos rapports furent autrefois difficiles, j’espère qu’ils seront excellents dans l’avenir ». À peine est-il besoin de souligner que les Tchécoslovaques (la Tchécoslovaquie n’était pas à l’époque séparée en deux comme aujourd’hui) se souvenaient des accords de Munich !

Après le défilé et un déjeuner offert par les Tchèques, nous eûmes un moment de liberté. Un couple d’âge moyen parlant parfaitement le français nous proposa de nous faire visiter le quartier juif qui a, nous dit-il, quelqu’intérêt à Prague. Je garde de cette visite deux souvenirs : le premier est celui d’une synagogue qui, toutes proportions gardées, ressemblait un peu à une église : il y avait sur sa façade une horloge dont les aiguilles marchaient à rebours. L’explication en est que les offices religieux avaient lieu en hébreu et que l’hébreu se lit de droite à gauche et non de gauche à droite comme les caractères latins. Le deuxième souvenir est assez poignant. On nous amena au cimetière juif. Nous vîmes un certain nombre de tombes derrière lesquelles il y avait plusieurs plaques de marbre dressées debout. On nous expliqua qu’Hitler considérant le peuple juif comme un peuple en finition avait fait rafler, dans tous les cimetières juifs, les plaques portant des inscriptions. Il voulait faire du cimetière juif le musée d’un peuple terminé.

Après trois mois de cours qui n’étaient pas tous inintéressants, on me dit :« Il y a un jury d’officiers qui est là pour votre examen ». J’allai devant ce jury, je ne m’en tirai pas trop mal et notre lieutenant me dit que c’était très bien.

Je n’ai jamais connu le résultat de cet examen.

À la fin des cours, on me fit passer un examen de brevet de chef de section et on me nomma maréchal des logis.

On me donna immédiatement un peloton de polytechniciens à instruire. Ils devaient, à cette époque, un an de service à la sortie de l’école. J’eus droit à des « gueules », les élèves de polytechnique ne jugeaient pas un « simple » maréchal des logis digne de les instruire. Lorsque les polytechniciens en question réalisèrent que j’étais un étudiant, quelques sourires apparurent.

Au bout de cet exercice, je demandai ma démobilisation. Le chef d’escadron commandant le groupe me fit venir et me demanda : « Pourquoi veux-tu être démobilisé, que trouveras-tu dans le civil ? », « Je veux être avocat, mon Commandant ». « Diable, que feras-tu comme avocat ? » « Et que ferais-je si je restais dans l’armée ? » Ayant demandé une seconde fois ma libération, un entretien orageux eu lieu, il me dit : « Mais tu t’es engagé pour la durée de la guerre et celle-ci n’est pas terminée, on se bat dans le Pacifique ». « Je ne me suis pas engagé pour nos guerres coloniales, mais pour la durée de la guerre en Europe. »

Au bout de moins d’une semaine, je suis avisé que j’étais envoyé à Versailles dans un centre militaire en vue de ma libération.

Je me suis toujours demandé si les résultats de mon examen après le peloton avaient été favorables et s’il désirait présenter à l’école un étudiant favorable ou s’il avait appris que ma classe d’âge n’avait pas été appelée pour le service et ne le serait pas, peu importe.

À Versailles j’ai été mis en « permission libérable », ce qui m’a permis tout d’abord d’aller à Bruxelles, où habitait ma grand-mère maternelle. L’octroi d’un visa était plus facile pour les militaires que pour les civils, ma démobilisation me permit, à la fin de l’année, de passer mon examen de troisième année de licence, qui était, à l’époque, l’année terminale et mon examen d’aptitude à la profession d’avocat, puis de prêter serment devant la Cour d’appel de Paris.

Quelques années plus tard, j’ai eu la chance de pouvoir succéder à un avocat au Conseil d’État et à la Cour de cassation, j’ai exercé la profession d’avocat aux Conseils pendant quarante-neuf ans.

Il restait cependant un point : je m’étais juré à la rencontre de mes anciens camarades qui m’avaient « briefés » sur leur situation d’E.O.R, de ne pas combattre si une guerre éclatait sous le commandement de garçons ainsi devenus officiers.

J’ai eu la chance, trois ans après mon serment à la Cour d’appel de pouvoir faire une période à l’École d’application d’artillerie (qui était, à l’époque, à Idar Oberstein, en Allemagne) qui me permettrait, si mes résultats étaient favorables, de devenir officier. Je fus nommé sous-lieutenant, mais presque un an après mon passage à l’école.

Pour terminer ce récit, je vais évoquer une anecdote que je juge amusante. Le général de Lattre de Tassigny qui était, à l’époque, devenu inspecteur général de l’armée vint visiter l’école pendant la période que j’accomplissais. On nous avait prêté des combinaisons de travail un peu usagées pour notre période et on nous avait priés de ne pas nous montrer pendant la visite du général et de rester à l’abri dans les salles de cours. Or le général, qui faisait encore ici son métier avec une grande conscience, demanda où se trouvaient les réservistes accomplissant une période. Tremblement de genoux des officiers, il fallut bien nous amener au général, celui-ci nous dit bonjour et nous invita à prendre le café avec lui. après le déjeuner qu’il devait avoir avec certains officiers, il nous invita à écouter une conférence qu’il se proposait de prononcer.

Après le déjeuner avec les officiers élèves de l’École de guerre, il nous invita à venir auprès de lui, il nous serra la main à chacun, et nous remit un insigne de l’armée de Rhin et Danube. puis il s’assit pour faire sa conférence qui portait sur le point de savoir s’il fallait ou non créer des armes nucléaires. Cette conférence n’était pas sans intérêt. À plusieurs reprises il s’interrompit et se tourna vers nous : « Je ne dis pas cela pour vous mes camarades de Rhin et Danube, vous le savez évidemment, je le dis pour nos camarades de l’École de guerre qui ne le savent pas forcément. On voyait le nez des officiers de l’École de guerre s’allonger (je parle au figuré).

Je fus nommé sous-lieutenant à peu près un an après ma période à Idar Oberstein. on me dit de suivre des conférences de perfectionnement, mais elles étaient d’un parfait ennui, car elles comportaient surtout des discussions entre des officiers de réserve centraliens ou des professeurs de mathématiques sur la façon d’évaluer les résultats des tirs.

Sur le conseil d’un de mes camarades, je demandai à entrer à l’École d’état-major des officiers de réserve. On y parlait notamment d’une éventuelle guerre avec les Russes, que l’on ne baptisait pas « les Russes », mais les « ennemis putatifs ». J’ai été officier de réserve du service de l’état-major (ORSEM).

C’est ainsi que je me suis trouvé deux fois à faire des périodes au CENTAG (Central Army Group) tant que nous fûmes dans l’OTAN. Nos périodes se déroulaient dans un ancien abri de la ligne Maginot, et tout avait lieu en anglais.

À force de parler en anglais, je fis une gaffe et ce sera mon dernier mot pour cette analyse. Un officier supérieur me demanda si j’avais un renseignement qui aurait pu être donné dans le service auquel j’étais affecté, je lui répondis :« Non, Monsieur, mais je vais checker ! » (No, Sir, but I Will check).

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Paul-François Ryziger

Thématiques

Guerres mondiales, Résistance